XXVII

Geneviève se voit dans une fontaine.

Voici un autre trait qu'on ne saurait passer sous silence. Il y avait

auprès de cette retraite une fort belle fontaine qui fournissait de

l'eau à Geneviève et à son fils. Je ne sais si la comtesse s'était

jamais regardée dans le cristal de cette fontaine; mais quand elle y eut

une fois fixé les yeux, soit à dessein, soit par hasard, et qu'elle eut

aperçu les rides de son front, elle eut de la peine à se reconnaître, le

souvenir de ce qu'elle avait été lui ôtant la croyance d'être ce qu'elle

était.

«Est-ce là Geneviève! disait-elle. Non, sans doute: c'est quelque autre

que moi. Comment se pourrait-il que ces yeux abattus et languissants

eussent été pleins de flammes? Ce front coupé de mille rides me dit que

ce n'est pas lui qui faisait honte à l'ivoire; ces joues flétries n'ont

rien de pareil à celles qui étaient faites de roses et de lis.

«O cruelles douleurs! ô misères de ma vie! quelle étrange métamorphose

vous avez faite! Répondez-moi, impitoyables maux: où avez-vous mis la

neige de mon teint? Geneviève, Geneviève, pauvre Geneviève, tu n'es plus

que la vaine ombre de toi-même!»

Tandis que la comtesse se plaignait ainsi et qu'elle tâchait de se

reconnaître dans le miroir de la fontaine, elle y vit une divinité toute

semblable à ces nymphes qui, selon les discours des poëtes, habitent

sous les eaux. Son esprit fut ravi d'admiration pour tant de majesté.

Flottant entre la crainte et la confiance, elle entendit une voix et se

retourna: elle vit alors la reine des anges, Marie, sa bonne avocate,

qui lui dit:

«Vraiment, ma fille, tu as bonne grâce à te plaindre de la perte d'un

bien qui est extrêmement désirable, n'est-ce pas, à cause des avantages

qu'il procure? Tu n'es plus belle. Ah! Geneviève, si tu ne l'avais

jamais été, tu serais encore heureuse: c'est ta seule beauté qui a été

ton crime. Et quand même elle ne t'eût pas coûté de larmes, devrais-tu

te plaindre de sa perte, lorsqu'il n'est pas bien de la désirer? Si tu

savais combien la noirceur de ton teint te rend agréable à mon fils, tu

aurais honte d'avoir été autrefois d'une couleur différente. Reviens

donc à toi, ma fille; ne te plains plus de tes misères, puisque c'est de

ces épines que tu peux composer ta couronne de gloire.»

A peine la reine du ciel eut-elle achevé sa remontrance, qu'une nuée

plus belle et plus luisante que l'argent la déroba aux yeux de la sainte

qui demeura pleine de confusion et de joie: de joie, pour avoir vu celle

qui sera une partie de la béatitude des élus dans le paradis; de

confusion, pour avoir donné des regrets à sa beauté passée.

Elle murmura ces paroles:

«Mon aimable époux, vous voulez que Geneviève souffre jusqu'à la fin. Eh

bien! j'en suis contente: je prétends demeurer aussi fidèle à vos

divines volontés dans les plus fortes angoisses de ma douleur que dans

les prospérités de ma fortune. Hélas! où serais-tu, mon pauvre coeur, si

Dieu t'eût abandonné à tes propres inclinations? Sans doute la vanité te

posséderait maintenant. Oh! que j'ai un juste sujet de vous remercier de

m'avoir fait tant de grâces! Que pouvais-je espérer dans la maison de

mon mari, sinon un esclavage volontaire, une honnête servitude? Ah! mon

Dieu, je connais bien maintenant la douceur de votre providence. Que

votre saint nom soit béni d'avoir sauvé cette pauvre créature qui n'eût

jamais suivi vos attraits s'ils n'eussent été charmants, vos mouvements

s'ils n'eussent été pleins de séduction. Je vous suis infiniment

redevable de m'avoir fait cette faveur: toutefois, mon obligation me

paraît encore plus grande si je considère que vous m'avez contrainte

d'être si heureuse contre ma volonté, me faisant dans la solitude une

image du ciel.»

Légendes pour les enfants · 第 47 / 156 题