M. de C... est un seigneur que nous pouvons imiter.

Il n’a pas les neuf cent soixante-dix ans de Mathusalem. A la veille de

la guerre, il était, il paraissait encore jeune. Il était difficile de

lui donner son âge, qu’il déclare à présent, avec un reste de cette

coquetterie à rebours, la plus aimable de toutes. Les dix ans qui

viennent de passer, les plus rapides qui aient jamais fondu sur le

monde, les plus romanesques, les plus tragiques, l’ont seuls un peu

vieilli.

Mais il reste charmant. Il est merveilleusement poli, amène. Il sait les

livres et les tableaux. Lorsqu’il parle d’une ville, il s’y promène;

d’une femme, il a l’air de savourer encore un doux souvenir. Lorsqu’il

parle des chevaux, un maître. Et si vous voulez connaître sa propre

grâce à cheval, il vous suffira de lire un des beaux romans qu’on lui

doive. Car il écrit.

Dans son costume, l’obstination se trahit dans la chemise seulement. Il

a la haine du col mou, de la chemise molle. Il y voit une invention du

Diable. L’invention de cet être dont le Tintoret de _San Rocco_ ignore

s’il était femme ou archange. Partout ailleurs, la fidélité de M. de

C... se confond avec la prudence des vrais élégants, qui se transmettent

des formes choisies, avec un parfait dédain des vogues. Son veston n’a

jamais été trop long ni trop court, son gilet ni trop ouvert ni trop

fermé, ses pantalons ni trop larges ni trop étroits. Il est avide

d’excellence. Le carreau, même étrange, de ses pantalons, ne l’a jamais

fait prendre pour un Anglais.

Un jour que j’admirais sa belle chaussure, il fit d’abord aller son pied

au bout de sa jambe croisée, par un mouvement à deux fins, dont l’une

était involontaire. Il trahissait le plaisir de l’amour-propre flatté,

et comme M. de C... en avait un peu de honte, son embarras fut caché par

un air de désinvolture. En même temps il parla:

--Vous devez avoir une quarantaine d’années (je consentis), c’est-à-dire

que vous avez vu naître et mourir un grand nombre de modes outrées, sur

lesquelles se jetait à l’étourdie une foule sans discernement. Enfant,

vous avez dû voir le pied des hommes prisonnier d’une sorte de longue

boîte, qui les aurait mis à la torture sans l’excès de longueur de la

pointe. Laquelle (j’acquiesçais), selon les années, s’achevait en

aiguille ou s’épatait en bec de canard. Immédiatement après, nous vîmes

se répandre la chaussure américaine, tordue, courte, obtuse, quasi

orthopédique. La jeunesse s’y précipita. La délivrance! Peut-être

avez-vous pris part à cette émeute, enragé de nouveauté comme je vous

connais. Les avocats de la chaussure américaine prétendaient qu’elle

reproduisait la trace d’un pied mouillé. C’est elle qui a ouvert le

règne de la chaussure toute faite. La vague absurde qui suivit éleva

jusqu’aux nues la bottine à tige de drap, dont l’empeigne alla se

réduisant chaque automne. La pointe était rondelette, le talon oblique

et léger, la semelle trop fine: Un pavé inégal, on sautillait. Sa

laideur était principalement dans ces lacets noués jusque sur les

doigts. Il fallut la guerre pour accréditer une forme meilleure, qui est

la seule bonne. Mais l’armistice était à peine signé que les fabricants

revinrent aux lubies. On étira la chaussure, on revit ces pointes

infernales d’il y a trente ans. Par surcroît, elles achevèrent une

semelle dont la torsion était le dernier vestige de l’influence

américaine. Et cet accouplement ayant mal réussi, nous voyons poindre

une seconde fois la spatule, le bec de canard si disgracieux... Nous

sommes pourtant un petit nombre d’Européens, des Anglais en tête, qui

avons su demeurer insensibles à toutes ces variations, à ces chimères

suspectes, à ces malencontreux engouements. Nous demeurons fidèles au

pur type des vieux bottiers. A peu près le soulier du vendangeur assis

de Goya.

--Oh! monsieur, faudra-t-il renoncer ou se perdre? Le bottier est plus

lourd que le percepteur.

--En ce cas, remplaçons l’argent par le goût. L’incroyable progrès de la

chaussure toute faite, voilà un événement dont les sociologues de

l’avenir seront heureux de posséder la date. Il y a même, sur les

boulevards, une boutique qui rivalise avec les meilleurs bottiers. Et ce

qu’elle présente est cousu à la main. La bonne forme est modérée, elle

est équilibrée dans toutes ses parties. Elle épouse sans affectation la

forme réelle du pied, non sa forme mythique. Ni l’empeigne ne s’effondre

ni elle ne grimpe à l’assaut. Le grand secret est dans la disposition

des pentes, si l’on peut dire. Et il faut que la semelle à son extrémité

adhère bien au sol. La pointe ressemble au bout d’une bonne cuiller,

tout simplement, avec une petite différence que la cuiller ne connaît

pas, entre les deux côtés de l’angle.

--Oh! monsieur, dis-je encore, vous me pardonnerez d’insister. J’ai

peine à admettre que vous ayez porté si longtemps une forme toujours la

même. Cela est incroyable car cela est contraire à tout ce que l’on sait

du cœur humain.

--Enfant que vous êtes... Pardonnez-moi à mon tour... Le détail

changeait, la disposition des piqûres, la hauteur du talon, son

inclinaison, l’épaisseur de la semelle, sa tranche, rayée ou non, et son

rebord, plus ou moins large; à la belle saison, la couleur du cuir. Si

le drap m’a toujours déplu, nous avions la ressource de la tige en cuir

fauve. Si le soulier de couleur champagne a toujours été une vilenie,

nos souliers jaunes ont bellement varié du fauve clair au fauve pourpré.

Pas de chevreau, jamais, à aucun prix. Sinon verni, pour le soir. Et

s’il est vrai que je n’aie jamais accepté l’acajou, (il doit venir tout

seul, à la longue, comme la patine d’un meuble), du moins je vous

l’accorde. Le chocolat, non: Horrible!... Je vous livre tout. Lorsque

j’étais jeune, on cirait encore à l’os. Le domestique empoignait un os

de cerf et frottait. Alors le veau rivalisait avec les miroirs. Personne

n’accepterait plus ce travail de galérien, mais servez-vous bien de vos

crèmes, de vos étoffes, et sur l’embauchoir. Les meilleurs sont en bois.

L’essentiel est qu’il en faut. On les glisse, à peine déchaussé, dans le

cuir encore tiède.

M. de C... me déclara pour finir qu’il respectait la diversité des

générations. Il approuva que mon soulier à grosse, piqûre eût le talon

plus massif que le sien, et un peu débordant. Il approuva que ma semelle

rejoignît le talon sans perdre aucune épaisseur sous l’arc du pied. Il

alla jusqu’à reconnaître que parfois une pointe carrée, pourvu qu’elle

fût large et bien conduite... Mais il condamna sans appel les souliers

bas portés le jour en hiver, parce qu’ils sont contraires, prononça-t-il

presque religieusement, à l’Ordre des saisons...

* * * * *

Lorsque parut dans l’_Art vivant_ la première esquisse du petit portrait

que voilà, et qui est en partie imaginaire, le modèle était désigné par

l’initiale de son nom.

C’était, hélas! M. de Comminges, qui fut enlevé trop tôt aux lettres et

à l’amitié.

Il a écrit, en se jouant et sous divers masques, des œuvres charmantes

ou poignantes, faites pour durer. L’admirable roman auquel je renvoyais

tout à l’heure est intitulé _la Zone dangereuse_ et signé Saint-Marcet.

Les traités qu’il a consacrés à l’étude du cheval sont incomparables à

tous les points de vue.

Il avait un fin visage, allongé, régulier, blondissant, avec la

moustache de l’officier de cavalerie, qu’il avait gardée. L’un de ces

visages qui paraissent impassibles, et l’observateur découvre en

s’étonnant que la finesse, la sensibilité et l’ardeur s’y résolvent,

qu’ils reçoivent les impressions de la vie comme un lac celles des

cieux.

Notre costume · 第 13 / 25 题