Sifroy reconnaît Geneviève.
Le palatin entre dans la forêt; bientôt il aperçoit la biche qui était
la nourrice de Bénoni; effrayée par le cheval de Sifroy, la biche
disparaît dans les fourrés. Sifroy, voyant un si beau gibier, s'élança
sur ses traces, et la rejoignit au moment où elle se retirait dans la
caverne de Geneviève. Sifroy allait lancer son javelot; il aperçoit un
fantôme de femme nue; il s'arrête.
Geneviève, interdite et défaillante, se jette à genoux et rassasie ses
yeux du plaisir de voir son mari, qui ne la reconnaît pas. Toutefois,
Sifroy, étonné de cette rencontre, la prie de s'approcher, et, sur sa
demande, lui jette son manteau. Elle couvre sa nudité et s'approche.
«Qui êtes-vous? lui dit le comte.
--Qui je suis! une pauvre femme du Brabant que la nécessité a contrainte
à se retirer dans ce désert. Je n'ai aucun autre asile. Il est vrai que
j'étais mariée à un grand seigneur; mais un soupçon qu'il eut trop
légèrement le fit consentir à ma ruine et à celle d'un enfant qui
n'avait pas reçu le jour dans le péché. Si les serviteurs qui avaient
l'ordre de nous faire mourir avaient mis à exécuter cette sentence la
précipitation qu'il avait mise à me condamner, je n'aurais pas, depuis
sept longues années, vécu en cette solitude avec mon fils, sans autre
nourriture que de l'eau et des racines. Je serais morte; aussi bien nous
allons mourir prochainement, mon fils et moi.
--Mais, mon amie, fit le comte, dites-moi votre nom.
--Geneviève.
--Geneviève!»
A ces mots le comte se laissa tomber de cheval et courut l'embrasser.
«C'est donc toi, c'est toi, ma chère Geneviève! toi que je pleure depuis
si longtemps! Ah! d'où me vient ce bonheur d'embrasser celle que je ne
mérite pas de voir? Et comment puis-je demeurer en présence de celle que
j'ai tuée dans mon aveuglement? Chère épouse, Geneviève, ma douce amie,
pardonne à un criminel qui confesse son crime et connaît ton innocence.»
Aussitôt que l'extase et le ravissement lui donnèrent la liberté de
continuer, il reprit: «Où est mon fils, où est ce misérable enfant d'un
père qui a été moins méchant que malheureux?»
La comtesse, émue de ces regrets, voulut rendre le calme à l'esprit de
Sifroy, et elle usa des mignardises dont elle avait autrefois coutume de
le flatter. «Mon cher époux, dit-elle, effacez de votre esprit le
souvenir de mes maux, puisque nous n'avons de pouvoir sur le passé que
par l'oubli. N'ajoutons pas à nos misères par des paroles impuissantes à
les guérir. Vivez satisfait, puisque Geneviève vit, et votre fils
également.»