I
Le Juif errant chasse Jésus-Christ qui a besoin de se reposer un instant
sous le faix de sa croix.
Le Christ, condamné, portait sa croix sur le Calvaire. Autour de lui se
pressaient quelques amis timides et d'implacables ennemis; les uns
dissimulaient leur douleur, les autres exagéraient la violence de leur
joie et se répandaient en invectives et en outrages. Comme à l'heure à
jamais terrible où le Christ expira sur la croix, le soleil s'était
caché, de longs nuages noirs avaient envahi le ciel de toutes parts; il
brillait des éclairs qui se détachaient lentement du sein de ces nuées;
les sifflements du vent et les rafales subites jetaient la terreur dans
les âmes. Malgré le vent et la pluie, l'air était lourd et on étouffait.
Chacun était à la porte de sa maison, attendant le passage du Christ.
Isaac Laquedem l'attendait comme tout le monde. Au moment où un éclair
plus brillant que les autres venait de déchirer la voûte du ciel, il
entendit des cris sauvages et quelques gémissements: c'était le cortége
de Jésus qui s'avançait. La figure du Fils de Dieu ruisselait de sang et
de sueur; une poussière épaisse couvrait ses cheveux; ses mains
tremblantes serraient le bois de la croix fatale; il pliait sous le
fardeau, il semblait près de tomber, près d'expirer à chaque pas; et
toutefois il marchait toujours sans murmure, l'oeil plein d'une douceur
divine, et rien dans sa douleur n'avait altéré les sources de sa bonté.
Il allait passer devant la boutique du cordonnier, lorsque, apercevant
devant elle un escabeau, il s'approcha et fit un geste pour indiquer
qu'il désirait s'y reposer un instant. Je ne sais quelle férocité
soudaine s'empara de l'âme du maître de l'escabeau; la peur le fit
lâche, et la lâcheté cruel: «Lève-toi, dit-il au Christ, et continue à
suivre la route jusqu'au gibet, fils de Dieu, Messie, rédempteur des
hommes, roi des Juifs. Je ne veux pas que le seuil de ma maison soit
souillé aujourd'hui.»
[Illustration]
Un centurion qui se trouvait derrière lui fit entendre un gros rire qui
parut une marque d'approbation; mais le Christ, regardant fixement le
Juif si lâchement cruel, dit: «Isaac Laquedem, parce que tu n'as pas eu
pitié de moi, tu marcheras sans repos jusqu'à l'heure du jugement
dernier.»