Des terribles signes qui furent vus à la naissance de Robert le Diable.
La duchesse mit son enfant au jour avec grande peine et douleur.
Peu après que l'enfant fut né, il se montra une nuée si obscure qu'il
semblait que la nuit était proche; et il commença à tonner si
merveilleusement et il y eut tant d'éclairs qu'on eût cru le ciel ouvert
et la maison enflammée.
Les quatre vents furent aussi émus de telle manière que la maison
tremblait; il en tomba une grande partie sur le sol. Les seigneurs et
les dames qui étaient là croyaient qu'ils allaient mourir, vu les
terribles tempêtes qui couraient dans le ciel; mais à la fin Dieu voulut
que le temps s'apaisât, et le calme reparut.
On porta l'enfant vers les fonts baptismaux[25], il fut nommé Robert, et
tous ceux qui le voyaient s'émerveillaient de ce qu'il était si grand:
car on eût dit qu'il avait déjà un an. Du temps qu'on le portait à
l'église et qu'on le ramenait au logis, il ne cessa de pleurer et de
gémir. Incontinent les dents lui vinrent, et il s'en servit pour mordre
les nourrices qui l'allaitaient, tellement que nulle femme ne le pouvait
plus allaiter; et force fut qu'on lui donnât à boire dans un cornet
qu'on lui mettait en la bouche. Avant qu'il eût un an, il parlait aussi
bien que parlent les autres enfants à cinq. Plus il croissait, plus il
prenait plaisir à mal faire; car, depuis qu'il pouvait aller tout seul,
il n'était ni homme ni femme qui le pussent tenir; et, quand il trouvait
les autres petits enfants, il les battait, leur jetait des pierres et
les frappait de gros bâtons. En quelque lieu que ce fût; il ne cessait
de mal faire. Il commença bien jeune à mener une mauvaise vie; il
rompait les bras à l'un et les jambes à l'autre.
[Note 25: _Fonts baptismaux_, fontaines baptismales, sources d'eau qui
servent au baptême.]
Les barons qui le voyaient disaient que c'était jeunesse et prenaient
plaisir à ce que faisait l'enfant. Plus tard ils s'en repentirent.
V
Comment tous les enfants, d'un commun accord, le nommèrent Robert le
Diable.
Bientôt après l'enfant grandit, non en bon coeur, mais seulement de
corps: ne dit-on pas communément que la mauvaise herbe croit vite? Il
allait par les rues, frappant et heurtant ce qu'il rencontrait, comme
s'il eût été enragé; et nul n'osait se trouver devant lui.
[Illustration:]
Quelquefois les enfants s'assemblaient contre lui et le battaient, et,
quand ils le voyaient, la plupart disaient: «Voici le Diable!» et ils
s'enfuyaient devant lui comme les brebis devant le loup. Cette
méchanceté fit qu'ils le nommèrent tous Robert le Diable. Cela fut connu
bientôt dans le pays, de sorte que le nom lui resta; et il lui restera
tant que durera le monde.
Quand l'enfant eut sept ans, le duc, voyant ses mauvaises manières, le
fit venir pour lui faire des remontrances et lui dit: «Mon fils, il est
temps que vous ayez un maître pour qu'il vous instruise et vous mène à
l'école; car vous êtes assez grand pour apprendre ce qu'il faut
apprendre, comme à lire et à écrire[26], et aussi pour vivre en bonnes
moeurs.» Et il lui donna un maître pour l'instruire et le gouverner.
[Note 26: En ce temps-là les plus savants ne savaient guère autre
chose.]