LETTRE VI

Sur le caractère des Franks, des Burgondes et des Visigoths.

Je crois le moment venu où le public va prendre plus de goût à

l’histoire qu’à toute autre lecture sérieuse. Peut-être est-il dans

l’ordre de la civilisation qu’après un siècle qui a remué fortement les

idées, il en vienne un qui remue les faits; peut-être sommes-nous las

d’entendre médire du passé, comme d’une personne inconnue; peut-être,

enfin, n’est-ce qu’un goût littéraire. La lecture des romans de Walter

Scott a tourné beaucoup d’imaginations vers ce moyen âge dont naguère on

s’éloignait avec dédain; et s’il s’opère de nos jours une révolution

dans la manière de lire et d’écrire l’histoire, ces compositions, en

apparence frivoles, y auront singulièrement contribué. C’est au

sentiment de curiosité qu’elles ont inspiré à toutes les classes de

lecteurs pour des siècles et des hommes décriés comme barbares, que des

publications plus graves doivent un succès inespéré.

Sans doute il est impossible d’attribuer aux écrits de Walter Scott

l’autorité d’ouvrages historiques; mais on ne peut refuser à leur auteur

le mérite d’avoir mis, le premier, en scène les différentes races

d’hommes dont la fusion graduelle a formé les grandes nations de

l’Europe. Quel historien de l’Angleterre avait parlé de Saxons et de

Normands, en racontant l’époque de Richard Cœur de lion? Quel est celui

qui, dans les rébellions de l’Écosse, en 1715 et en 1745, avait entrevu

la moindre trace de l’inimitié nationale des montagnards, enfants des

Gaels, contre les Anglais, fils des Saxons? Ces faits, et beaucoup

d’autres d’une égale importance, étaient demeurés inaperçus: tout ce

qu’avait aplani le niveau de la civilisation avait passé sous le niveau

des historiens modernes.

L’un des événements les plus importants du moyen âge, un événement qui a

changé de fond en comble l’état social de l’Angleterre, je veux dire la

conquête de ce pays par les Normands, ne joue pas, dans l’histoire de

Hume, un plus grand rôle que ne le ferait une conquête achevée par un

prince de nos jours. Au lieu de s’empreindre de la forte couleur des

anciennes invasions germaniques, la lutte du dernier roi anglo-saxon

contre le duc de Normandie ne prend, dans son récit d’autre caractère

que celui d’une querelle ordinaire entre deux prétendants au trône. Les

conséquences de la victoire semblent se borner, pour la nation vaincue,

à un simple changement de gouvernement; et pourtant il ne s’agissait de

rien moins que de l’asservissement et de la dépossession de tout un

peuple par des étrangers. Le territoire, les richesses, les personnes

même des indigènes étaient un objet de saisie aussi bien que la royauté.

Ce défaut d’une histoire étrangère se retrouve complétement dans la

nôtre, où l’invasion, la conquête, l’asservissement, la lutte prolongée

des nations et des races, prennent, comme chez David Hume, une couleur

fausse ou indécise. Les véritables questions historiques y disparaissent

sous un amas de questions frivoles ou absurdes, comme celle de savoir si

Clovis était un _mauvais roi_, ou si sa politique était d’accord avec

les _intérêts de la France_. Sous les noms de France et de Français,

nous étouffons la vieille nation tudesque, dont ces noms rappellent

seuls l’existence, mais qui a jadis imprimé bien d’autres traces de son

passage sur le sol que nous habitons.

Quand je dis nation, ne prenez pas ce mot à la lettre; car les Franks

n’étaient point un peuple, mais une confédération de peuplades

anciennement distinctes, différant même d’origine, bien que toutes

appartinssent à la race tudesque ou germanique. En effet, les unes se

rattachaient à la branche occidentale et septentrionale de cette grande

race, à celle dont l’idiome originel a produit les dialectes et les

patois du bas allemand; les autres étaient issues de la branche

centrale, dont l’idiome primitif, adouci et un peu mélangé, est

aujourd’hui la langue littéraire de l’Allemagne. Formée, comme les

ligues germaniques les plus anciennement connues, de tribus dominantes

et de tribus vassales ou sujettes, la ligue des Franks, au moment où

elle entra en lutte avec la puissance romaine, étendait son empire sur

les côtes de la mer du Nord, depuis l’embouchure de l’Elbe jusqu’à celle

du Rhin, et sur la rive droite de ce dernier fleuve, à peu près jusqu’à

l’endroit où le Mein s’y jette. A l’est et au sud, l’association franke

confinait avec les associations rivales des Saxons et des Alamans[59].

Mais il est impossible de fixer la limite de leur territoire respectif.

D’ailleurs, ces limites variaient souvent au gré des chances de la

guerre ou de l’inconstance naturelle au Barbare; et des populations

entières, soit de bon gré, soit par contrainte, passaient

alternativement d’une confédération dans l’autre.

[59] Le nom des Saxons, _Saxen_, dérivé de leur arme nationale,

signifie _long couteau_. _Alamans_ veut dire _entièrement hommes_.

Voyez dans _le Catholique_, numéro de janvier 1828, une savante

dissertation de M. le baron d’Eckstein sur les confédérations

germaniques.

Les écrivains modernes s’accordent à donner au nom des _Franks_ la

signification d’_hommes libres_; mais aucun témoignage ancien, aucune

preuve tirée des racines de l’idiome germanique ne les y autorisent.

Cette opinion, née du défaut de critique, et propagée par la vanité

nationale, tombe dès qu’on examine historiquement les différentes

significations du nom dont le nôtre est dérivé, et qui, dans notre

langue actuelle, exprime tant de qualités diverses. C’est depuis la

conquête de la Gaule, et par suite de la haute position sociale acquise

dans ce pays par les hommes de race franke, que leur vieille

dénomination prit un sens correspondant à toutes les qualités que

possédait ou prétendait posséder la noblesse du moyen âge, comme la

liberté, la résolution, la loyauté, la véracité, etc. Au treizième

siècle, le mot _franc_ exprimait tout ensemble la richesse, le pouvoir

et l’importance politique; on l’opposait à _chétif_, c’est-à-dire pauvre

et de basse condition[60]. Mais cette idée de supériorité, non plus que

celle d’indépendance, transportée de la langue française dans les autres

langues de l’Europe, n’a rien de commun avec la signification primitive

du mot tudesque.

[60]

De franc ne de chétif n’ot mercy ne pitié.

(Ancien vers sur Thibaut le Tricheur, comte de Chartres.)

Soit qu’on l’écrivît avec ou sans l’_n_ euphonique, _frak_ ou _frank_,

comme le latin _ferox_, voulait dire _fier_, _intrépide_, _féroce_[61].

L’on sait que la férocité n’était point regardée comme une tache dans le

caractère des guerriers germains; et cette remarque peut s’appliquer aux

Franks d’une manière spéciale; car il paraît que, dès la formation de

leur ligue, affiliés au culte d’Odin, ils partageaient la frénésie

belliqueuse des sectateurs de cette religion. Dans son principe, leur

confédération dérivait, non de l’affranchissement d’un grand nombre de

tribus, mais de la prépondérance, et probablement de la tyrannie de

quelques-unes. Il n’y avait donc pas lieu pour la communauté de se

proclamer indépendante; mais elle pouvait annoncer, et c’est ce qu’à mon

avis elle se proposa en adoptant un nom collectif, qu’elle était une

société de braves résolus à se montrer devant l’ennemi sans peur et sans

miséricorde.

[61] On trouve dans de très-anciens glossaires _Franci a feritate

dicti_. _Frech_, en allemand moderne, signifie _hardi_, _téméraire_;

_vrang_, en hollandais, veut dire _âpre_, _rude_.

Les guerres des Franks contre les Romains, depuis le milieu du troisième

siècle, ne furent point des guerres défensives. Dans ses entreprises

militaires, la confédération avait un double but, celui de gagner du

terrain aux dépens de l’empire, et celui de s’enrichir par le pillage

des provinces limitrophes. Sa première conquête fut celle de la grande

île du Rhin, qu’on nommait l’île des Bataves. Il est évident qu’elle

nourrissait le projet de s’emparer de la rive gauche du fleuve, et de

conquérir le nord de la Gaule. Animés par de petits succès et par les

relations de leurs espions ou de leurs coureurs, à la poursuite de ce

dessein gigantesque, les Franks suppléaient à la faiblesse de leurs

moyens d’attaque par une activité infatigable. Chaque année ils

lançaient de l’autre côté du Rhin des bandes de jeunes fanatiques dont

l’imagination s’était enflammée au récit des exploits d’Odin et des

plaisirs qui attendaient les braves dans les salles du palais des morts.

Peu de ces enfants perdus repassaient le fleuve. Souvent leurs

incursions, qu’elles fussent avouées ou désavouées par les chefs de

leurs tribus, étaient cruellement punies, et les légions romaines

venaient mettre à feu et à sang la rive germanique du Rhin; mais, dès

que le fleuve était gelé, les passages et l’agression recommençaient.

S’il arrivait que les postes militaires fussent dégarnis par les

mouvements de troupes qui avaient lieu d’une frontière de l’empire à

l’autre, toute la confédération, chefs, hommes faits et jeunes gens, se

levait en armes pour faire une trouée et détruire les forteresses qui

protégeaient la rive romaine[62]. C’est à l’aide de pareilles

tentatives, bien des fois réitérées, que s’accomplit enfin, dans la

dernière moitié du cinquième siècle, la conquête du nord de la Gaule par

une portion de la ligue des Franks.

[62]

. . . . Rhenumque, ferox Alamanne, bibebas

Romanis ripis...

(Sidon. Apollinar. _Paneg. Aviti Augusti_, apud _Script. rer.

gallic. et francic._, t. I, p. 807.)

Parmi les tribus dont se composait la confédération franke, un certain

nombre se trouvaient placées plus avantageusement que les autres pour

l’invasion du territoire gaulois. C’étaient les plus occidentales,

celles qui habitaient les dunes voisines de l’embouchure du Rhin. De ce

côté, la frontière romaine n’était garantie par aucun obstacle naturel;

les forteresses étaient bien moins nombreuses que vers le cours du haut

Rhin; et le pays, coupé de marécages et de vastes forêts, offrait un

terrain aussi peu propre aux manœuvres des troupes régulières qu’il

était favorable aux courses aventureuses des bandes germaniques. C’est

en effet près de l’embouchure du Rhin que sa rive gauche fut pour la

première fois envahie d’une manière durable, et que les incursions des

Franks eurent un résultat fixe, celui d’un établissement territorial qui

s’agrandit ensuite de proche en proche. Le nouveau rôle que jouèrent dès

lors, comme conquérants territoriaux, les Franks de la contrée maritime,

leur fit prendre un ascendant marqué sur le reste de la confédération.

Soit par influence, soit par force, ils devinrent population dominante,

et leur principale tribu, celle qui habitait, vers les bouches de

l’Yssel, le territoire appelé _Saliland_, ou pays de Sale, devint la

tête de toutes les autres. Les _Saliskes_, ou Saliens, furent regardés

comme les plus nobles d’entre les Franks; et ce fut dans une famille

salienne, celle des _Merowings_, ou enfants de Merowig, que la

confédération prit ses rois, lorsqu’elle eut besoin d’en créer[63].

[63] Il est probable que le nom de _Merowings_ ou Mérovingiens est

d’une date antérieure à l’existence de _Merowig_ ou Mérovée,

successeur de Chlodio. Ce nom paraît avoir appartenu à une ancienne

famille extrêmement nombreuse, et dont les membres étaient répandus

sur tout le territoire des Franks saliens. On trouve même dans les

documents du sixième siècle des passages où il paraît désigner la

masse entière des tribus saliennes.

Le premier de ces rois, dont l’histoire constate l’existence par des

faits positifs, est Chlodio; car Faramond, fils de Markomir, quoique son

nom soit bien germanique et son règne possible, ne figure pas dans les

histoires les plus dignes de foi. C’est au nom de Chlodio que se

rattachèrent, dans les temps postérieurs, tous les souvenirs de la

conquête. On lui attribuait à la fois l’honneur d’être entré le premier

sur le territoire des Gaules et celui d’avoir porté jusqu’au bord de la

Somme la domination des Franks. Ainsi l’on personnifiait en quelque

sorte les victoires obtenues par une succession de chefs dont les noms

demeuraient dans l’oubli, et l’on concentrait sur quelques années des

progrès qui avaient dû être fort lents, et mêlés de beaucoup de

traverses. Voici de quelle manière ces événements sont présentés par un

historien très-postérieur, il est vrai, plein de fables, mais qui paraît

être l’écho fidèle d’anciennes traditions populaires:

«Les éclaireurs revinrent et rapportèrent que la Gaule était la plus

noble des régions, remplie de toute espèce de biens, plantée de forêts,

d’arbres fruitiers; que c’était une terre fertile, propre à tout ce qui

peut subvenir aux besoins des hommes. Animés par un tel récit, les

Franks prennent les armes et s’encouragent, et, pour se venger des

injures qu’ils avaient eu à souffrir des Romains, ils aiguisent leurs

épées et leurs cœurs; ils s’excitent les uns les autres par des défis et

des moqueries à ne plus fuir devant les Romains, mais à les exterminer.

En ces jours-là, les Romains habitaient depuis le fleuve du Rhin

jusqu’au fleuve de la Loire; et depuis le fleuve de la Loire jusque vers

l’Espagne dominaient les Goths; les Burgondes, qui étaient ariens comme

eux, habitaient de l’autre côté du Rhône. Le roi Chlodio ayant donc

envoyé ses coureurs jusqu’à la ville de Cambrai, lui-même passa bientôt

après le Rhin avec une grande armée. Entré dans la forêt Charbonnière,

il prit la cité de Tournai et de là s’avança jusqu’à Cambrai. Il y

résida quelque temps et donna ordre que tous les Romains qui s’y

trouvaient fussent mis à mort par l’épée. Gardant cette ville, il

s’avança plus loin et s’empara du pays jusqu’à la rivière de

Somme[64]...»

[64] _Gesta Francorum_ per Roriconem monachum, apud _Script. rer.

gallic. et francic._, t. III, p. 4.

Ce qu’il y a de plus curieux dans cette narration, c’est qu’elle retrace

d’une manière assez vive le caractère de barbarie empreint dans cette

guerre, où les envahisseurs joignaient à l’ardeur du pillage la haine

nationale et une sorte de haine religieuse. Tout ne se passa pas avec

une continuité de progrès si régulière, et le terrain de la seconde

province belgique fut plus d’une fois pris et repris avant de rester au

pouvoir des Franks. Chlodio lui-même fut battu par les légions romaines

et obligé de ramener ses troupes en désordre vers le Rhin ou au delà du

Rhin. Le souvenir de ce combat nous a été conservé par un poëte latin du

cinquième siècle[65]. Les Franks étaient arrivés jusqu’à un bourg appelé

Hélena, qu’on croit être la ville de Lens. Ils avaient placé leur camp,

fermé par des chariots, sur des collines près d’une petite rivière, et

se gardaient négligemment à la manière des Barbares, lorsqu’ils furent

surpris par les Romains sous les ordres d’Aétius. Au moment de

l’attaque, ils étaient en fêtes et en danses pour le mariage d’un de

leurs chefs. On entendait au loin le bruit de leurs chants, et l’on

voyait la fumée du feu où cuisaient les viandes du banquet. Tout à coup

les légions débouchèrent, en files serrées et au pas de course, par une

chaussée étroite et un pont de bois qui traversait la rivière. Les

Barbares eurent à peine le temps de prendre leurs armes et de former

leurs lignes. Enfoncés et obligés à la retraite, ils entassèrent

pêle-mêle, sur leurs chariots, tous les apprêts de leur festin, des mets

de toute espèce et de grandes marmites parées de guirlandes. Mais les

voitures, avec ce qu’elles contenaient, dit le poëte, et l’épousée

elle-même, _blonde comme son mari_, tombèrent entre les mains des

vainqueurs[66].

[65] Sidon. Apollinar. _Carm. in Paneg. Majoriani_, apud _Script. rer.

gallic. et francic._, t. I, p. 802.

[66]

. . . . . Fors ripæ colle propinquo,

Barbaricus resonabat hymen, Scythicisque choreis

Nubebat flavo similis nova nupta marito...

Hostis terga dedit. Plaustris rutilare videres

Barbarici vaga festa tori, convictaque passim

Fercula, captivasque dapes, cirroque madente

Ferre coronatos redolentia serta lebetas.

(Sidon. Apollinar. _Carm. in Paneg. Majoriani_, apud _Script. rer.

gallic. et francic._, t. I, p. 802.)

La peinture que les écrivains du temps tracent des guerriers franks, à

cette époque, et jusque dans le sixième siècle, a quelque chose de

singulièrement sauvage. Ils relevaient et rattachaient sur le sommet du

front leurs cheveux d’un blond roux, qui formaient une espèce d’aigrette

et retombaient par derrière en queue de cheval. Leur visage était

entièrement rasé, à l’exception de deux longues moustaches qui leur

tombaient de chaque côté de la bouche. Ils portaient des habits de toile

serrés au corps et sur les membres[67] avec un large ceinturon auquel

pendait l’épée. Leur arme favorite était une hache à un ou deux

tranchants, dont le fer était épais et acéré et le manche très-court.

Ils commençaient le combat en lançant de loin cette hache, soit au

visage, soit contre le bouclier de l’ennemi, et rarement ils manquaient

d’atteindre l’endroit précis où ils voulaient frapper[68].

[67]

Hic quoque monstra domat, rutili quibus arce cerebri

Ad frontem coma tracta jacet, nudataque cervix

Setarum per damna nitet. . . . . .

. . . . . Ac vultibus undique rasis,

Pro barba tenues perarantur pectine cristæ.

(Ibid.)

[68] Procopii _Hist._, apud ibid., t. II, p. 37.

Outre la hache, qui, de leur nom, s’appelait _francisque_, ils avaient

une arme de trait qui leur était particulière, et que, dans leur langue,

ils nommaient _hang_, c’est-à-dire hameçon[69]. C’était une pique de

médiocre longueur et capable de servir également de près et de loin. La

pointe, longue et forte, était armée de plusieurs barbes ou crochets

tranchants et recourbés. Le bois était couvert de lames de fer dans

presque toute sa longueur, de manière à ne pouvoir être brisé ni entamé

à coups d’épée. Lorsque le hang s’était fiché au travers d’un bouclier,

les crocs dont il était garni en rendant l’extraction impossible, il

restait suspendu, balayant la terre par son extrémité: alors le Frank

qui l’avait jeté s’élançait, et, posant un pied sur le javelot, appuyait

de tout le poids de son corps et forçait l’adversaire à baisser le bras

et à se dégarnir ainsi la tête et la poitrine[70]. Quelquefois le hang

attaché au bout d’une corde servait en guise de harpon à amener tout ce

qu’il atteignait. Pendant qu’un des Franks lançait le trait, son

compagnon tenait la corde, puis tous deux joignaient leurs efforts, soit

pour désarmer leur ennemi, soit pour l’attirer lui-même par son vêtement

ou son armure[71].

[69] Alibi enim secures multæ acuebantur, alibi patria hastilia, quæ

ipsi angones vocant. (Agathiæ _Hist._, apud _Script. rer. gallic. et

francic._, t. II, p. 65.)

[70] Ibid., p. 65 et 66.

[71]

Insertum triplici gestabat fune tridentem,

Quem post terga quidem stantes socii tenuerunt;

Consiliumque fuit, dum cuspes missa sederet

In clypeo, cuncti pariter traxisse studerent.

(_De prima Exped. Attilæ in Gallias, ac de Reb. gest. Walthari,

Aquit. princ., Carmen_ illustratum et adauctum a F. Ch. J. Fischer.

Lipsiæ, 1780, in-4º, p. 54, vers. 979.)

Les soldats franks conservaient encore cette physionomie et cette

manière de combattre un demi-siècle après la conquête, lorsque le roi

Theodebert passa les Alpes et alla faire la guerre en Italie. La garde

du roi avait seule des chevaux et portait des lances du modèle romain:

le reste des troupes était à pied, et leur armure paraissait misérable.

Ils n’avaient ni cuirasses, ni bottines garnies de fer; un petit nombre

portait des casques, les autres combattaient nu-tête. Pour être moins

incommodés par la chaleur, ils avaient quitté leur justaucorps de toile

et gardaient seulement des culottes d’étoffe ou de cuir, qui leur

descendaient jusqu’au bas des jambes. Ils n’avaient ni arc, ni fronde,

ni autres armes de trait, si ce n’est le hang et la francisque[72].

C’est dans cet état qu’ils se mesurèrent avec plus de courage que de

succès contre les troupes de l’empereur Justinien[73].

[72] _Francisca_, ce mot, qui suppose le sous-entendu _securis_, n’est

autre que la transcription latine de l’adjectif teutonique

_frankisk_.

[73] Procopii _Hist._, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. II,

p. 37.--Agathiæ _Hist._, ibid., p. 65.--Il se peut que, dans ce

tableau, l’extrême pauvreté d’habits et d’ornements soit moins

applicable aux Franks eux-mêmes qu’à leurs auxiliaires des tribus

germaines d’outre-Rhin. Du reste, on doit se figurer non-seulement

les rois, mais les chefs de tout grade, vêtus et armés avec plus de

luxe et d’élégance. On ne peut dire si le jeune prince, dont le

costume et l’équipage sont décrits dans la 20e lettre de Sidoine

Apollinaire, était Frank, Goth ou Burgonde. (Voyez ibid., t. I, p.

793.)

Quant au caractère moral qui distinguait les Franks à leur entrée en

Gaule, c’était, comme je l’ai dit plus haut, celui de tous les croyants

à la divinité d’Odin et aux joies sensuelles du Walhalla. Ils aimaient

la guerre avec passion, comme le moyen de devenir riches dans ce monde,

et, dans l’autre, convives des dieux. Les plus jeunes et les plus

violents d’entre eux éprouvaient quelquefois dans le combat des accès

d’extase frénétique, pendant lesquels ils paraissaient insensibles à la

douleur et doués d’une puissance de vie tout à fait extraordinaire. Ils

restaient debout et combattaient encore, atteints de plusieurs blessures

dont la moindre eût suffi pour terrasser d’autres hommes[74]. Une

conquête exécutée par de pareilles gens dut être sanglante et

accompagnée de cruautés gratuites: malheureusement les détails manquent

pour en marquer les circonstances et les progrès. Cette pauvreté de

documents est due en partie à la conversion des Franks au catholicisme,

conversion très-populaire dans toute la Gaule, et qui effaça la trace du

sang versé par les nouveaux chrétiens orthodoxes. Leur nom fut rayé des

légendes destinées à maudire la mémoire des meurtriers des serviteurs de

Dieu, et les martyrs qu’ils avaient faits dans leur invasion furent

attribués à d’autres peuples, comme les Huns ou les Vandales; mais

quelques traits épars, rapprochés par la critique et complétés par

l’induction, peuvent mettre en évidence ce qu’ont voilé soit la

flatterie des chroniqueurs, soit la sympathie religieuse.

[74]

. . . . . Invicti perstant, animoque supersunt

Jam prope post animam.

(Sidon. Apollinar. _Carm. in Paneg. Majoriani_, ibid., t. I, p.

803.)

La langue des Scandinaves avait un mot particulier pour désigner les

guerriers sujets à cette extase: on les appelait _Berserkars_.

(Voyez l’_Histoire des expéditions maritimes des Normands_, par M.

Depping, t. I, p. 46.)

La conquête des provinces méridionales et orientales de la Gaule par les

Visigoths et les Burgondes fut loin d’être aussi violente que celle du

nord par les Franks. Soustraits depuis longtemps à l’empire du fanatisme

guerrier que propageait la religion des Scandinaves, ces deux peuples

avaient émigré par nécessité avec femmes et enfants sur le territoire

romain. C’était par des négociations réitérées, plus encore que par la

force des armes, qu’ils avaient obtenu leurs nouvelles demeures. A leur

entrée en Gaule ils étaient chrétiens, et, quoique appartenant à la

secte arienne, ils se montraient en général tolérants. Les Goths le

furent d’abord, et les Burgondes le furent toujours. Il paraît que cette

bonhomie, qui est l’un des caractères actuels de la race germanique, se

fit voir de bonne heure chez ce peuple. Avant leur établissement à

l’ouest du Jura, les Burgondes avaient erré pendant plus d’un siècle sur

le sol de la Germanie, se heurtant contre tous les dominateurs du pays,

et toujours refoulés par eux. L’idée de malheur et de défaite s’était,

pour ainsi dire, attachée à leur nom; et cette longue suite de revers,

couronnée par une catastrophe nationale dont la poésie du nord a fait sa

grande épopée[75], avait adouci leur caractère et brisé en eux l’orgueil

du barbare et du conquérant.

[75] Le poëme des _Nibelungen_ et les chants héroïques de l’_Edda_.

Dans ces traditions épiques de la Scandinavie et de l’Allemagne, se

trouve joint, par anachronisme, au souvenir de la destruction du

premier royaume des Burgondes, un souvenir confus des princes

mérovingiens, victimes de la sanglante rivalité de deux femmes,

Brunehilde et Fredegonde. Le nom d’Attila y domine, par un autre

anachronisme, escorté de celui du roi des Goths, Theoderik, comme le

plus grand nom qui fût resté dans la mémoire des peuples

d’outre-Rhin. Voyez l’écrit de M. Roget de Belloguet, intitulé:

_Questions bourguignonnes_, et joint à l’ouvrage de Courtépée (éd.

de 1846), p. 132 et suiv.

Impatronisés sur les domaines des propriétaires gaulois, ayant reçu ou

pris à titre d’hospitalité les deux tiers des terres et le tiers des

esclaves, ils se faisaient scrupule de rien usurper au delà. Ils ne

regardaient point le Romain comme leur colon, comme leur lite, selon

l’expression germanique[76], mais comme leur égal en droits dans

l’enceinte de ce qui lui restait. Ils éprouvaient même devant les riches

sénateurs, leurs copropriétaires, une sorte d’embarras de parvenus.

Cantonnés militairement dans une grande maison, pouvant y jouer le rôle

de maîtres, ils faisaient ce qu’ils voyaient faire aux clients romains

de leur noble hôte, et se réunissaient de grand matin pour aller le

saluer par les noms de _père_ ou d’_oncle_, titre de respect fort usité

alors dans l’idiome des Germains. Ensuite, en nettoyant leurs armes ou

en graissant leur longue chevelure, ils chantaient à tue-tête leurs

chansons nationales, et, avec une bonne humeur naïve, demandaient aux

Romains comment ils trouvaient cela[77].

[76] _Lide_, _lete_, _late_, _latze_, dans les anciennes langues

teutoniques, signifiait _petit_ et _dernier_. Les Germains donnaient

ce nom aux gens de la classe inférieure, qui, chez eux, étaient

colons ou fermiers attachés à la glèbe. C’était, selon toute

probabilité, les restes d’anciens peuples vaincus.

[77]

Laudantem tetrico subinde vultu,

Quod Burgundio cantat esculentus,

Infundens acido comam butyro?...

Quem non ut vetulum patris parentem,

Nutricisque virum, die nec orto,

Tot tantique petunt simul Gigantes...

(Sidon. Apollinar. _Carm. ad Catulinum_, apud _Script. rer. gallic.

et francic._, t. I, p. 811.)

La loi des Burgondes, impartiale entre les vainqueurs et les vaincus,

interdisait aux premiers l’abus de la force. Elle offrait même à cet

égard des précautions qu’on pourrait appeler délicates. Par exemple,

elle défendait aux Barbares de s’immiscer, sous aucun prétexte, dans les

procès entre Romains[78]. L’un de ces articles mérite d’être cité

textuellement: «Quiconque aura dénié le couvert et le feu à un étranger

en voyage sera puni d’une amende de trois sous... Si le voyageur vient à

la maison d’un Burgonde et y demande l’hospitalité, et que celui-ci

indique la maison d’un Romain, et que cela puisse être prouvé, il payera

trois sous d’amende, et trois sous pour dédommagement à celui dont il

aura montré la maison[79].»

[78] Lex Burgundionum, tit. LV, apud _Script. rer. gallic. et

francic._, t. IV, p. 272.

[79] Lex Burgundionum, tit. XXXVIII, p. 266.

Avant l’époque où se développa chez eux l’intolérance du fanatisme

arien, les Visigoths, maîtres de tout le pays situé entre le Rhône, la

Loire et les deux mers, joignaient un égal esprit de justice à plus

d’intelligence et de goût pour la civilisation. De longues promenades

militaires à travers la Grèce et l’Italie avaient inspiré à leurs chefs

l’ambition de surpasser, ou tout au moins de continuer, dans leurs

établissements, l’administration romaine. Le successeur du fameux

Alarik, Ataülf, qui transporta sa nation d’Italie dans la province

narbonnaise, exprimait d’une manière naïve et forte ses sentiments à cet

égard. «Je me souviens, dit un écrivain du cinquième siècle, d’avoir

entendu à Bethléem le bienheureux Jérôme raconter qu’il avait vu un

certain habitant de Narbonne, élevé à de hautes fonctions sous

l’empereur Théodose, et d’ailleurs religieux, sage et grave, qui avait

joui dans sa ville natale de la familiarité d’Ataülf. Il répétait

souvent que le roi des Goths, homme de grand cœur et de grand esprit,

avait coutume de dire que son ambition la plus ardente avait d’abord été

d’anéantir le nom romain, et de faire de toute l’étendue des terres

romaines un nouvel empire appelé Gothique: de sorte que, pour parler

vulgairement, tout ce qui était _Romanie_ devînt _Gothie_, et qu’Ataülf

jouât le même rôle qu’autrefois César-Auguste; mais qu’après s’être

assuré par l’expérience que les Goths étaient incapables d’obéissance

aux lois, à cause de leur barbarie indisciplinable, jugeant qu’il ne

fallait point toucher aux lois sans lesquelles la république cesserait

d’être république, il avait pris le parti de chercher la gloire en

consacrant les forces des Goths à rétablir dans son intégrité, à

augmenter même la puissance du nom romain, afin qu’au moins la postérité

le regardât comme le restaurateur de l’empire qu’il ne pouvait

transporter. Dans cette vue, il s’abstenait de la guerre et cherchait

soigneusement la paix[80]...»

[80] Pauli Orosii _Hist._, lib. VII, apud _Script. rer. gallic. et

francic._, t. I, p. 598.

Ces idées élevées de gouvernement par les lois, cet amour de la

civilisation dont l’empire romain était alors l’unique modèle, furent

conservés, mais avec plus d’indépendance, par les successeurs d’Ataülf.

Leur cour de Toulouse, centre de la politique de tout l’Occident,

intermédiaire entre la cour impériale et les royaumes germaniques,

égalait en politesse et surpassait peut-être en dignité celle de

Constantinople. C’étaient des Gaulois de distinction qui entouraient le

roi des Visigoths, quand il ne marchait pas en guerre; car alors les

Germains reprenaient le dessus. Le roi Eurik avait pour conseiller et

pour secrétaire l’un des rhéteurs les plus estimés dans ce temps, et se

plaisait à voir les dépêches, écrites sous son nom, admirées jusqu’en

Italie pour la pureté et les grâces du style[81]. Ce roi,

l’avant-dernier de ceux de la même race qui régnèrent en Gaule,

inspirait aux esprits les plus éclairés et les plus délicats une

admiration véritable. Voici des vers confidentiels écrits par le plus

grand poëte du cinquième siècle, Sidonius Apollinaris, exilé de

l’Auvergne, son pays, par le roi des Visigoths, comme suspect de

regretter l’empire, et qui était venu à Bordeaux solliciter la fin de

son exil. Ce petit morceau, malgré sa tournure classique, rend d’une

manière assez vive l’impression qu’avait faite sur l’exilé la vue des

gens de toute race que l’intérêt de leur patrie respective rassemblait

auprès du roi des Goths.

[81] Sepone pauxillulum conclamatissimas declamationes, quas oris

regii vice conficis, quibus ipse rex inclytus... per promotæ limitem

sortis, ut populos sub armis, sic frænat arma sub legibus. (Sidon.

Apollinar. _Epist. ad Leonem Eurici consiliarium et quæstor._, apud

_Script. rer. gallic. et francic._, t. I, p. 800.)

«J’ai presque vu deux fois la lune achever son cours et n’ai obtenu

qu’une seule audience: le maître de ces lieux trouve peu de loisirs pour

moi, car l’univers entier demande aussi réponse et l’attend avec

soumission. Ici, nous voyons le Saxon aux yeux bleus, lui qu’aucune mer

n’étonne, craindre le sol où il marche. Ici, le vieux Sicambre, tondu

après une défaite, laisse croître de nouveau ses cheveux. Ici, se

promène l’Hérule aux joues verdâtres, presque de la teinte de l’Océan,

dont il habite les derniers golfes. Ici, le Burgonde, haut de sept

pieds, fléchit le genou et implore la paix. Ici, l’Ostrogoth réclame le

patronage qui fait sa force et à l’aide duquel il fait trembler les

Huns, humble d’un côté, fier de l’autre. Ici, toi-même, ô Romain, tu

viens prier pour ta vie; et quand le Nord menace de quelques troubles,

tu sollicites le bras d’Eurik contre les hordes de la Scythie; tu

demandes que la Garonne, maintenant belliqueuse et puissante, protége le

Tibre affaibli[82].»

[82] Sidon. Apollinar. _Epist. ad Lampridium_, apud _Script. rer.

gallic. et francic._, t. I, p. 800.

Si de ce tableau ou de celui de la cour du roi goth Theoderik II, tracé

en prose par le même écrivain[83], on passe aux récits originaux du

règne de Clovis, il semble que l’on s’enfonce dans les forêts de la

Germanie: et cependant, parmi les rois franks de la première race,

Clovis est l’homme politique. C’est lui qui, dans la vue de fonder un

empire, mit sous ses pieds le culte des dieux du Nord, et s’associa aux

évêques orthodoxes pour la destruction des deux royaumes ariens. Mais,

instrument plutôt que moteur de cette ligue, malgré son amitié pour les

prélats, malgré l’emploi qu’il fit, dans ses diverses négociations, de

Romains auxquels la tradition attribuait une finesse à toute

épreuve[84], il resta sous l’influence des mœurs de son peuple.

L’impulsion donnée à ces mœurs par l’habitude de la vie barbare et une

religion sanguinaire ne fut point arrêtée par la conversion des Franks

au christianisme. L’évêque de Reims eut beau dire à ses néophytes:

«Sicambre adouci, courbe la tête, adore ce que tu as brûlé,» l’incendie

et le pillage n’épargnèrent pas les églises dans les expéditions

entreprises vers la Saône et au midi de la Loire[85].

[83] _Epist. ad Agricolam_, apud ibid., p. 783.

[84] Voyez, dans les _Gestes des rois franks_, ouvrage du septième

siècle, composé en partie sur des traditions populaires, le détail

des ambassades d’Aurélien auprès du roi Gondebald, et de Paternus

auprès du roi Alarik. (_Gesta regum Francorum_, apud _Script. rer.

gallic. et francic._, t. II, p. 548.)

[85] L’éloge que fait l’historien grec Agathias des mœurs des Franks

et de leur état social sous les successeurs de Clovis (apud ibid.,

p. 47) est inadmissible comme démenti sur tous les points par le

récit de Grégoire de Tours. Gibbon a remarqué ce contraste, _Hist.

de la décadence et de la chute de l’empire romain_, chap. XXXVIII.

Il ne faut pas d’ailleurs s’imaginer que cette mémorable conversion ait

été soudaine et complète. D’abord il y eut scission politique entre les

partisans du nouveau culte et ceux de l’ancien; la plupart de ces

derniers quittèrent le royaume de Chlodowig pour se retirer au delà de

la Somme dans celui de Raghenaher, dont la ville principale était

Cambrai[86]. De plus, il resta auprès du roi beaucoup de gens qui

gardèrent leur croyance, sans renoncer à leur vasselage. Les légendes

attestent que non-seulement le premier roi chrétien, mais encore ses

successeurs, furent souvent obligés de s’asseoir à table avec des païens

obstinés, et qu’il y en avait un grand nombre parmi les Franks de la

plus haute classe. Voici, à ce propos, deux anecdotes qui n’ont été

racontées par aucun historien moderne, et qui cependant méritaient de

l’être; car il ne faut pas que la crainte de paraître ajouter foi aux

miracles du moyen âge fasse négliger des détails de mœurs, sans lesquels

l’histoire est vague et presque inintelligible.

[86] Multi denique de Francorum exercitu necdum ad fidem conversi, cum

regis parente Raganario ultra Sumnam fluvium aliquamdiu degerunt...

(_Vita S. Remigii_, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. III,

p. 377.)

«En retournant vers Paris, où il avait résolu de fixer sa résidence, le

roi Chlodowig passa par Orléans, et s’y arrêta quelques jours avec une

partie de son armée. Pendant son séjour dans cette ville, l’évêque de

Poitiers Adelphius lui amena un abbé nommé Fridolin, qu’on regardait

comme saint, et que le roi souhaitait beaucoup de connaître. Les deux

voyageurs arrivèrent au quartier des Franks, le solitaire à pied et

l’évêque à cheval, comme il convenait. Le roi vint lui-même au-devant

d’eux, entouré de beaucoup de monde, leur fit un accueil respectueux et

amical, et, après s’être entretenu familièrement quelques heures avec

eux, il ordonna qu’on servît un grand repas. Pendant le dîner, le roi se

fit apporter un vase de jaspe, transparent comme du verre, décoré d’or

et de pierres précieuses: l’ayant rempli et vidé, il le passa à l’abbé,

qui le prit, quoiqu’il s’en fût excusé, disant qu’il ne buvait pas de

vin; mais au moment où Fridolin prenait la coupe, il la laissa échapper

par accident, et le vase tomba sur la table, puis de la table à terre,

où il se brisa en quatre. Un des échansons ramassa les morceaux, et les

plaça devant le roi, qui paraissait chagrin, moins à cause de la perte

du vase, que pour le mauvais effet que cet accident pourrait avoir sur

les assistants, parmi lesquels beaucoup étaient encore païens. Toutefois

il reprit son air gai, et dit à l’abbé: «Seigneur, c’est pour l’amour de

toi que j’ai perdu ce vase; car s’il fût tombé de mes mains, il ne se

serait pas brisé. Vois donc ce que Dieu voudra faire pour toi en faveur

de son saint nom, afin que ceux d’entre nous qui sont encore adonnés à

l’idolâtrie ne diffèrent plus de croire au Dieu tout-puissant.» Alors

Fridolin prit les quatre morceaux du vase, les réunit, et, les tenant

serrés dans ses mains, la tête inclinée vers la table, il se mit à prier

Dieu en pleurant et en poussant de profonds soupirs. Quand sa prière fut

achevée, il rendit le vase au roi, qui le trouva parfaitement restauré,

n’y pouvant reconnaître aucune trace de brisure. Ce miracle ravit les

chrétiens, mais plus encore les infidèles, qui se trouvaient là en grand

nombre. Au même moment, le roi et tout le monde se levant de table et

rendant grâces à Dieu, tous ceux des assistants qui partageaient encore

les erreurs du paganisme confessèrent leur foi en la sainte Trinité, et

reçurent de la main de l’évêque les eaux du baptême[87].»

[87] Qualis laus a cunctis hoc videntibus, non solum a christianis,

sed etiam ab ipsis paganis (quorum magna cohors inibi aderat), Deo

persolveretur, non est necesse loquendum. (_Vita S. Fridolini_, apud

_Script. rer. gallic. et francic._, t. III, p. 388.)

«Après la mort du roi Chlodowig, son fils Chlother s’étant établi dans

la ville de Soissons, il arriva qu’un certain Frank, nommé Hozin,

l’invita à un banquet, conviant aussi parmi les courtisans de sa suite

le vénérable Védaste (saint Waast), évêque d’Arras. Le saint homme

accepta cette invitation dans le seul but de donner quelque enseignement

salutaire à la foule des conviés et de profiter de l’autorité du roi

pour les attirer au saint baptême. Étant donc entré dans la maison, il

aperçut un grand nombre de tonneaux rangés par ordre, tous remplis de

bière. Ayant demandé ce que c’était que ces tonneaux, il lui fut répondu

que les uns étaient destinés aux chrétiens, tandis que les autres

avaient été consacrés, suivant les rites des gentils, à l’usage de ceux

des conviés qui professaient le culte des idoles. Ayant reçu cette

explication, le vénérable Védaste se mit à bénir chacun des vases

indistinctement au nom du Christ et par le signe de la croix. Au moment

où il fit sa bénédiction sur les tonneaux consacrés à la manière des

païens, tout à coup les cercles et les liens se brisèrent, donnant

passage à la liqueur dont le pavé fut inondé. Cet événement ne fut pas

inutile au salut de ceux qui étaient présents; car un grand nombre

furent amenés par là à demander la grâce du saint baptême et à se

soumettre au joug de la religion[88].»

[88] Quæ causa multis qui aderant profuit ad salutem. Nam multi ex hoc

ad gratiam baptismi confugerunt, ac sanctæ religioni colla

submiserunt. (_Vita S. Vedasti_, apud _Script. rer. gallic. et

francic._, t. III, p. 373.)

Si vous parcourez les documents relatifs à l’histoire du sixième et du

septième siècle, vous y trouverez une foule de traits qui prouvent que

le paganisme durait toujours parmi les Franks, quoiqu’il s’éteignît par

degrés. L’historien byzantin Procope raconte avec horreur qu’en l’année

539 les soldats de Theodebert, roi des Franks orientaux, à leur entrée

en Italie où ils marchèrent contre les Goths, tuèrent des femmes et des

enfants de cette nation, et jetèrent leurs cadavres dans le Pô, comme

prémices de la guerre qui s’ouvrait[89]. Un siècle après, sur les bords

de la Somme et même sur ceux de l’Aisne, le paganisme régnait encore

dans les campagnes, séjour favori de la population franke. Ce n’était

pas sans de grands dangers que les évêques des villes du Nord faisaient

leurs visites pastorales; et il fallait tout le zèle d’un martyr pour

oser prêcher la foi du Christ à Gand et le long du cours inférieur de

l’Escaut[90]. En l’année 656, un prêtre irlandais perdit la vie dans

cette mission périlleuse; et, vers la même époque, d’autres personnages

que l’Église vénère, les Romains Lupus et Amandus (saint Loup et saint

Amand), les Franks Odomer et Berthewin (saint Omer et saint Bertin) y

gagnèrent leur renom de sainteté[91].

[89] Procopii _Hist. de Bello Gothico_, lib. II, cap. XXV, apud

_Script. rer. gallic. et francic._, t. II, p. 37.--Il ajoute la

réflexion suivante: Nam ita christiani sunt isti Barbari, ut multos

priscæ superstitionis ritus observant, humanas hostias aliaque impia

sacrificia divinationibus adhibentes. (Ibid., p. 38.)

[90] _Vita S. Eligii_, apud ibid., t. III, p. 557.--... Audivit pagum

esse quemdam præter fluenta Scaldi fluvii, cui vocabulum est

Gandavum, ejus loci habitatores iniquitas diaboli... irretivit,

ut... relicto Deo... fana vel idola adorarent. Propter ferocitatem

enim gentis illius... omnes sacerdotes a prædicatione...

subtraxerant, et nemo audebat... verbum annuntiare Domini. (_Vita S.

Amandi_, apud ibid., p. 533.)

[91] Fleury, _Histoire ecclésiastique_, t. VIII, p. 290, 292 et 425.

Lorsque les nobles efforts du clergé chrétien eurent déraciné les

pratiques féroces et les superstitions apportées au nord de la Gaule par

la nation conquérante, il resta dans les mœurs de cette race d’hommes un

fond de rudesse sauvage qui se montrait, en paix comme en guerre, soit

dans les actions, soit dans les paroles. Cet accent de barbarie, si

frappant dans les récits de Grégoire de Tours, se retrouve çà et là dans

les documents originaux du second siècle des rois mérovingiens. Je

prends pour exemple le plus important de tous, la loi des Franks saliens

ou _loi salique_, dont la rédaction en langue latine appartient au règne

de Dagobert. Le prologue dont elle est précédée, ouvrage de quelque

clerc d’origine franke, montre à nu tout ce qu’il y avait de violent, de

rude, d’informe, si l’on peut s’exprimer ainsi, dans l’esprit des hommes

de cette nation qui s’étaient adonnés aux lettres. Les premières lignes

de ce prologue semblent être la traduction littérale d’une ancienne

chanson germanique:

«La nation des Franks, illustre, ayant Dieu pour fondateur[92], forte

sous les armes, ferme dans les traités de paix, profonde en conseil,

noble et saine de corps, d’une blancheur et d’une beauté singulières,

hardie, agile et rude au combat, depuis peu convertie à la foi

catholique, libre d’hérésie lorsqu’elle était encore sous une croyance

barbare, avec l’inspiration de Dieu, recherchant la clef de la science

selon la nature de ses qualités, désirant la justice, gardant la piété;

la _loi salique_ fut dictée par les chefs de cette nation, qui en ce

temps commandaient chez elle.

[92] _Auctore Deo condita._ Cette idée paraît étrangère à la religion

chrétienne, qui n’accorde à aucune nation, si ce n’est au peuple

juif, l’honneur d’avoir eu des relations spéciales avec la Divinité.

Peut-être, pour être exact et malgré la contradiction apparente,

devrait-on traduire _ayant un Dieu pour fondateur_.

«On choisit, entre plusieurs, quatre hommes, savoir: le Gast de Wise, le

Gast de Bode, le Gast de Sale, et le Gast de Winde, dans les lieux

appelés canton de Wise, canton de Sale, canton de Bode et canton de

Winde[93]. Ces hommes se réunirent dans trois Mâls[94], discutèrent avec

soin toutes les causes de procès, traitèrent de chacune en particulier,

et décrétèrent leur jugement en la manière qui suit. Puis, lorsque, avec

l’aide de Dieu, Chlodowig le Chevelu, le beau, l’illustre roi des

Franks, eut reçu le premier le baptême catholique, tout ce qui dans ce

pacte était jugé peu convenable fut amendé avec clarté par les illustres

rois Chlodowig, Hildebert et Chlother; et ainsi fut dressé le décret

suivant:

[93] _Gast_, dans les dialectes actuels de la langue germanique,

signifie _hôte_. Il paraît que, dans l’ancienne langue, il servait à

exprimer la dignité patriarcale des chefs de tribu ou de canton. On

trouve encore dans la province d’Over-Yssel, antique demeure des

Saliens, un canton nommé _Salland_, et un autre appelé _Twente_,

peut-être plus correctement _t’ Wente_, ce qui répond au _Winde_ de

la loi salique. Le canton de _Wise_ tirait probablement son nom de

sa situation occidentale, et celui de _Bode_ rappelle l’ancien nom

de l’île des Bataves.

[94] Hi per tres mallos convenientes... _Mâl_, dans l’ancienne langue

teutonique, voulait dire _signe_, _parole_, et, par extension,

_conseil_, _assemblée_.

«Vive le Christ qui aime les Franks; qu’il garde leur royaume, et

remplisse leurs chefs de la lumière de sa grâce; qu’il protége l’armée,

qu’il leur accorde des signes qui attestent leur foi, les joies de la

paix et la félicité; que le Seigneur Christ-Jésus dirige dans les voies

de la piété les règnes de ceux qui gouvernent; car cette nation est

celle qui, brave et forte, secoua de sa tête le dur joug des Romains, et

qui, après avoir reconnu la sainteté du baptême, orna somptueusement

d’or et de pierres précieuses les corps des saints martyrs que les

Romains avaient brûlés par le feu, massacrés, mutilés par le fer, ou

fait déchirer par les bêtes[95].»

[95] Legis Salicæ prologus, apud _Script. rer. gallic. et francic._,

t. IV, p. 122 et 123.

Lettres sur l'histoire de France · 第 12 / 48 题