Il t’arrivera d’oublier, de laisser ton chapeau. Tu t’en iras la tête
nue l’été, aux champs, quand le soir tombe. Dans la forêt, à toutes les
heures. En ville, heu?... Par exemple, oui, si tu demeures avenue
Marceau et que tu ailles par une belle nuit au théâtre des Champs
Élysées. Un petit coquetel en passant, chez Francis.
Les années volent. Il n’y a plus qu’un chapeau. Il est en feutre mou.
L’été, le canotier, je pense, ne sera plus jamais très plat: il faut
qu’il tienne.
Et si le tube mérite un regret, en dépit de son extravagance, l’affreux
melon s’en aille au diable!
On a rapetissé le tube, en attendant. On l’efface, tu le vois bien, on
l’atténue. Comme le bicorne de gala en 1830.
C’est que le chapeau mou étant le seul qui convienne à nos mœurs, à
notre vélocité, à notre carrure--voilà nos refrains--il se trouve qu’il
est plus beau que les autres, plus naturel, plus varié. Quel que tu
sois, tu dénicheras toujours celui qu’il te faut. Il faudrait que tu
fusses vilain comme les sept péchés, ou mal avisé comme un prédicant de
parc anglais.
Celui que l’on porte le plus est entre les deux tailles. Il a sa coiffe
très légèrement conique. Les bords, ni grands ni petits, arrondis en
général, et souvent baissés par devant. Tu peux adopter toute autre
forme qui te plaira, pourvu qu’elle te siée. Ne va pas jusqu’à faire
exprès de choisir (par _chiqué-contre_) un couvre-chef insolemment
démodé.
Les fabricants ont tort de chercher des couleurs trop rares, un beige
trop clair, quasi blanc, un fauve trop doré, un brun trop rouge, des
tons trop rompus ou trop vifs. On raffine de la sorte sur un objet
lorsque sa vogue diminue, pour émoustiller. La faveur du chapeau mou
étant ce qu’elle est, il est oiseux de prévoir l’an 2.000. Tu alternes
un marron qui est d’un café au lait où l’on n’aurait pas versé trop de
crème avec un gris mêlé d’un peu de vert. Je ne renonce ni au gris ni au
noir francs.
Quel que soit le renom de Locke et son étonnant mérite, tu ne te crois
pas obligé d’avoir un chapeau anglais. Il y en a de très bons en France.
Certains initiés, qui avaient un peu trop de joue, savent comment ils
ont pu corriger ce défaut. Commence par prendre un chapeau qui ait
l’aile assez grande, et ne va pas le percher au sommet du crâne. Non
plus, ne l’enfonce pas à t’en rabattre les oreilles. Exactement, que sa
circonférence coïncide avec le plus grand cercle de la tête. C’est le
principe du secret dont je parlais et que, ma foi, je lâche. Tu mourrais
de curiosité. Supposé que ton visage, quand tu l’observes de face, ait
plus de largeur d’une joue à l’autre qu’entre les deux tempes. Tu
prélèveras un chapeau d’abord trop grand. Puis, tu demanderas qu’on en
double le cuir, sur les deux côtés, d’un feutre qui augmente le volume
apparent de la coiffe. Si l’on te fait tes chapeaux, comme je te le
conseille, tu donnes les mêmes instructions. Avec le canotier de l’été,
un système tubulaire... L’œuf de Christophe Colomb, comme tu vois.
Et passons à l’autre extrémité.
* * * * *