I
Commencement de l'histoire de Robert le Diable.
Dans la ville de Rouen, au pays de Normandie, naquit un enfant qui fut
nommé Robert le Diable, ce qui est un nom fort épouvantable; et la cause
pour laquelle il fut ainsi nommé, je vais vous la faire connaître.
En ce temps il y avait un duc en Normandie, vaillant et valeureux, doux
et courtois, lequel craignait Dieu et faisait faire bonne justice à
chacun; pieux, plaisant à Dieu et au monde: on l'appelait Hubert. Il fut
fait mention de ses exploits et de sa vaillance en plusieurs chroniques
anciennes, et il y avait en lui tant de bonnes qualités et de vertus que
ce serait quasi chose impossible à raconter. Or il advint un jour de
Noël que le duc tint sa cour à Vernon-sur-Seine[24], où se rendirent
tous les barons et chevaliers de Normandie. Comme il n'était pas encore
marié, les barons le prièrent de prendre femme afin d'augmenter sa
lignée et d'avoir des successeurs.
[Note 24: Dans le département de l'Eure.]
Le duc voulut obtempérer à la prière de ses barons, et il leur répondit
qu'il ferait volontiers ce qui leur plaisait, mais qu'il ne pouvait
trouver une femme qui lui convînt «Il ne m'appartient pas, disait-il, de
prendre femme de plus haut lieu que je ne suis, et je ne dois pas non
plus m'abaisser, car je ferais déshonneur à ma famille. C'est pourquoi
il me semble qu'il vaut mieux rester ce que je suis que de faire une
chose qui ne convient pas et de laquelle je pourrais me repentir.»
Lorsqu'il eut prononcé ces paroles, le plus sage et le plus ancien de la
compagnie se leva et dit: «Seigneur duc, vous avez parlé sagement; mais,
si vous voulez me croire, je vous dirai une chose dont vous serez
joyeux. Le duc de Bourgogne a une belle fille, sage et honnête, qui vous
convient à merveille. En l'épousant, vous pourrez accroître votre
honneur, votre puissance et vos alliances; et, si votre plaisir était de
la faire demander, je suis certain qu'on ne vous la refuserait point.»
Alors le duc répondit que cela lui plaisait et que c'était sagement
parler. Il ne tarda donc pas à demander la demoiselle, qui lui fut
accordée, et on fit des noces magnifiques.