Comment Robert quitta sa mère, qui en eut grande douleur.
Robert monta à cheval et retourna vers ses gens, qu'il avait laissés
dans la forêt, et la duchesse demeura en son hôtel, s'affligeant et se
tourmentant pour l'amour de son fils qui avait pris congé d'elle.
Souvent elle s'écriait à haute voix: «Hélas! que j'ai de douleur! Que
ferai-je? mon fils Robert n'a pas tort s'il n'accuse que moi; car il me
hait; et je me veux du mal, moi qui suis cause de tant de maux qu'il a
faits.»
Tandis que la duchesse se désolait ainsi, le duc arriva, et, quand il
fut auprès d'elle, elle lui répéta tristement ce que Robert avait dit;
le duc lui demanda si son fils se repentait du mal qu'il avait fait. «Ce
que Robert veut entreprendre ne saurait jamais réparer les grands
dommages qu'il a faits par le pays; et toutefois je prie Dieu de le
vouloir conduire de telle façon qu'il arrive à bonne fin: car je ne
crois pas que jamais il puisse revenir, s'il ne se met en chemin pour
aller à Rome, et il mourra si Dieu n'a pitié de lui.»
Lorsque Robert fut parti d'Arques, il chemina si longtemps qu'il arriva
dans le bois où il avait laissé ses compagnons, qui étaient à table et
dînaient. Quand ils virent Robert, ils se levèrent tous pour lui faire
honneur; mais Robert commença à leur remontrer leur vie perverse et
mauvaise, en les voulant corriger, et il leur dit: «Pour l'honneur de
Dieu, compagnons, entendez bien ce que je veux vous dire: vous savez et
connaissez la détestable vie que nous avons menée le temps passé,
très-dangereuse pour nos corps et nos âmes; vous savez combien d'églises
nous avons détruites et ruinées, combien de marchands nous avons volés
et tués. On aurait peine à compter les gens d'Église et les vaillants
hommes qui ont été mis à mort par nous: aussi sommes-nous tous en danger
d'être damnés, si Dieu n'a pitié de nous. Je vous supplie, pour l'amour
de Dieu, de renoncer à cette dangereuse vie, et de faire avec moi
pénitence des péchés que nous avons commis. Quant à moi, je suis décidé
à me rendre à Rome, où présentement est le pape avec l'empereur, pour
confesser mes péchés, espérant obtenir mon pardon; et je ferai pénitence
de tous les crimes que j'ai commis.»
Alors un des larrons se leva comme un fou et dit à ses compagnons:
«Avisez le renard; il deviendra ermite. Robert se moque bien de nous; il
est notre capitaine et notre maître; c'est lui qui fait la pire besogne
de nous tous et qui nous montre le chemin. Que vous semble de ceci?
durera-t-il en cette résolution?
--Seigneurs, dit Robert, je vous supplie de bon coeur, ne dites pas ces
choses; mais pensez au salut de vos âmes et de vos corps; demandez
pardon à Dieu tout-puissant; il aura pitié de vous. Ce serait une grande
erreur que de demeurer en cet état. Employez vos oeuvres à honorer et à
servir Dieu.»
Quand Robert eut dit cela, un des larrons lui dit: «Notre maître,
laissez ces choses, car vous parlez pour rien: quoi que vous puissiez
dire ou faire, nous ne vivrons jamais autrement, et soyez assuré que
telle est notre intention. A cela nous sommes obstinés; nous ne
demeurerons jamais en paix ni ne cesserons de mal faire; car nous ne
changerons jamais.»
Tous les autres qui étaient là dirent d'un commun accord: «Il est vrai;
car ni pour vie ni pour mort, nous ne changerons point; nous l'avons
ainsi conclu entre nous: c'est notre volonté.»