Sachez bien, petits enfants, que vos pères et que vos mères ont pleuré
en lisant autrefois l'histoire que vous allez lire, et qu'avant eux
leurs parents avaient pleuré aussi. Je ne crois pas qu'il y ait au monde
un récit plus connu, et vous allez voir qu'il n'y en a pas beaucoup qui
soient aussi intéressants.
Il faut que vous sachiez que, s'il n'y a pas de fumée sans feu ou de feu
sans fumée, il n'y a pas non plus de légende qui ne découle de quelque
histoire véritable.
Un savant d'Allemagne, Freher, a composé un recueil pour servir à
l'histoire des origines des comtes Palatins. Eh bien, dans ce recueil,
il y a, en latin, un récit qui n'est autre chose que le récit des
aventures de notre belle et infortunée Geneviève. Freher prétend que ce
récit a été écrit dès le huitième siècle; il n'est pas nécessaire de lui
assigner une date aussi ancienne, et il suffit de croire avec un autre
savant d'Allemagne, Brower, qu'il remonte à l'année 1156.
Voilà donc une antiquité assez vénérable acquise à l'histoire lamentable
des méchancetés du traître Golo.
Toutes les nations d'Europe, depuis que Geneviève a souffert, ont rendu
un culte à sa mémoire. D'abord ç'a été la tradition qui, pendant
longtemps, s'est chargée du soin d'instruire les générations de ses
aventures; puis l'imagination des enfants et des habitants de la
campagne n'a pas été seule émue au récit de tant de misères, et les
poëmes, les chansons, quelquefois même les pièces de théâtre ont choisi
Geneviève pour leur héroïne. Bien plus, il y a eu des écrivains
ecclésiastiques qui l'ont considérée comme une sainte, et on place sa
fête au 2 avril.
Toutefois, on ne connaît pas sur Geneviève de légende populaire en prose
qui ait été écrite dans le style des romans du moyen âge.
Le récit que vous allez lire ici est, à peu de chose près, l'oeuvre du
Père de Cerisiers, qui vivait sous Louis XIII et sous Louis XIV, et qui
a publié en 1646 l'Histoire de Geneviève ou l'Innocence reconnue. En
faisant disparaître quelques longueurs, en ajoutant quelques détails qui
jettent un peu de clarté sur les parties les plus obscures de cette
histoire, et enfin en retouchant un peu le style de l'auteur, on n'a pas
altéré la couleur de son récit, et on n'a, au fond, rien changé que pour
mieux conserver l'ensemble.
Petits enfants, apprenez donc à la fois, en lisant la vie de Geneviève
de Brabant, à savoir souffrir sans cesser d'être vertueux et sans vous
décourager, et aussi à raconter simplement les belles actions.
[Illustration]