Sur les différentes manières d’écrire l’histoire, en usage depuis le
quinzième siècle.
Ce fut en l’année 1476 que parut, avec le titre de _Grandes Chroniques_,
la première histoire de France publiée par la voie de l’impression.
C’était un vieux corps d’annales compilées en français par les religieux
de l’abbaye de Saint-Denis, et depuis longtemps célèbre sous le nom de
_Chroniques de Saint-Denis_. Le roi Charles V l’avait fait transcrire
pour sa riche bibliothèque, un peu rajeuni de langage, et fait continuer
jusqu’à son règne; il parut avec une nouvelle continuation poussée
jusqu’au règne de Louis XI. Sa publication fonda par tout le royaume,
qui venait d’atteindre à peu près ses dernières limites, une opinion
commune sur les premiers temps de l’histoire de France, opinion
malheureusement absurde et qui ne put être déracinée qu’après beaucoup
de temps et d’efforts. Selon les _Grandes Chroniques de France_, les
Gaulois et les Franks étaient issus des fugitifs de Troie, les uns par
Brutus, prétendu fils d’Ascanius, fils d’Énée, les autres par Francus ou
Francion, fils d’Hector. Voici de quelle manière la narration
commençait:
«Quatre cent et quatre ans avant que Rome fût fondée, régnait Priam en
Troie la grande. Il envoya Pâris, l’aîné de ses fils, en Grèce pour
ravir la reine Hélène, la femme au roi Ménélas, pour se venger d’une
honte que les Grecs lui avaient faite. Les Gréjois, qui moult furent
courroucés de cette chose, s’émurent pour aller et vinrent assiéger
Troie. A ce siége, qui dix ans dura, furent occis tous les fils du roi
Priam, lui et la reine Hécube, sa femme; la cité fut arse et détruite,
le peuple et les barons occis. Mais aucuns échappèrent de ce désastre et
plusieurs des princes de la cité, qui s’espandirent ès diverses parties
du monde pour querir nouvelles habitations, comme Hélénus, Élyas et
Anthénor, et maints autres... Énéas, qui était un des plus grands
princes de Troie, se mit en mer avec trois mille et quatre cents
Troyens... Turcus et Francion, qui étaient cousins germains (car
Francion était fils d’Hector, et ce Turcus fils de Troylus, qui était
frère et fils au roi Priam), se départirent de leur contrée, et allèrent
habiter tout auprès une terre qui est appelée Thrace... Quand ensemble
eurent habité un grand temps, Turcus se départit de Francion, son
cousin, lui et une partie du peuple qu’il emmena avec lui; en une
contrée s’en alla, qui est nommée la petite Scythie... Francion demeura,
après que son cousin se fut de lui départi, et fonda une cité qu’il
appela Sicambrie, et longtemps ses gens furent appelés Sicambriens pour
le nom de cette cité. Ils étaient tributaires aux Romains, comme les
autres nations; mille cinq cent sept ans demeurèrent en cette cité,
depuis qu’ils l’eurent fondée[45].»
[45] Chroniques de Saint-Denis, _Recueil des historiens des Gaules et
de la France_, t. III, p. 155.--Je n’ai pas besoin de dire que j’ai
donné au langage une couleur un peu plus moderne.
Après ce début singulier viennent les chapitres suivants: _De diverses
opinions pourquoi les Troyens de Sicambrie furent appelés
Français.--Comment ils conquirent Allemagne et Germanie, et comment ils
déconfirent les Romains.--Comment et quand la cité de Paris fut fondée,
et du premier roi de France.--Du second roi qui eut nom Clodio.--Du
tiers roi qui eut nom Merovez.--Du quart roi qui eut nom
Childéris...--Comment le fort roi Klodovées fut couronné après la mort
de son père_[46]. Jusqu’au règne de Charlemagne la narration suit en
général un seul auteur, Aimoin, religieux de Fleury ou de
Saint-Benoît-sur-Loire, au dixième siècle, puis vient une traduction
fort inexacte de la vie de Charlemagne, par son secrétaire
Eghinhard[47]; puis un fragment de la fausse chronique de l’archevêque
Tilpin ou Turpin, morceau qui n’est pas le plus historique du livre,
mais qui est sans contredit le plus capable de saisir l’imagination par
cette verve de récit dont brillent à un si haut degré les romans du
moyen âge. C’est là que le roi Marsile et le géant Ferragus, qui ne font
plus que nous divertir dans la poésie de l’Arioste, jouent un rôle
sérieux et authentique. Là, enfin, ce Roland ou Rotland, comte des
Marches de Bretagne, que l’histoire nomme une seule fois, et qui périt
dans une embuscade dressée par les Basques[48], au passage des Pyrénées,
figure comme le brave des braves et la terreur des Sarrasins. Le petit
mais désastreux combat des gorges de Roncevaux est transformé en une
bataille immense où les Franks ont contre eux toutes les forces de
l’Espagne; et Roland, demeuré seul entre tous ses compagnons, épuisé par
ses blessures, meurt après avoir fait entendre à plus de sept milles de
distance le bruit de son cor d’ivoire:
[46] Ibid., p. 155, 156, 159 et 166.
[47] Einhardi _Vita Karoli Magni_, apud _Monumenta Germaniæ
historica_, ed. H. Pertz, t. II, p. 426 et seq.--Les annales du même
Eghinhard, ainsi que d’autres écrits qu’il serait trop long
d’énumérer, fournissent aussi quelques fragments aux Chroniques de
Saint-Denis.
[48] Nam cum agmine longo, ut loci et angustiarum situs permittebat,
porrectus iret exercitus, Wascones, in summi montis vertice positis
insidiis... extremam impedimentorum partem, et eos, qui novissimi
agminis incedentes, subsidio præcedentes tuebantur, desuper
incursantes, in subjectam vallem dejiciunt, concertoque cum eis
prælio, usque ad unum omnes interficiunt, ac direptis impedimentis,
noctis beneficio, quæ jam instabat, protecti, summa cum celeritate
in diversa disperguntur... In quo prælio Eggihardus regiæ mensæ
præpositus, Anselmus comes palatii, et Heruodlandus Britannici
limitis præfectus, cum aliis compluribus interficiuntur. (Einhardi
_Vita Karoli Magni_, ibid., t. II, p. 448.)
«Lors retourna Roland, tout seul, parmi le champ de bataille, las et
travaillé des grands coups qu’il avait donnés et reçus, et dolent de la
mort de tant de nobles barons qu’il voyait devant lui occis et
détranchés. Menant grande douleur, il s’en vint parmi le bois jusqu’au
pied de la montagne de Cisaire, et descendit de son cheval dessous un
arbre, auprès d’un grand perron de marbre, qui était là dressé en un
moult beau pré, au-dessus de la vallée de Roncevaux. Il tenait encore
Durandal, son épée; cette épée était éprouvée sur toutes autres, claire
et resplendissante et de belle façon, tranchante et affilée si fort
qu’elle ne pouvait ni se fendre ni se briser. Quand il l’eut longtemps
tenue et regardée, il la commença à regretter quasi pleurant, et dit en
telle manière: «O épée très-belle, claire et resplendissante, qu’il
n’est pas besoin de fourbir comme toute autre, de belle grandeur et
large à l’avenant, forte et ferme, blanche comme une ivoire, entresignée
de croix d’or, sacrée et bénie par les lettres du saint nom de
Notre-Seigneur Jésus-Christ et environnée de sa force, qui usera
désormais de ta bonté, qui t’aura, qui te portera?... J’ai grand deuil
si mauvais chevalier ou paresseux t’a après moi. J’ai trop grande
douleur si Sarrasin ou autre mécréant te tient et te manie après ma
mort.» Quand il eut ainsi regretté son épée, il la leva tout haut et en
frappa trois merveilleux coups au perron de marbre qui était devant lui,
car il la pensait briser, parce qu’il avait peur qu’elle ne vînt aux
mains des Sarrasins. Que vous conterait-on de plus? Le perron fut coupé
de haut jusqu’en terre, et l’épée demeura saine et sans nulle brisure;
et quand il vit qu’il ne la pourrait dépecer en nulle manière, si fut
trop dolent. Il mit à sa bouche son cor d’ivoire, et commença à corner
de toute sa force, afin que, si aucuns des chrétiens s’étaient cachés au
bois pour la peur des Sarrasins, ils vinssent à lui, ou que ceux qui jà
avaient passé les ports retournassent et fussent à son trépassement, et
prissent son épée et son cheval, et assaillissent les Sarrasins qui
s’enfuyaient. Lors il sonna l’olifant par si grande vertu qu’il le
fendit par le milieu et se rompit les nerfs et les veines du cou. Le son
et la voix du cor allèrent jusqu’aux oreilles de Charlemagne, qui jà
s’était logé en une vallée qui aujourd’hui est appelée Val-Karlemagne:
ainsi il était loin de Roland environ huit milles vers Gascogne[49].»
[49] Chroniques de Saint-Denis, _Recueil des historiens des Gaules et
de la France_, t. V, p. 303.--Ce passage et tous les autres du même
récit ne sont que des variantes ou des paraphrases du poëme publié
par M. Francisque Michel, et ensuite par M. Génin, sous le titre de
_la Chanson de Roland_. Voyez l’édition de ce dernier, p. 188 et
suivantes.
Au portrait de Karle le Grand, tracé par Eghinhard, les _Grandes
Chroniques_ ajoutent quelques circonstances empruntées à la tradition
populaire: «Il étendait, disent-elles, trois fers de chevaux tous
ensemble légèrement, et levait un chevalier armé sur la paume de sa
main, de terre jusque tout en haut. Avec Joyeuse, son épée, il coupait
un chevalier tout armé[50]...» Mais cette partie de l’ouvrage est la
seule où se trouvent entremêlés des détails empruntés aux romans. Le
reste se compose de fragments historiques placés bout à bout sans trop
de liaison, jusqu’au règne de Louis VI, dont la vie, écrite par l’abbé
Suger, ouvre une série de biographies des rois de France, jusqu’à
Charles VII, composées par des contemporains.
[50] Ibid., t. V, p. 266.
Les _Grandes Chroniques de France_, sous leur forme native, n’étaient
point un ouvrage capable de se faire lire par beaucoup de monde, ni de
circuler rapidement: aussi, moins de vingt ans après leur publication,
pour répondre au désir du public, furent-elles abrégées par un homme qui
était à la fois un savant et un bel-esprit. Maître Nicole, ou Nicolas
Gilles, secrétaire du roi Louis XII, compila en un seul volume et
publia, en 1492, les _Annales et Chroniques de France, de l’origine des
Français et de leur venue ès Gaules, avec la suite des rois et princes
des Gaules, jusqu’au roi Charles VIII_. Cet ouvrage, qui, dès son
apparition, eut un succès immense, respectait le fond des _Chroniques de
Saint Denis_, mais en changeait le style pour l’accommoder aux idées et
au goût du temps. Le peu de couleur originale conservée à l’histoire des
deux premières races par les compilateurs du douzième siècle et les
traducteurs du treizième, disparut sous une phraséologie toute moderne.
On y trouve un grand luxe de remarques sur le peu de durée de la faveur
des cours et le dévouement des rois de France au saint-siége. L’auteur
va jusqu’à falsifier la prière de Clovis à la bataille de Tolbiac. Il
lui fait dire: «Sire Dieu Jésus-Christ... je croyroy en vostre nom... et
tous ceux de mon royaume qui n’y voudront croire seront exilés ou
occis[51].» Ni ces mots, ni rien d’approchant, ne se trouvent dans les
_Chroniques de Saint-Denis_.
[51] _Les Chroniques et Annales de France_, depuis la destruction de
Troye jusques au Roy Loys unziesme; jadis composées par feu Maistre
Nicole Gilles. Paris, édition de 1566, fol. XIV et XV.
En parlant des exactions des rois des Franks, Nicole Gilles emploie
toujours les mots de _tailles_, _emprunts_ et _maltôtes_, si célèbres de
son temps. Il ajoute aux _Grandes Chroniques_ beaucoup de fables et de
miracles, qui, au douzième siècle, n’étaient pas encore de l’histoire,
comme les fleurs de lis apportées par un ange, la dédicace de l’église
de Saint-Denis par Jésus-Christ en personne, l’érection du royaume
d’Yvetot, en expiation d’un meurtre commis dans l’église le vendredi
saint, par le roi Clotaire Ier. Un des passages les plus originaux du
livre est le portrait de Charlemagne, présenté comme une espèce de
Gargantua, haut de huit pieds, et mangeant à lui seul le repas de
plusieurs personnes. «Il estoit de belle et grande stature, bien formé
de corps, et avoit huict piedz de hault, la face d’un espan et demy de
long, et le fronc d’un pied de large, le chef gros, le nez petit et
plat, les yeux gros, vers et estincelans comme escarboucles... Il
mangeoit peu de pain et usoit volontiers de chair de venaison. Il
mangeoit bien à son dîner un quartier de mouton, ou un paon, ou une
grue, ou deux poullailles, ou une oye, ou un lièvre, sans les autres
services d’entrée et yssue de table[52].» Ces détails bizarres
provenaient sans doute de traditions populaires d’un ordre inférieur à
celles qui avaient donné lieu aux romans du douzième siècle et à la
fausse chronique de Turpin.
[52] _Les Chroniques et Annales de France_, par Nicole Gilles. Paris,
1566 fol. XLV verso.
On peut dire aujourd’hui, sans trop de hardiesse, que l’ouvrage du
secrétaire de Louis XII est également dépourvu d’érudition et de talent;
et pourtant aucune histoire de France n’a joui d’une aussi longue
popularité. Il en a paru successivement seize éditions, dont la dernière
est de 1617, cent quatorze ans après la mort de l’auteur. Mais pendant
que la réputation de Nicole Gilles se prolongeait ainsi fort au delà du
terme de sa vie, un grand mouvement littéraire, dirigé spécialement
contre les écrits et les idées du moyen âge, s’accomplissait dans toute
l’Europe. La renaissance des lettres, qui, pour l’Italie, date du
quinzième siècle, avait élevé dans ce pays une école de nouveaux
historiens, dont les ouvrages, calqués sur ceux de l’antiquité, étaient
lus avec enthousiasme par les savants et changeaient peu à peu le goût
du public. Cette école, celle de Machiavel et de Guicciardin, avait pour
caractère essentiel le soin de présenter les faits non plus isolés ou
juxtaposés, comme ils le sont dans les chroniques, mais par groupes,
d’après leur degré d’affinité dans la série des causes et des effets. On
appelait ce nouveau genre d’histoire l’histoire politique, l’histoire à
la manière des anciens; et comme, en fait de littérature, l’imitation
sait rarement s’arrêter, on empruntait aux écrivains grecs et romains,
non-seulement leur méthode, mais leur style, et jusqu’à leurs harangues,
qu’on intercalait à plaisir partout où se présentait une ombre de
délibération, soit dans les cours, soit aux armées. Personne n’était
choqué du contraste de ces formes factices avec les institutions, les
mœurs, la politique des temps modernes, ni de l’étrange figure que
faisaient les rois, les ducs, les princes du seizième siècle sous le
costume classique de consuls, de tribuns, d’orateurs de Rome ou
d’Athènes. Dans chaque pays de l’Europe, les hommes éclairés, les
esprits ardents, aspiraient à revêtir l’histoire nationale de ces
nouvelles formes, et à la débarrasser entièrement de sa vieille
enveloppe du moyen âge.
Le premier écrivain français qui entreprit de rédiger une histoire de
France d’après la méthode et les principes de l’école italienne, fut
Bernard Girard, seigneur du Haillan, né à Bordeaux en 1537. Avant de se
livrer à ce travail, dont il était extrêmement fier, l’auteur, âgé de
vingt-quatre ans, en avait publié le projet et une sorte d’esquisse,
sous le titre de _Promesse et Dessein de l’Histoire de France_. En
l’année 1576, il présenta au roi Henri III son premier volume in-folio,
et fut récompensé par une pension et le titre d’historiographe, titre
nouveau, qui remplaça dès lors celui de chroniqueur du roi. Le sentiment
et l’orgueil d’une grande innovation éclatent, d’une manière assez
naïve, dans les passages suivants de la préface où du Haillan parle de
lui-même: «Je puis bien dire sans vanterie que je suis le premier qui
ait encore mis en lumière l’histoire entière de France en discours et
fil continu d’histoire. Car ce que nous avons veu cy-devant tant des
histoires Martiniennes et Dionisiennes, que des Chroniques de Nicole
Gilles, ce sont seulement Chroniques qui ne s’amusent pas à dire les
causes et les conseils des entreprises ny des succez des afaires, ains
seulement l’événement et fin d’iceux par les années, sans narration du
discours qui est nécessaire et requis à l’histoire[53].»
[53] L’_Histoire de France_, par Bernard de Girard, seigneur du
Haillan. Paris, in-fº, 1576, préface aux lecteurs, p. III et IV.
Le premier historiographe de France, chef d’une sorte d’insurrection
contre les chroniqueurs ses devanciers, témoigne pour eux un mépris qui
ne fait grâce ni à Grégoire de Tours, qu’il confond avec Fredegher,
Aimoin et le faux Hunibald, ni à Ville-Hardouin, ni à Joinville, ni à
Froissard lui-même. Cette couleur locale et pittoresque qui nous les
fait aimer aujourd’hui, cette richesse de détails, ces dialogues si
vrais et si naïfs dont ils entrecoupent leurs récits, tout cela ne
paraît au classique du Haillan qu’une friperie indigne de l’histoire.
«Ils s’amusent, dit-il, à descrire des dialogismes d’eux mesmes avec
quelques autres, des dialogues d’un gentilhomme à un autre gentilhomme,
d’un capitaine à un soldat, de cestuy cy, de cestuy là, des apparats des
festins, leur ordre, leurs cérémonies, leurs confitures, leurs saulses,
les habillemens des princes et des seigneurs, le rang comme ils estoient
assis, leurs embrassemens, et autres telles menues choses et
particularités plaisantes à racompter en commun devis, mais qui
n’appartiennent en rien à l’histoire, laquelle ne doit traicter
qu’affaires d’Estat, comme les conseils des princes, leurs entreprinses,
et les causes, les effects, et les événemens d’icelles, et parmy cela
mesler quelque belle sentence qui monstre au lecteur le proffit qu’il
peult tirer de ce qu’il lit[54].»
[54] Ibid., préface aux lecteurs, p. II.
Cette énergie de critique semblait promettre quelque chose; mais du
Haillan, comme presque tous ceux qui, après lui, ont écrit notre
histoire, avait plus de volonté que de talent. Dès les premières pages,
sa passion d’imiter les Italiens et de faire des harangues lui fait
violer, de la manière la plus bizarre, la vérité historique. A propos de
l’élection de Faramond, roi dont l’existence est à peine authentique, il
suppose une assemblée d’État, où deux orateurs imaginaires, Charamond et
Quadrek, dissertent l’un après l’autre sur les avantages de la monarchie
et sur ceux de l’aristocratie. C’est lorsqu’il s’agit de grandes
affaires politiques et de négociations, que du Haillan se pique surtout
de bien raconter et de bien juger. Il traite avec négligence les parties
de l’histoire qui n’offrent point de grandes intrigues. En général, pour
les premiers temps, il est d’une faiblesse extrême, et fort au-dessous
de l’érudition de beaucoup de ses contemporains. Il attribue au roi
Clodion une prétendue loi des chevelures, par laquelle, dit notre
historien, il fut ordonné que «de là en avant nul ne porteroit longue
chevelure qu’il ne fût du sang des roys[55].» Dans le portrait de
Charlemagne, probablement par complaisance pour les préjugés en crédit,
du Haillan reproduit en partie les extravagances de Nicole Gilles, et
les joint aussi bien qu’il peut aux détails fournis par Eghinhard.
Malgré son mépris pour les chroniqueurs, il emprunte à celui de 1492 des
phrases fort peu historiques comme celle-ci: «Il s’habilloit _à la mode
françoise_, et toujours portoit une espée, ou un poignard, à la garde
d’or ou d’argent[56].» Comme lui, dans l’énumération des langues que
parlait Karl le Grand, il compte le français, _sa langue maternelle_, le
flamand et l’allemand. A ces absurdités j’en pourrais joindre beaucoup
d’autres qui prouvent qu’au fond notre histoire avait peu gagné à cesser
d’être chronique.
[55] L’_Histoire de France_, par du Haillan. Paris, 1576, p. 14.
[56] L’_Histoire de France_, par du Haillan. Paris, 1576, p. 228.
Après du Haillan vint Scipion Dupleix, qui, malgré des études
estimables, fut peu goûté à cause de son fanatisme catholique; puis
Mézeray, dont le règne, au dix-septième et au dix-huitième siècle, fut
aussi long que l’avait été celui de Nicole Gilles au seizième. Mézeray,
élève de du Haillan, entreprit de le surpasser en intelligence des
affaires. Comme lui, il inséra dans son récit des harangues
délibératives, et se permit, pour leur faire une place, de supposer des
assemblées ou des négociations imaginaires. La déposition de Hilderik
Ier, dont du Haillan n’avait tiré aucun parti, est saisie par
l’historien du dix-septième siècle comme un excellent texte pour un
discours politique à la manière des anciens. Childéric, selon Mézeray,
est un jeune prince oisif et voluptueux, qui écrase son peuple d’impôts
et vit entouré de ministres de ses galanteries. Les _seigneurs
français_, indignés contre lui, s’assemblent, et l’un d’eux prend la
parole en ces termes:
«Seigneurs, le seul ressentiment que vous avez des outrages que
Childéric vous a faits vous dit assez le sujet de cette assemblée,
devant laquelle je n’aurois pas ozé faire mes plaintes, si je n’avois
oüy celles que vous et toute la France en avez faites au ciel. Car à qui
çaurions-nous les addresser, si celuy qui les doit recevoir est celuy
mesme qui les cause?... Puisque c’est de nous qu’il tient le sceptre, il
est bien raisonnable que, sans nous violenter en nostre personne, ny en
celles de nos femmes, il nous considère comme ses sujets, et non comme
ses esclaves. Nous ne sommes pas tels, seigneurs françois; il y a trois
cens ans, et plus, que nos ancestres combattent pour leur liberté. S’ils
ont fait des roys, ç’a esté pour la maintenir, et non pas pour
l’opprimer. Autrement, si nous voulions des maistres, les Romains nous
estoient bien plus doux que ce dernier; et nous n’eussions jamais
souffert d’un estranger ce que nous endurons d’un des nostres. Voyez,
tandis que nous ne sommes pas du tout dans les fers, si vous voulez
renoncer au tiltre de Francs. Vous avez de quoy démettre Childéric,
comme vous avez eu de quoy l’establir. Ne permettez pas qu’il se serve
plus longtemps de nostre bienfait à nous faire du mal... Que, s’il est
question de réparer la faute que je confesse avoir faite, quand je luy
ay donné ma voix en son eslection, me voilà prest à révoquer ma parole.
Je la révoque en effet, m’en deust-il couster la vie, et me dégage du
serment que je luy ay presté. Comme il a changé de vie, je veux changer
de résolution, et ne plus le reconnoistre pour roy, puisque luy-mesme ne
se connoist plus pour tel, et qu’il dédaigne d’en faire les
actions[57].»
[57] Mézeray, _Histoire de France_. Paris, 1643, in-fº, t. I, p. 21 et
22.
Ce curieux morceau disparut avec plusieurs autres du même genre dans
l’abrégé chronologique publié par l’auteur en l’année 1668. Extrêmement
faible d’érudition, mais écrit avec bon sens, d’un style populaire et
sans aucune affectation classique, cet abrégé fit en peu de temps
oublier le grand ouvrage. C’est la véritable Histoire de Mézeray, connue
et aimée du public; car l’autre n’eut pas plus de deux éditions.
L’abrégé en eut jusqu’à seize, dont la dernière parut en 1755, année de
la publication de l’Histoire de France de Velly.
La popularité de Mézeray s’était maintenue en face de l’ouvrage exact,
mais terne et peu franc, du père Daniel. L’abbé Velly porta les
premières atteintes à ce crédit si bien établi. Chose peu croyable pour
quiconque n’a pas lu la préface de son Histoire, Velly se croyait
novateur. Il croyait appartenir, comme historien, à une école toute
nouvelle, l’école philosophique; voici ses propres paroles: «Il semble,
en lisant quelques-uns de nos historiens, qu’ils aient moins envisagé
l’ordre chronologique des rois comme leur guide, que comme l’objet
principal de leur travail. Bornés à nous apprendre les victoires ou les
défaites du souverain, ils ne nous disent rien ou presque rien des
peuples qu’il a rendus heureux ou malheureux. On ne trouve dans leurs
écrits que longues descriptions de siéges et de batailles: nulle mention
des mœurs et de l’esprit de la nation. Elle y est presque toujours
sacrifiée à un seul homme... C’est le défaut qu’on a tâché d’éviter dans
cette nouvelle Histoire de France. L’idée qu’on s’y propose est de
donner, avec les annales des princes qui ont régné, celles de la nation
qu’ils ont bien ou mal gouvernée; de joindre aux noms des héros qui ont
reculé nos frontières ceux des génies qui ont étendu nos lumières; en un
mot, d’entremêler le récit de nos victoires et de nos conquêtes de
recherches curieuses sur nos mœurs, nos lois et nos coutumes[58].»
[58] Velly, _Histoire de France_. Paris, 1770, in-4º, p. 6 et 7 de la
préface.
Vous savez de quelle manière l’abbé Velly a tenu cette grande promesse.
Mais, quelle que fût sa nullité comme historien, c’est une chose réelle
qu’en insérant dans son récit, par une sorte de placage, des lambeaux de
dissertations sur les mœurs et l’esprit des Français, il avait rencontré
le goût du siècle. En effet, les narrations épiques, les portraits et
les harangues avaient passé de mode; et ce qu’on demandait, en fait
d’histoire, c’était du raisonnement, des conclusions, des résultats
généraux. Les écrivains ne tardèrent pas à faire abus de cette méthode,
comme ils avaient abusé du style antique. Alors parurent dans l’histoire
les longues réflexions insérées dans le texte, et les commentaires sous
forme de notes, les appendices et les digressions sur le gouvernement,
les lois, les arts, les habillements, les armes, etc. Au lieu d’une
narration suivie, continue, se développant avec largeur et d’une manière
progressive, on eut des récits courts, morcelés, tronqués, entrecoupés
de remarques sérieuses ou satiriques; et l’histoire fut divisée,
subdivisée, étiquetée par petits chapitres, comme un ouvrage didactique.
C’est l’exemple que donna Voltaire, avec son originalité et sa verve de
style accoutumée, exemple qui fut suivi d’une manière plus méthodique
par les historiens anglais de la fin du dix-huitième siècle.
Ainsi, depuis l’invention de l’imprimerie jusqu’à nos jours, trois
écoles historiques ont fleuri successivement: l’école populaire du moyen
âge, l’école classique ou italienne, et l’école philosophique, dont les
chefs jouissent aujourd’hui d’une réputation européenne. De même qu’il y
a deux cents ans l’on désirait pour la France des Guicciardin et des
Davila, on lui souhaite en ce moment des Robertson et des Hume. Est-il
donc vrai que les livres de ces auteurs présentent le type réel et
définitif de l’histoire? Est-il vrai que le modèle où ils l’ont réduite
soit aussi complétement satisfaisant pour nous que l’était pour les
anciens, par exemple, le plan des historiens de l’antiquité? Je ne le
pense pas; je crois, au contraire, que cette forme toute philosophique a
les mêmes défauts pour l’histoire que la forme toute littéraire de
l’avant-dernier siècle. Je crois que l’histoire ne doit pas plus se
servir de dissertations hors d’œuvre, pour peindre les différentes
époques, que de portraits hors d’œuvre pour représenter fidèlement les
différents personnages. Les hommes et même les siècles passés doivent
entrer en scène dans le récit: ils doivent s’y montrer, en quelque
sorte, tout vivants; et il ne faut pas que le lecteur ait besoin de
tourner cent pages pour apprendre après coup quel était leur véritable
caractère. C’est une fausse méthode que celle qui tend à isoler les
faits de ce qui constitue leur couleur et leur physionomie
individuelles; et il n’est pas possible qu’un historien puisse d’abord
bien raconter sans peindre, et ensuite bien peindre sans raconter. Ceux
qui ont adopté cette manière d’écrire ont presque toujours négligé le
récit, qui est la partie essentielle de l’histoire, pour les
commentaires ultérieurs qui doivent donner la clef du récit. Le
commentaire arrive et n’éclaircit rien, parce que le lecteur ne le
rattache point à la narration dont l’écrivain l’a séparé. Dans cet état,
la composition manque entièrement d’unité; c’est la réunion incohérente
de deux ouvrages, l’un d’histoire, l’autre de philosophie. Le premier
n’est ordinairement qu’une simple réimpression de la moins mauvaise des
histoires précédemment publiées: c’est pour l’ouvrage philosophique que
l’on réserve toute la vigueur de son talent. L’histoire d’Angleterre de
Hume n’est au fond que celle de Rapin-Thoyras, à laquelle se trouvent
joints, pour la première fois, plusieurs traités complets de politique,
d’économie publique, de législation, d’archéologie, et une assez
nombreuse collection de maximes, soit théoriques, soit usuelles. Toutes
ces pièces de rapport seraient de la plus grande nouveauté, que
l’histoire elle-même n’en serait pas plus neuve.
Mais y a-t-il lieu de faire encore du neuf en ce genre? le fond de
l’histoire n’est-il pas trouvé depuis longtemps? Non, sans doute. On
sait bien assigner à chaque événement sa date précise; l’art de vérifier
les dates est à peu près découvert; mais cette découverte n’a pas été
capable de bannir entièrement le faux de l’histoire. Il y a, en fait
d’histoire, plus d’un genre d’inexactitude; et si le travail des
chronologistes nous garantit désormais de la fausseté matérielle, il
faut un nouveau travail, un nouvel art pour écarter également la
fausseté de couleur et de caractère. Ne croyons pas qu’il ne reste plus
qu’à porter des jugements moraux sur les personnages et les événements
historiques: il s’agit de savoir si les hommes et les choses ont été
réellement tels qu’on nous les représente; si la physionomie qu’on leur
prête leur appartient véritablement, et n’est point transportée mal à
propos du présent au passé, ou d’un degré récent du passé à un autre
degré plus ancien. C’est là qu’est la difficulté et le travail; là sont
les abîmes de l’histoire, abîmes inaperçus des écrivains superficiels,
et comblés quelquefois, sans profit pour eux, par les travaux obscurs
d’une érudition qu’ils dédaignent.