Enfance de Bénoni.
Cependant le désert où elle vit avec son fils n'est plus un affreux
repaire de bêtes fauves: c'est une école de vertus, un asile de
pénitence, un temple de sainteté.
Après qu'elle y eut souffert trois années d'hiver (le soleil n'y
paraissait pas à cause de l'épaisseur du feuillage), l'habitude lui
rendit ses maux si familiers qu'elle n'en avait plus d'horreur, et sa
patience la perfectionna jusqu'à ce point qu'elle regardait ses maux et
ses souffrances comme des délices. L'habitude rend toute chose facile;
ce qui semble au commencement plein d'effroi devient moins rude à la
fin. Le poison tue, et néanmoins on a vu un grand roi[20] qui s'en
nourrissait. Ne vous semble-t-il pas que Geneviève devait mourir au
milieu de ces regrets et se noyer dans les larmes? et voilà que tous les
jours, les recueillant de ses mains, elle les offre à Dieu en sacrifice;
offrandes si agréables à sa bonté qu'il la veut récompenser autant de
ces soupirs que si elle brûlait en son honneur tout l'encens de
l'Arabie.
[Note 20: Mithridate, qui prenait certains poisons par petites doses,
puis par doses plus considérables, pour n'en avoir pas à craindre les
effets. Roi du royaume du Pont en Asie Mineure, il fut l'un des plus
terribles ennemis de Rome et celui à qui elle fit la guerre la plus
opiniâtre. Il vivait dans le premier siècle avant l'ère chrétienne.]
La première faveur qu'elle reçut du ciel, après ses trois ans de
solitude, ce fut celle-ci. Un jour qu'elle était à genoux au milieu
d'une cabane d'herbes sèches qu'elle s'était construite, les yeux fixés
vers le ciel dont l'admiration servait ordinairement de nourriture à ses
pensées, elle aperçut une figure étrange. Son esprit avait trop de
lumière pour ne pas reconnaître que ce devait être quelqu'une des
intelligences du ciel, en quoi certes elle ne se trompait pas; car
c'était son ange gardien qui venait la visiter de la part de Dieu.
Il avait un visage où la beauté et la modestie demeuraient mêlées avec
une majesté divine; il tenait en sa main droite une précieuse croix sur
laquelle était représenté Jésus-Christ, le Sauveur du monde, et d'un
ivoire si luisant qu'il était facile de voir que ce n'était pas
l'ouvrage des hommes.
Lorsque Geneviève fut revenue de l'admiration de tant de merveilles,
l'ange lui présenta la croix et lui dit: «Geneviève, je suis venu de la
part de Dieu vous apporter cette croix qui doit désormais être l'objet
de toutes vos pensées et le remède souverain à tous vos maux. C'est le
bouclier qui fera tomber tous les coups de l'adversité à vos pieds;
c'est la clef qui ouvrira le ciel à votre patience.»
Geneviève s'étant inclinée reçut cette croix pour y graver toutes ses
victoires. Mais voici le prodige: ce crucifix, de lui-même, suivait
notre pénitente partout. Si quelque nécessité l'appelait dehors, il
sortait de la cabane avec elle; si elle cherchait des racines, c'était
en sa compagnie. Dans sa pauvre retraite, jamais il ne s'écartait de ses
côtés. Ce miracle dura quelques mois, jusqu'au moment où il s'arrêta
dans un coin de la grotte où se trouvait un petit autel que la nature
avait formé dans le rocher. Aussitôt que quelque déplaisir attaquait son
pauvre coeur, elle s'adressait à celui qui ne pouvait l'ignorer.
Un jour que le souvenir de ses malheurs se présenta à son esprit avec
une force extraordinaire, elle se jeta au pied de la croix et dit:
«Jusques à quand, mon Dieu, jusques à quand souffrirez-vous que la vertu
soit si cruellement traitée? N'est-ce pas assez de cinq ans de misère
pour être content de ma patience? Quand j'aurais renversé tous vos
autels et brûlé vos temples, mes larmes devraient avoir éteint votre
colère. Je croyais que mes malheurs vous donneraient lieu de faire
paraître que vous êtes le protecteur de l'innocence aussi bien que le
vengeur des crimes. Il y a cinq ans que j'endure un terrible martyre. On
dirait que ma misère est contagieuse; personne ne m'approche. La faim,
la soif, le froid et la nudité sont la moindre partie de mes maux. Ah!
Seigneur, si vous voulez affliger la mère, que ne prenez-vous en main la
protection de son enfant, puisque vous savez qu'il a été incapable de
pécher? Pardonnez-moi, mon Dieu, si la douleur m'arrache ces plaintes;
mais j'ai cru que, puisque j'ignorais la cause de tant de maux, je
pouvais en chercher le soulagement dans le sein de votre miséricorde.»
Le petit Bénoni mêlant ses larmes à celles de sa mère, ils éclataient en
gémissements si pitoyables que les rochers en semblaient touchés.
Enfin la pauvre Geneviève, continuant ses regrets et embrassant
amoureusement la croix, disait: «Mon Dieu, que vous ai-je donc fait pour
que vous me traitiez avec tant de rigueur?» Pendant que Geneviève
parlait, elle entendit une voix, celle du crucifix, qui disait: «Eh!
quoi! ma fille, quel sujet as-tu de te plaindre? Tu demandes quel crime
t'a mise ici? hé! dis-moi quel crime m'a cloué sur la croix. Es-tu plus
innocente que moi, ou tes maux sont-ils plus grands que les miens? tu es
sans crime; j'étais sans crime. Tu n'as pas commis l'infamie dont on a
voulu ternir ta réputation: peut-être que je suis un séducteur et un
magicien, ainsi qu'on me l'a reproché? Tu ne trouves aucune consolation
dans les créatures: n'est-ce pas assez de celle qui te vient du
Créateur? Personne n'a eu compassion de tes maux: qui a eu pitié des
miens? Les êtres inanimés ont eux-mêmes horreur de ton affliction; et le
soleil n'a-t-il pas refusé de regarder la mienne? La misère de ton fils
augmente tes regrets! crois-tu que la douleur de ma mère ait amoindri
mes tourments? Console-toi, ma fille, et laisse-moi le soin de tes
affaires. Pense quelquefois que celui qui a fait tous les biens du monde
en a souffert tous les maux. Si tu compares ton calice avec le mien, tu
le boiras avec plaisir et tu me remercieras de la faveur que je te fais
de vivre dans les douleurs pour mourir dans les joies.»
Ce serait une chose superflue que de vous dire la confusion que ce petit
reproche mit dans l'esprit de notre sainte; mais s'il la fit rougir, il
lui donna tant de courage et de résolution que toutes les épines ne lui
semblaient que des roses: aussi était-ce le dessein de Dieu de l'animer
à la patience.
Pour témoigner que sa vertu ne lui était pas inconnue et que son
innocence était bien proche de celle que le premier homme possédait dans
le paradis, Dieu lui soumit entièrement les bêtes féroces et les
oiseaux, qui lui obéirent avec joie.