XXV

Enfance de Bénoni.

Cependant le désert où elle vit avec son fils n'est plus un affreux

repaire de bêtes fauves: c'est une école de vertus, un asile de

pénitence, un temple de sainteté.

Après qu'elle y eut souffert trois années d'hiver (le soleil n'y

paraissait pas à cause de l'épaisseur du feuillage), l'habitude lui

rendit ses maux si familiers qu'elle n'en avait plus d'horreur, et sa

patience la perfectionna jusqu'à ce point qu'elle regardait ses maux et

ses souffrances comme des délices. L'habitude rend toute chose facile;

ce qui semble au commencement plein d'effroi devient moins rude à la

fin. Le poison tue, et néanmoins on a vu un grand roi[20] qui s'en

nourrissait. Ne vous semble-t-il pas que Geneviève devait mourir au

milieu de ces regrets et se noyer dans les larmes? et voilà que tous les

jours, les recueillant de ses mains, elle les offre à Dieu en sacrifice;

offrandes si agréables à sa bonté qu'il la veut récompenser autant de

ces soupirs que si elle brûlait en son honneur tout l'encens de

l'Arabie.

[Note 20: Mithridate, qui prenait certains poisons par petites doses,

puis par doses plus considérables, pour n'en avoir pas à craindre les

effets. Roi du royaume du Pont en Asie Mineure, il fut l'un des plus

terribles ennemis de Rome et celui à qui elle fit la guerre la plus

opiniâtre. Il vivait dans le premier siècle avant l'ère chrétienne.]

La première faveur qu'elle reçut du ciel, après ses trois ans de

solitude, ce fut celle-ci. Un jour qu'elle était à genoux au milieu

d'une cabane d'herbes sèches qu'elle s'était construite, les yeux fixés

vers le ciel dont l'admiration servait ordinairement de nourriture à ses

pensées, elle aperçut une figure étrange. Son esprit avait trop de

lumière pour ne pas reconnaître que ce devait être quelqu'une des

intelligences du ciel, en quoi certes elle ne se trompait pas; car

c'était son ange gardien qui venait la visiter de la part de Dieu.

Il avait un visage où la beauté et la modestie demeuraient mêlées avec

une majesté divine; il tenait en sa main droite une précieuse croix sur

laquelle était représenté Jésus-Christ, le Sauveur du monde, et d'un

ivoire si luisant qu'il était facile de voir que ce n'était pas

l'ouvrage des hommes.

Lorsque Geneviève fut revenue de l'admiration de tant de merveilles,

l'ange lui présenta la croix et lui dit: «Geneviève, je suis venu de la

part de Dieu vous apporter cette croix qui doit désormais être l'objet

de toutes vos pensées et le remède souverain à tous vos maux. C'est le

bouclier qui fera tomber tous les coups de l'adversité à vos pieds;

c'est la clef qui ouvrira le ciel à votre patience.»

Geneviève s'étant inclinée reçut cette croix pour y graver toutes ses

victoires. Mais voici le prodige: ce crucifix, de lui-même, suivait

notre pénitente partout. Si quelque nécessité l'appelait dehors, il

sortait de la cabane avec elle; si elle cherchait des racines, c'était

en sa compagnie. Dans sa pauvre retraite, jamais il ne s'écartait de ses

côtés. Ce miracle dura quelques mois, jusqu'au moment où il s'arrêta

dans un coin de la grotte où se trouvait un petit autel que la nature

avait formé dans le rocher. Aussitôt que quelque déplaisir attaquait son

pauvre coeur, elle s'adressait à celui qui ne pouvait l'ignorer.

Un jour que le souvenir de ses malheurs se présenta à son esprit avec

une force extraordinaire, elle se jeta au pied de la croix et dit:

«Jusques à quand, mon Dieu, jusques à quand souffrirez-vous que la vertu

soit si cruellement traitée? N'est-ce pas assez de cinq ans de misère

pour être content de ma patience? Quand j'aurais renversé tous vos

autels et brûlé vos temples, mes larmes devraient avoir éteint votre

colère. Je croyais que mes malheurs vous donneraient lieu de faire

paraître que vous êtes le protecteur de l'innocence aussi bien que le

vengeur des crimes. Il y a cinq ans que j'endure un terrible martyre. On

dirait que ma misère est contagieuse; personne ne m'approche. La faim,

la soif, le froid et la nudité sont la moindre partie de mes maux. Ah!

Seigneur, si vous voulez affliger la mère, que ne prenez-vous en main la

protection de son enfant, puisque vous savez qu'il a été incapable de

pécher? Pardonnez-moi, mon Dieu, si la douleur m'arrache ces plaintes;

mais j'ai cru que, puisque j'ignorais la cause de tant de maux, je

pouvais en chercher le soulagement dans le sein de votre miséricorde.»

Le petit Bénoni mêlant ses larmes à celles de sa mère, ils éclataient en

gémissements si pitoyables que les rochers en semblaient touchés.

Enfin la pauvre Geneviève, continuant ses regrets et embrassant

amoureusement la croix, disait: «Mon Dieu, que vous ai-je donc fait pour

que vous me traitiez avec tant de rigueur?» Pendant que Geneviève

parlait, elle entendit une voix, celle du crucifix, qui disait: «Eh!

quoi! ma fille, quel sujet as-tu de te plaindre? Tu demandes quel crime

t'a mise ici? hé! dis-moi quel crime m'a cloué sur la croix. Es-tu plus

innocente que moi, ou tes maux sont-ils plus grands que les miens? tu es

sans crime; j'étais sans crime. Tu n'as pas commis l'infamie dont on a

voulu ternir ta réputation: peut-être que je suis un séducteur et un

magicien, ainsi qu'on me l'a reproché? Tu ne trouves aucune consolation

dans les créatures: n'est-ce pas assez de celle qui te vient du

Créateur? Personne n'a eu compassion de tes maux: qui a eu pitié des

miens? Les êtres inanimés ont eux-mêmes horreur de ton affliction; et le

soleil n'a-t-il pas refusé de regarder la mienne? La misère de ton fils

augmente tes regrets! crois-tu que la douleur de ma mère ait amoindri

mes tourments? Console-toi, ma fille, et laisse-moi le soin de tes

affaires. Pense quelquefois que celui qui a fait tous les biens du monde

en a souffert tous les maux. Si tu compares ton calice avec le mien, tu

le boiras avec plaisir et tu me remercieras de la faveur que je te fais

de vivre dans les douleurs pour mourir dans les joies.»

Ce serait une chose superflue que de vous dire la confusion que ce petit

reproche mit dans l'esprit de notre sainte; mais s'il la fit rougir, il

lui donna tant de courage et de résolution que toutes les épines ne lui

semblaient que des roses: aussi était-ce le dessein de Dieu de l'animer

à la patience.

Pour témoigner que sa vertu ne lui était pas inconnue et que son

innocence était bien proche de celle que le premier homme possédait dans

le paradis, Dieu lui soumit entièrement les bêtes féroces et les

oiseaux, qui lui obéirent avec joie.

Légendes pour les enfants · 第 45 / 156 题