C'est la vieille de Noël, et Hervé compte joyeusement les jours, le
docteur lui ayant promis de le laisser sortir dès que la température
serait assez douce. Il a repris sa place dans l'atelier, rangé par sa
fille. Il a émis quelques critiques, et formulé des approbations. Il lui
apprend, maintenant, à mettre en lumière tels objets de prix, à grouper
les oeuvres qui se font valoir, à agencer les effets de lumière et de
couleur. Il l'initie à l'art, non en émettant devant elle des théories
ou en lui donnant des leçons, mais inconsciemment, sans y songer, par un
mot, un geste, une appréciation. Il lui indique ce qu'elle doit voir
dans les églises, se réservant de la conduire dans les musées. Et, comme
il connaît Venise à fond, il l'envoie en gondole dans tel canal étroit
où il y a un vieux palais gothique, où un jardin met une note rare et
gaie dans ces amas de marbre, où des touffes de cactus ou des bouquets
de laurier produisent un effet étrangement pittoresque. Il lui décrit
chaque palais du Canal Grande, lui conte leur histoire. Ainsi, quand
elle sort, les récits ou les descriptions de son père ont tout animé
pour elle, et elle s'initie rapidement à ces impressions tellement
spéciales à Venise.
Et cependant, une note de vie manque à tout cela, pour elle. Ses
admirations, ses sensations d'art, elle ne peut les échanger. Elle est
toujours seule, et elle sent que, si artiste que soit son père, elle
n'est pas en communion complète avec lui, parce qu'il a, lui, un côté
technique qui lui fait défaut, à elle. Il peut s'enthousiasmer pour la
note plastique, pour le savoir-faire, pour la partie matérielle de
l'art. Elle est, elle, une primitive, tout sentiment, et il faut que
l'art la touche et lui parle à l'âme. Elle a, en outre, quelquefois
vaguement souffert de constater chez son père quelque chose de léger,
d'un peu sceptique. Il ne la comprend pas toujours: peut-être après si
longtemps, a-t-il oublié l'âme bretonne. D'ailleurs, elle a vainement
essayé de fondre leurs deux passés, de faire revivre cette longue durée
de leurs existences qu'ils ne connaissent pas. Hervé a peur de souffrir,
fut-ce de l'évocation des choses évanouies; il ne désire pas ranimer les
cendres des chagrins disparus, et, content de voir près de lui cette
fille tendre et attentive dont la beauté réjouit son oeil d'artiste, dont
les soins lui rendent un confort oublié, il ne ressent aucune curiosité
au sujet des années qu'elle a passées loin de lui, ni des impressions
naïves d'une jeunesse écoulée dans un milieu rustique.
Ses amis ont repris le chemin de son atelier. Ils sont, pour la plupart,
d'un certain âge et cosmopolites. Il s'anime facilement, comme les gens
nerveux, et justifie sa réputation de causeur brillant. Les Français qui
se piquent d'art ne manquent pas de venir le voir. Les Italiens aiment
son enthousiasme pour leur pays, et l'oeuvre que ce pays lui a en grande
partie inspirée. Les Américains paient très cher ses études du Canal
Grande et de la Giudeca. On fume chez lui de bons cigares, on boit du
café et de la limonade, et Léna se sent de plus en plus étrangère à ce
milieu de touristes ou de cosmopolites, où son père lui apparaît sous un
jour nouveau.
Elle travaille d'ordinaire dans l'atelier. D'abord, elle gardait le
silence sur des questions qui lui étaient inconnues; mais peu à peu, son
goût s'est formé; peu à peu, elle se sent capable de formuler une idée,
un avis, et quelques-uns de ces visiteurs lui deviennent sympathiques.
En revanche, il y en a d'autres qu'elle déteste. Elle sent bien que son
père lui-même la regarde avec embarras lorsque ceux-ci arrivent, et elle
a coutume, alors, de plier son ouvrage et de se retirer dans la petite
chambre qu'elle a réussi à rendre a peu près habitable.
Mais enfin, aucun de ces gens n'est pour son père un ami. Lui aussi doit
le sentir, car il arrive souvent qu'après ces heures joyeuses pendant
lesquelles il a retrouvé l'entrain, l'esprit de sa jeunesse, il tombe
dans des accès de spleen. Alors, ses yeux se ternissent, ses rides se
creusent, son regard cherche quelque chose de vague, d'introuvable,
d'inaccessible, et si Léna veut lui parler, le distraire, il ne l'entend
pas, mais il l'interrompt inconsciemment par une question sur les monts
d'Arrez ou le Coatlanguy.
Ainsi, le mal mystérieux que ressent le curé de Boulommiers, dans sa
vie héroïquement dévouée, entre les murs sordides du pauvre presbytère,
vient hanter le peintre épris des beautés d'Italie, en face du Grand
Canal joyeusement sillonné de gondoles, sous les plafonds où éclatent
gaiement les riches couleurs de la plus brillante école du monde.
Naturellement, Séverin fréquentait l'atelier d'Hervé Lebreton. Il
peignait, lui aussi, et demandait des conseils. Mais ce qui l'attirait,
ce n'était pas seulement le talent du peintre où l'agrément de sa
conversation, c'était le sentiment de vague inquiétude qu'il ressentait
au sujet de Léna.
Il continuait à éprouver pour le compte de ses parents de véritables
remords. Eux les avaient secoués, dans leur brillante saison de
Florence. Quand il lisait les enthousiastes descriptions de Landry,
qu'il le voyait épris des beautés de la ville des fleurs, ravi du cercle
d'élite dans lequel sa mère l'avait introduit, il relisait avec une
sorte d'indignation ces autres lettres, vieilles de quelques semaines,
d'un autre Landry, amoureux alors de simplicité, de rudesse, de pays
sauvages et de moeurs primitives. Landry avait oublié ce prétendu éveil
de sa personnalité dans ses courses solitaires. Il ne pensait plus au
charme rustique du vieux manoir, et s'il se souvenait de la jeune fille
dont il avait brisé le coeur, c'était pour rendre un hommage égoïste à la
perspicacité de sa mère, et pour s'applaudir d'avoir échappé à un sort
désastreux.
Séverin jugeait, lui, que les siens avaient fait à Léna un tort très
réel, et qu'une réparation quelconque lui était due. Laquelle? Il ne le
savait pas; mais en attendant, de même qu'il s'était occupé d'elle
pendant son voyage, il se croyait tenu de veiller sur cette enfant
jetée dans un milieu exclusivement masculin, à la préserver des contacts
brutaux et décevants, à faire, dans la mesure du possible, que son
initiation à l'art, que le complément de son éducation, que le
raffinement enfin donné à son esprit n'atteignissent en elle rien de ce
qui fait le charme de la jeune fille.
Il ne pouvait être question de la conseiller. Il pouvait seulement
l'entretenir dans des courants d'idées très pures et très hautes,
dégager pour elle la notion la plus élevée de l'art, insinuer à son père
certains avis très sages dont la finesse du peintre devait faire son
profit, et enfin renseigner directement Léna sur les amis que recevait
Hervé. Il résolut, en outre, de lui procurer quelques relations
féminines, capables de la soutenir dans l'isolement un peu dangereux de
sa vie.
Cette veille de Noël, il trouva Hervé et sa fille seuls, évidemment
déprimés, plus silencieux qu'à l'ordinaire. Lorsque luisent au ciel des
familles les fêtes qui, en élevant les âmes, rapprochent les coeurs et
resserrent les liens, la nostalgie s'abat, plus lourde, sur les exilés.
--Je contais à Léna les Noëls de mon enfance, dit le peintre, qui était
frileusement étendu sur une chaise longue, recouvert d'une fourrure.
Léna essaya de sourire.
--Mon ami, dit Hervé, soudain ranimé par l'apparition d'une figure
familière, il faut que vous enduriez les radotages d'un vieil être
mélancolique qui vit ce soir très loin d'ici, dans les monts d'Arrez....
--J'aime beaucoup les voyages en chambre, dit Séverin avec une
affectation de gaieté, et les contrastes me plaisent: de Venise en
Bretagne, ce sera piquant!
--Quand je parle des monts d'Arrez, reprit Hervé, regardant les
profondeurs sombres de l'atelier, ne vous imaginez pas de vraies
montagnes, mais une chaîne sauvage de collines monotones, entrecoupées
de vallées arides, tapissées de thym et d'une petite bruyère maigre et
rose.... Le vent qui souffle toujours s'en imprègne, et il me semble en
respirer, ce soir, l'âpre parfum....
Léna se recula sans bruit en dehors du rayonnement de la lampe.
--Vous ne pouvez pas vous figurer cette pauvre terre, continua Hervé;
mais si vous la voyiez, tout blasé que vous soyez sur les pays superbes
et pittoresques, c'est dans les monts d'Arrez que notre Arvor vous
prendrait le coeur....
Il se tut un instant, et Séverin entendit un faible soupir du côté de
Léna. Ce soir même, il venait de relire les impressions de Landry,
toutes pareilles à celles qu'exprimait le peintre; il songeait--et Léna
le pensait aussi,--combien ces impressions avaient été fugitives.
--Au pied des monts, presque sur leurs dernières pentes, il y a un vieux
manoir, une maison grise, extraite des flancs mêmes de notre terre de
granit, une demeure qui s'est appelée un château, et où une race noble a
vécu un passé d'honneur.... Léna m'a dit que vous lui avez cédé une
petite étude de ma jeunesse.... Vous avez donc vu le Coatlanguy, et vous
pouvez comprendre combien il est pittoresque, sauvage, hospitalier....
Hospitalier!... Plût au ciel que le vieux manoir se fût fermé, un soir
d'automne, devant le passant perfide qui avait pris le coeur de Léna!
--La race qui l'habite est toujours forte et saine.... Elle sait,
d'ailleurs, se débarrasser de ses rejetons quand ils ne peuvent pas
utiliser sa sève.... Elle s'est retrempée dans le coeur même du pays,
alliée avec les rudes travailleurs de la terre.... Mais elle garde
l'empreinte de sa vieille origine.... Mon père et mon frère avaient des
traits de gentilshommes.
--Et vous, père! dit la voix faible de Léna.
--Mais voici Noël.... Je ne suis plus vieux.... Je retrouve mes joies
d'enfant.... Voici l'heure de la veillée, dans la grande cuisine où Léna
pétrissait la pâte le mois dernier,--la grande cuisine aux solives
noires et luisantes, aux murs étincelants de cuivres antiques, au foyer
gigantesque.... Oh! ce foyer!... Les bancs de chêne y sont toujours,
Léna?
--Oui, père....
--Les vieux y prenaient place, pendant que ma mère allait et venait,
s'occupant du réveillon. Un tronc d'arbre brûlait dans l'âtre: c'était
notre bûche de Noël. Grand'mère nous contait la nuit de Judée, la
détresse de «Madame la Vierge, _Itroun Vari_,» ne trouvant pas d'abri.
Et mon frère s'écriait: «Ah! si elle était venue au Coatlanguy!...» Tout
à coup, des chants très doux s'entendaient au dehors; des petits
arrivaient, par bandes, chanter de porte en porte les vieux Noëls
bretons. On les faisait entrer, et ma mère leur servait de la soupe
chaude. Puis je m'endormais.... C'était délicieux de ne pas dormir dans
son lit, d'avoir la conscience vague qu'on causait près de moi, la
sensation douce de la belle flamme claire. Mais voici l'heure de
partir.... Oui, même nous, tout le monde s'en allait à la messe, excepté
la vieille bonne qui restait à garder la maison. Ma mère jetait son
capuchon sur sa coiffe, et me serrait contre elle, m'abritant sous les
plis amples de sa mante. Quelquefois il neigeait, et alors la joie était
complète, de sentir craquer le sol tout blanc sous nos petits sabots, de
voir sous ces voiles immaculés les chênes, les talus, les pentes de la
montagne, les toits de chaume et les toits de l'église. La messe était
très belle; tout le monde chantait le _Gloria_ à plein coeur, et je
pensais que nous étions, cette nuit-là, comme les anges, et que nous
devions réveiller tous les endormis.... Le petit Jésus était là, entouré
de lumière, sur la botte de paille que mon père offrait tous les ans; je
trouvais que la Vierge au voile bleu ressemblait à ma mère.... Et le
retour! On se croisait gaîment, on grelottait sans se plaindre, on
songeait au réveillon et aux sabots glissés dans la cheminée. Les
fenêtres éclairées nous souriaient de loin; et quelle sensation c'était
de passer de la cour noire et glacée à l'atmosphère chaude de notre
grande cuisine!...
Il se tut un instant, et Séverin vit Léna étouffer un sanglot en
appuyant son mouchoir sur ses lèvres.
--Les sabots étaient toujours remplis, reprit Hervé, et aucun petit
riche gâté, blasé, ne peut comprendre la joie que nous donnaient nos
pommes rouges, nos noix, et le petit Jésus de sucre placé dessus.... Et
alors, c'était le réveillon. Tous les domestiques le partageaient avec
nous.... Ma mère apportait elle-même à deux mains--oh! ces mains
robustes et tendres, les mains de la femme forte!...--l'oie énorme
qu'elle avait engraissée et bourrée de châtaignes. Et nous disions
toujours qu'elle était encore plus grosse que celle de l'an dernier....
Le réveil du matin était très doux. Nous retournions à la grand'messe,
et puis le recteur venait, à midi, dîner chez nous.... Nous étions gais
tout le jour; cette gaieté était la forme enfantine de la douceur
céleste qui nous avait pénétrés: l'Enfant Jésus était venu....
Il y eut un long silence. Le contraste de cet atelier, encombré d'objets
disparates, lambeaux de la vie d'inconnus, avec la grande cuisine d'une
demeure familiale, la différence de ce poêle triste avec la flamme
claire d'un foyer, tout cela n'était encore rien auprès de l'isolement
de ces trois êtres, transportés loin de leur pays, de leurs familles.
L'intérieur d'Hervé n'était guère pour Léna une maison paternelle, et
Séverin avait vu s'éteindre la lumière de son foyer. Ils se sentirent en
même temps le coeur étreint par cet isolement, et Hervé tendit la main à
sa fille.
--Léna, Noël est-il toujours pareil au Coatlanguy?
--Oui, père, rien n'y change, sauf qu'il n'y a plus de tout petits.
--Mais tu m'as dit que ton cousin va se marier.... Alain aura encore des
jours heureux.... Sais-tu ce que je pensais, mon enfant? Si tu demandais
à M. de Salles, qui est, comme nous, un solitaire, de venir demain
partager notre dîner de Noël? Nous n'avons pas, ici, les belles oies
qu'engraissait ma mère; mais nous parlerons des choses de France, et ce
sera, pour toi et moi, du moins, un plaisir qui marquera ce jour
joyeux....
Involontairement ému, Séverin regarda la jeune fille. Un mélange de
satisfaction et de crainte se lisait sur ses traits.
--Si vous saviez, père, dit-elle, dans quel milieu raffiné M. de Salles
vit à Paris, vous n'oseriez pas le livrer à l'inexpérience d'une pauvre
petite maîtresse de maison telle que moi....
Séverin tressaillit à cette allusion faite à la maison de sa cousine.
Mais il n'y avait nulle amertume dans l'accent de Léna, et elle semblait
plutôt désirer qu'il acceptât.
--Moi! Je vis comme un sauvage, dit-il, et loin de redouter
l'hospitalité de Mlle de Coatlanguy, je serai profondément
reconnaissant de m'asseoir à votre table.
--Alors, c'est convenu, dit Hervé, soudain rasséréné. Quelle sensation
étrange d'entendre appeler une fille du vieux nom de Coatlanguy!
--Mais c'est le vôtre! dit-elle vivement.
--Oui.... J'avais promis de ne plus le porter....
--On n'avait pas le droit de vous arracher une telle promesse!
répliqua-t-elle avec une violence contenue.
--Quelque nom que vous portiez, vous lui faites honneur! dit
courtoisement Séverin.
Quelque chose était détendu dans ce lieu tout à l'heure si triste. Ils
causèrent des fêtes de Noël, des vieilles traditions des peuples.
Séverin laissa voir l'émotion religieuse qu'éveillait en lui cette nuit
solennelle. Il ouvrit le piano d'Hervé, sur lequel Léna n'avait pas
encore eu le courage de poser ses doigts, et joua des Noëls anciens,
gais et naïfs. Lorsque minuit sonna, il s'arrêta un instant, puis il
plaqua les accords solennels du _Te Deum_. L'âme de Léna vibra: elle
sentit qu'il priait, et s'unit à son action de grâces.
--«Un Enfant nous est né!» murmura Hervé. Puisse-t-il mettre la paix
dans les coeurs!
Et alors, Léna pensa au Coatlanguy, et pria silencieusement pour que son
père y revécût une nuit de Noël.