Comment Robert s'en alla au château d'Arques vers sa mère, qui y était
venue dîner.
Une fois Robert arriva dans le voisinage du château d'Arques[30]; en
chemin il tua un pauvre petit berger qui lui avait dit que la duchesse
sa mère devait venir dans le château. Quand il fut tout à fait près de
la porte, les hommes, les femmes et les petits enfants s'enfuyaient
devant lui; les uns s'enfermaient dans leurs maisons et les autres se
retiraient dans l'église. Alors Robert, voyant que chacun fuyait devant
lui, commença à penser en lui-même, et dit en pleurant: «Mon Dieu, d'où
vient donc que chacun s'enfuit devant moi? je suis bien malheureux et le
plus infortuné homme de ce monde; il semble que je sois un loup. Hélas!
je conçois bien maintenant que je suis le plus mauvais de tous les
hommes. Je dois maudire ma vie, car je crois que je suis haï de Dieu et
du monde.»
[Note 30: Sur la rivière d'Arques, près de Dieppe (Seine-Inférieure).
Henri IV y a gagné une bataille contre les Espagnols et les Ligueurs.]
Dans ces sentiments, Robert vint jusqu'à la porte du château et
descendit de son cheval; mais personne n'osait approcher de lui pour le
prendre, et il n'avait point de page pour le servir. Il laissa le cheval
à la porte du château, et s'en alla à la salle où était sa mère; et,
quand elle vit son fils, duquel elle savait la cruauté, elle fut tout
épouvantée et voulait s'enfuir. Alors lui, qui avait vu que les gens
s'étaient enfuis devant lui et qui en avait grande douleur, s'écria:
«Madame, n'ayez pas peur de moi et ne bougez jusqu'à ce que je vous aie
parlé.» Il s'approcha d'elle et lui parla en cette manière: «Madame, je
vous supplie qu'il vous plaise de me dire d'où vient que je suis si
terrible et si cruel; car il faut que cela procède de vous ou de mon
père: ainsi je vous prie de me dire la vérité.»
La duchesse fut étonnée d'ouïr ainsi parler Robert, et, reconnaissant
son fils, se jeta à ses pieds et lui dit en pleurant: «Mon fils, je veux
que vous me coupiez la tête.» Car elle savait bien que c'était par elle
que Robert était si méchant, à cause des paroles qu'elle avait dites
autrefois.
Robert lui répondit: «Hélas! madame, pourquoi vous ferais-je mourir, moi
qui ai tant fait de maux? Je serais pire que jamais, et je ne ferai cela
pour rien au monde.»
[Illustration]
Alors la duchesse lui raconta comment elle l'avait donné au diable; elle
se croyait la plus malheureuse femme qui fut jamais, et peu s'en fallait
qu'elle ne se désespérât. Quand Robert entendit ce que sa mère lui
disait, il tomba évanoui de la douleur qu'il eut au coeur, puis il
revint à lui, pleura amèrement, et dit: «Les diables ont grande envie
d'avoir mon corps et mon âme; mais dorénavant je veux cesser de mal
faire, renonçant à toutes les oeuvres du démon.»
Puis il dit à sa mère: «Ma très-honorée dame et mère, je vous supplie
humblement que ce soit votre bon plaisir de me recommander à mon père,
car je veux aller à Rome, où présentement est le pape avec
l'empereur[31], pour me confesser des péchés que j'ai faits, ne pouvant
plus dormir en repos jusqu'à ce que j'aie été vers le pape, qui absout
les pécheurs. Mon père m'a fait bannir de son pays et toujours m'a fait
grande guerre; mais de tout cela je ne me soucie. Je n'ai jamais voulu
amasser de richesses; je suis décidé tout à fait à travailler au salut
de mon âme, et dorénavant j'y emploierai tout mon temps et mon
entendement.»
[Note 31: L'empereur d'Allemagne, successeur de Charlemagne et roi
d'Italie.]