Ce n'est pas non plus une histoire inventée à plaisir et imaginée par
passe-temps que celle du terrible Robert le Diable, qui, après avoir
fait tant de mal, fit pénitence et fut homme de bien.
Guillaume le Conquérant, celui-là même qui, étant duc de Normandie,
conquit l'Angleterre et s'y établit avec ses barons, avait un fils nommé
Robert Courte-Heuse qui fut un bien mauvais sujet, fit mille tours
méchants et finit par rester vingt-sept ans dans les prisons de
l'Angleterre. Peu importe que ce Robert Courte-Heuse n'ait pas
exactement vécu comme nous allons voir que s'est conduit Robert le
Diable; ce qui est certain, c'est que le peuple, en France et en
Angleterre, a gardé le souvenir d'un Robert de Normandie qui s'était
rendu redoutable aux gens de son époque. On prononce encore son nom en
certains lieux, et ce ne sont pas seulement des historiens comme
Guillaume de Jumiéges et Orderic Vital qui en parlent.
Du reste, la légende de Robert le Diable est extrêmement vieille. Il y a
à la Bibliothèque impériale[22] deux manuscrits d'un roman en vers du
treizième siècle qui a été imprimé en 1837 sous ce titre: _Le Roman de
Robert le Diable, en vers du treizième siècle, pour la première fois,
d'après les manuscrits de la Bibliothèque du roi, par G.S. Trébutien.
Paris, Silvestre, in_-4° (en caractères gothiques).
[Note 22: Fonds la Vallière.]
Rien n'empêche de penser qu'il y a eu une légende antérieure à ce roman
en vers du treizième siècle.
En tout cas, du treizième siècle au temps où vivait Robert Gourte-Heuse,
la distance n'est pas très-grande. Après le roman vient un poëme
dramatique, ou mystère qui a été trouvé parmi les _Mystères de
Nostre-Dame_ sous ce titre: _Cy commence un miracle de N.D. de Robert le
Dyable, fils du duc de Normandie, à qui il fut enjoint pour ses meffaiz
qu'il feist le fol sans parler; et depuis ot noitre sire mercy de li et
espousa la fille de l'empereur._ On l'a publié en 1836.
Mais à quoi bon les renseignements d'érudition? Contentons-nous de
savoir qu'au treizième siècle, sous saint Louis probablement, en tête
des Chroniques de Normandie[23], a été écrit en prose le récit des
aventures de Robert le Diable.
[Note 23: Première édition en 1487, gothique.]
Une fois écrite, l'histoire s'est vite répandue. En 1496, paraît la _Vie
du terrible Robert le Diable, lequel après fut nommé l'homme Dieu_.
(Lyon, P. Mareschal, in-4°.) C'est là le livre qui a servi de modèle au
narrateur dont la Bibliothèque bleue a imprimé l'oeuvre. Nous avons eu
fort peu de chose à faire pour que le style ancien, qui a amusé et
instruit nos pères, pût instruire aujourd'hui et amuser encore leurs
enfants, sans qu'il y eût rien d'obscur ou d'inusité dans les formes du
langage.
Ce n'est pas précisément la vieille légende telle qu'elle était il y a
trois ou quatre cents ans; mais ce n'est pas un récit qui en diffère
beaucoup.
Quel qu'il soit, l'auteur de cette _Vie du terrible Robert le Diable_
était un habile homme qui entendait l'art de composer une histoire.
[Illustration]