Comment la reine de France envoya au-devant du roi d'Angleterre les plus
grands de ses barons et les principaux des bourgeois de la ville de
Paris.
Quand la reine de France apprit la venue du roi d'Angleterre, elle
envoya vers lui les barons et les bourgeois de la ville de Paris en
bonne ordonnance. Le jeune roi de France n'était pas alors à Paris; la
reine s'y trouva donc seule à l'arrivée de la cour anglaise, et, pendant
le souper de bienvenue, le roi d'Angleterre déclara la cause de son
voyage et ne parla que de la beauté de sa future femme.
Après souper, les joueurs d'instruments vinrent et commencèrent à
danser. Le roi anglais désirait bien voir le jeune roi de France;
néanmoins, après avoir joyeusement passé le temps, il se retira, et ses
gens furent charmés de l'honneur que la reine leur avait fait.
[Illustration]
Lorsque le jeune roi revint, il commença à louer grandement la reine du
bon traitement qu'elle leur avait fait; mais, quant à la reine, il lui
était revenu le souvenir des paroles que le feu roi son mari avait dites
quand il revint d'Espagne, et comme quoi il avait accepté pour son fils
la fille du roi d'Espagne. Elle lui en parla donc. Il fut ému, et
prenant sur-le-champ résolution de l'avoir pour femme, il dit: «Pour que
le roi d'Angleterre ne sache pas notre dessein, qui est juste, et pour
qu'il ne me prévienne pas, je le suivrai et changerai mon nom; et je
ferai aussi aller une armée à moi par une autre route, lui donnant, sans
qu'il y paraisse, des ordres et des nouvelles. Quand je serai par delà
les monts, je verrai ce qu'il y aura à faire et le ferai. Et ainsi, ma
mère, je vous prie de me donner votre avis, car je ne suis pas si arrêté
en mon opinion que je ne veuille user de votre bon conseil.»
Quand la reine ouït si sagement parler son fils, elle en fut joyeuse, et
aussi ceux du conseil le furent, et elle dit: «Mon fils, il me semble
que vous avez sagement pris votre décision. Je veux pourtant que vous
fassiez ce voyage en aussi haut rang que faire se pourra, car votre père
en revint avec grand honneur et en triomphe.»
Pour abréger, les conseillers furent de même opinion, et, quand tout fut
bien conclu, on ordonna que le roi ne verrait point le roi d'Angleterre,
sinon secrètement et sans en être vu, afin qu'il ne fût pas connu de
lui, et que les plus belles bagues, chaînes, colliers et autres choses
nécessaires pour les cadeaux de noces, seraient portés en Espagne; qu'on
en laisserait toutefois une partie pour aider l'Anglais à se fournir, et
enfin que la reine retiendrait celui-ci sept ou huit jours en fêtes,
jusqu'à ce que son fils fût prêt à partir.
Le duc d'Orléans eut charge de faire préparer tout ce qui était
nécessaire. On prit les plus honnêtes barons de la maison du roi, tous
de son âge, et encore cent jeunes gens fort beaux, qui se firent tous
habiller du mieux qu'ils purent. Et le roi retourna au bois de
Vincennes, priant le duc d'Orléans de faire diligence, et qu'aussitôt
que les barons et les pages seraient prêts, on les amenât au bois.
Cependant les ducs d'Orléans et de Bourbon firent apprêter deux mille
hommes des principaux du royaume et quatre mille archers, avec tous les
ustensiles de cuisine et autres choses nécessaires, même plusieurs
gardes pour conduire le grand nombre de chariots ou de bahuts qu'ils
menaient, et dans lesquels étaient des draps d'or et de soie, avec
d'autres richesses sans nombre; d'habiles tailleurs suivaient ces
chariots. Durant ce temps, la reine entretint le roi anglais de son
mieux, en attendant que son fils fût prêt.
Le roi d'Angleterre faisait, de son côté, chercher des draps de soie et
d'or; mais il en trouva peu, et les plus beaux étaient pris. Néanmoins
il ne s'aperçut de rien, à cause du soin qu'on eut de cacher les
mouvements de l'entreprise du jeune roi de France.