IV

Le Juif errant est précipité du haut d'un chameau en Arabie.

Il était arrivé dans les sables du désert de l'Arabie Pétrée. Le soleil,

levé de grand matin, avait de toutes parts échauffé ces plaines

effroyables, et, par intervalles, de longs tourbillons de poussière

l'enveloppaient et desséchaient son gosier. Il souffrait un tourment

mille fois plus cruel que la mort. Néanmoins il marchait toujours,

trempé de sueur et vacillant. Ce supplice dura presque toute la journée.

Enfin, vers le soir, il rencontra quelques chameliers et leur demanda un

peu d'eau et un peu de pain; ils lui offrirent un gâteau d'orge et une

outre dans laquelle était une boisson fermentée. Pendant qu'il se

rafraîchissait, l'un d'eux, touché en voyant quelle était sa lassitude,

le prit entre ses bras et le plaça sur la selle de sa monture. A peine

l'avait-il assis, que le chameau se cabra et s'agita comme s'il avait eu

sur le dos une masse de fer rouge; on essaya de le calmer: il s'emporta,

il devint furieux. Et une voix retentit dans l'immensité du désert:

_Marche, marche, marche!_ En entendant ces paroles, les chameliers

furent épouvantés; ils firent descendre Laquedem, et bientôt ils

disparurent.

V

Le Juif errant s'aperçoit qu'il a toujours cinq sous dans sa poche.

Un nouveau fardeau de misère s'était appesanti sur le Juif errant. Il

regarda de tous côtés, cherchant l'ombre des palmiers solitaires,

implorant la miséricorde divine, priant et pleurant; mais nul ombrage

n'apparut, et il s'avança vers l'occident. Toute la nuit il marcha

encore. Le lendemain, il trouva sur sa route, au milieu du jour, une

citerne et quelques dattes. Trois jours se passèrent ainsi. Vers la fin

du troisième jour, il était arrivé vers les bords de l'ancien canal de

Ptolémée, au fond du golfe Héroopolite[53], et il avait traversé les

régions silencieuses au travers desquelles Moïse promena quarante ans

les Hébreux. Au moment de mettre le pied sur le sol de l'Égypte, il

s'arrêta dans un village chétif, et, tirant de sa poche son double

denier, il acheta un peu de nourriture. A peine l'avait-il payée que,

remettant la main dans sa poche, il sentit une autre pièce de monnaie;

il crut qu'il n'avait pas donné d'argent à celui qui lui avait vendu du

pain et des oignons cuits sous la cendre, et, sans la regarder, il lui

présenta encore la pièce. L'homme la rendit en disant qu'il n'avait pas

besoin d'être payé deux fois. Isaac regarda alors la pièce que Dieu lui

envoyait, et il vit que c'était une monnaie égyptienne, ce qui lui fit

d'abord quelque plaisir; mais bientôt, lorsqu'il y eut mieux pensé, sa

douleur s'en augmenta. S'il devait ainsi trouver toujours dans sa poche

une petite somme suffisante pour un repas, il était protégé contre la

faim et délivré d'une bien grande inquiétude; mais aussi il s'apercevait

bien clairement de la certitude de son châtiment: Dieu ne lui donnait

les moyens de vivre que pour le pousser sans relâche et toujours en

avant.

[Note 53: A l'extrémité septentrionale de la mer Rouge.]

Légendes pour les enfants · 第 148 / 156 题