Geneviève se voit dans une fontaine.
Voici un autre trait qu'on ne saurait passer sous silence. Il y avait
auprès de cette retraite une fort belle fontaine qui fournissait de
l'eau à Geneviève et à son fils. Je ne sais si la comtesse s'était
jamais regardée dans le cristal de cette fontaine; mais quand elle y eut
une fois fixé les yeux, soit à dessein, soit par hasard, et qu'elle eut
aperçu les rides de son front, elle eut de la peine à se reconnaître, le
souvenir de ce qu'elle avait été lui ôtant la croyance d'être ce qu'elle
était.
«Est-ce là Geneviève! disait-elle. Non, sans doute: c'est quelque autre
que moi. Comment se pourrait-il que ces yeux abattus et languissants
eussent été pleins de flammes? Ce front coupé de mille rides me dit que
ce n'est pas lui qui faisait honte à l'ivoire; ces joues flétries n'ont
rien de pareil à celles qui étaient faites de roses et de lis.
«O cruelles douleurs! ô misères de ma vie! quelle étrange métamorphose
vous avez faite! Répondez-moi, impitoyables maux: où avez-vous mis la
neige de mon teint? Geneviève, Geneviève, pauvre Geneviève, tu n'es plus
que la vaine ombre de toi-même!»
Tandis que la comtesse se plaignait ainsi et qu'elle tâchait de se
reconnaître dans le miroir de la fontaine, elle y vit une divinité toute
semblable à ces nymphes qui, selon les discours des poëtes, habitent
sous les eaux. Son esprit fut ravi d'admiration pour tant de majesté.
Flottant entre la crainte et la confiance, elle entendit une voix et se
retourna: elle vit alors la reine des anges, Marie, sa bonne avocate,
qui lui dit:
«Vraiment, ma fille, tu as bonne grâce à te plaindre de la perte d'un
bien qui est extrêmement désirable, n'est-ce pas, à cause des avantages
qu'il procure? Tu n'es plus belle. Ah! Geneviève, si tu ne l'avais
jamais été, tu serais encore heureuse: c'est ta seule beauté qui a été
ton crime. Et quand même elle ne t'eût pas coûté de larmes, devrais-tu
te plaindre de sa perte, lorsqu'il n'est pas bien de la désirer? Si tu
savais combien la noirceur de ton teint te rend agréable à mon fils, tu
aurais honte d'avoir été autrefois d'une couleur différente. Reviens
donc à toi, ma fille; ne te plains plus de tes misères, puisque c'est de
ces épines que tu peux composer ta couronne de gloire.»
A peine la reine du ciel eut-elle achevé sa remontrance, qu'une nuée
plus belle et plus luisante que l'argent la déroba aux yeux de la sainte
qui demeura pleine de confusion et de joie: de joie, pour avoir vu celle
qui sera une partie de la béatitude des élus dans le paradis; de
confusion, pour avoir donné des regrets à sa beauté passée.
Elle murmura ces paroles:
«Mon aimable époux, vous voulez que Geneviève souffre jusqu'à la fin. Eh
bien! j'en suis contente: je prétends demeurer aussi fidèle à vos
divines volontés dans les plus fortes angoisses de ma douleur que dans
les prospérités de ma fortune. Hélas! où serais-tu, mon pauvre coeur, si
Dieu t'eût abandonné à tes propres inclinations? Sans doute la vanité te
posséderait maintenant. Oh! que j'ai un juste sujet de vous remercier de
m'avoir fait tant de grâces! Que pouvais-je espérer dans la maison de
mon mari, sinon un esclavage volontaire, une honnête servitude? Ah! mon
Dieu, je connais bien maintenant la douceur de votre providence. Que
votre saint nom soit béni d'avoir sauvé cette pauvre créature qui n'eût
jamais suivi vos attraits s'ils n'eussent été charmants, vos mouvements
s'ils n'eussent été pleins de séduction. Je vous suis infiniment
redevable de m'avoir fait cette faveur: toutefois, mon obligation me
paraît encore plus grande si je considère que vous m'avez contrainte
d'être si heureuse contre ma volonté, me faisant dans la solitude une
image du ciel.»