singulier) beaucoup plus opposés que les Anglais à l’introduction des
réflexions philosophiques dans la poésie. Les premiers génies de la
littérature anglaise, il est vrai, Shakespeare, Milton, Dryden dans ses
odes, etc., sont des poètes qui ne se livrent point à l’esprit de
raisonnement; mais Pope et plusieurs autres doivent être considérés
comme didactiques et moralistes. Les Allemands se sont refaits jeunes,
les Anglais sont devenus mûrs[18]. Les Allemands professent une
doctrine qui tend à ranimer l’enthousiasme dans les arts comme dans la
philosophie, et il faut les louer s’ils la maintiennent; car le siècle
pèse aussi sur eux, et il n’en est point où l’on soit plus enclin à
dédaigner ce qui n’est que beau; il n’en est point où l’on répète plus
souvent cette question, la plus vulgaire de toutes: _à quoi bon?_
CHAPITRE III
_Des principales époques de la littérature allemande._
La littérature allemande n’a point eu ce qu’on a coutume d’appeler un
siècle d’or, c’est-à-dire une époque où les progrès des lettres sont
encouragés par la protection des chefs de l’État. Léon X, en Italie,
Louis XIV, en France, et dans les temps anciens, Périclès et Auguste,
ont donné leur nom à leur siècle. On peut aussi considérer le règne de
la reine Anne comme l’époque la plus brillante de la littérature
anglaise: mais cette nation, qui existe par elle-même, n’a jamais dû ses
grands hommes à ses rois. L’Allemagne était divisée; elle ne trouvait
dans l’Autriche aucun amour pour les lettres, et dans Frédéric II, qui
était à lui seul toute la Prusse, aucun intérêt pour les écrivains
allemands; les lettres en Allemagne n’ont donc jamais été réunies dans
un centre, et n’ont point trouvé d’appui dans l’État. Peut-être la
littérature a-t-elle dû à cet isolement comme à cette indépendance,
plus d’originalité et d’énergie.
«On a vu, dit Schiller, la poésie, dédaignée par le plus grand des fils
de la patrie, par Frédéric, s’éloigner du trône puissant qui ne la
protégeait pas; mais elle osa se dire allemande; mais elle se sentit
fière de créer elle-même sa gloire. Les chants des bardes germains
retentirent sur le sommet des montagnes, se précipitèrent comme un
torrent dans les vallées; le poète indépendant ne reconnut pour loi que
les impressions de son âme, et pour souverain que son génie».
Il a dû résulter cependant de ce que les hommes de lettres allemands
n’ont point été encouragés par le gouvernement, que pendant longtemps
ils ont fait des essais individuels dans les sens les plus opposés, et
qu’ils sont arrivés tard à l’époque vraiment remarquable de leur
littérature.
La langue allemande, depuis mille ans, a été cultivée d’abord par les
moines, puis par les chevaliers, puis par les artisans, tels que
Hans-Sachs, Sébastien Brand, et d’autres, à l’approche de la
réformation; et dernièrement enfin par les savants, qui en ont fait un
langage propre à toutes les subtilités de la pensée.
En examinant les ouvrages dont se compose la littérature allemande, on y
retrouve, suivant le génie de l’auteur, les traces de ces différentes
cultures, comme on voit dans les montagnes les couches des minéraux
divers que les révolutions de la terre y ont apportés. Le style change
presque entièrement de nature suivant l’écrivain, et les étrangers ont
besoin de faire une nouvelle étude, à chaque livre nouveau qu’ils
veulent comprendre.
Les Allemands ont eu, comme la plupart des nations de l’Europe, du temps
de la chevalerie, des troubadours et des guerriers qui chantaient
l’amour et les combats. On vient de retrouver un poème épique intitulé
_les Niebelungen_, et composé dans le treizième siècle. On y voit
l’héroïsme et la fidélité qui distinguaient les hommes d’alors, lorsque
tout était vrai, fort, et décidé comme les couleurs primitives de la
nature. L’allemand, dans ce poème, est plus clair et plus simple qu’à
présent; les idées générales ne s’y étaient point encore introduites, et
l’on ne faisait que raconter des traits de caractère. La nation
germanique pouvait être considérée alors comme la plus belliqueuse de
toutes les nations européennes, et ses anciennes traditions ne parlent
que des châteaux-forts, et des belles maîtresses pour lesquelles on
donnait sa vie. Lorsque Maximilien essaya plus tard de ranimer la
chevalerie, l’esprit humain n’avait plus cette tendance, et déjà
commençaient les querelles religieuses, qui tournent la pensée vers la
métaphysique, et placent la force de l’âme dans les opinions plutôt que
dans les exploits.
Luther perfectionna singulièrement sa langue, en la faisant servir aux
discussions théologiques: sa traduction des Psaumes et de la Bible est
encore un beau modèle. La vérité et la concision poétique qu’il donne à
son style sont tout à fait conformes au génie de l’Allemand, et le son
même des mots a je ne sais quelle franchise énergique sur laquelle on se
repose avec confiance. Les guerres politiques et religieuses, où les
Allemands avaient le malheur de se combattre les uns les autres,
détournèrent les esprits de la littérature: et quand on s’en s’occupa de
nouveau, ce fut sous les auspices du siècle de Louis XIV, à l’époque où
le désir d’imiter les Français s’empara de la plupart des cours et des
écrivains de l’Europe.
Les ouvrages de Hagedorn, de Gellert, de Weiss, etc., n’étaient que du
français appesanti; rien d’original, rien qui fût conforme au génie
naturel de la nation. Ces auteurs voulaient atteindre à la grâce
française, sans que leur genre de vie ni leurs habitudes leur en
donnassent l’inspiration; ils s’asservissaient à la règle, sans avoir ni
l’élégance, ni le goût, qui peuvent donner de l’agrément à ce
despotisme même. Une autre école succéda bientôt à l’école française, et
ce fut dans la Suisse allemande qu’elle s’éleva; cette école était
d’abord fondée sur l’imitation des écrivains anglais. Bodmer, appuyé par
l’exemple du grand Haller, tacha de démontrer que la littérature
anglaise s’accordait mieux avec le génie des Allemands que la
littérature française. Gottsched, un savant sans goût et sans génie,
combattit cette opinion. Il jaillit une grande lumière de la dispute de
ces deux écoles. Quelques hommes alors commencèrent à se frayer une
route par eux-mêmes. Klopstock tint le premier rang dans l’école
anglaise, comme Wieland dans l’école française; mais Klopstock ouvrit
une carrière nouvelle à ses successeurs tandis que Wieland fut à la fois
le premier et le dernier dans l’école française du dix-huitième siècle:
le premier, parce que nul n’a pu dans ce genre s’égaler à lui; le
dernier, parce qu’après lui les écrivains allemands suivirent une route
tout à fait différente.
Comme il y a dans toutes les nations teutoniques des étincelles de ce
feu sacré que le temps a recouvert de cendre, Klopstock, en imitant
d’abord les Anglais, parvint à réveiller l’imagination et le caractère
particuliers aux Allemands; et presqu’au même moment, Winkelmann dans
les arts, Lessing dans la critique, et Gœthe dans la poésie, fondèrent
une véritable école allemande, si toutefois on peut appeler de ce nom ce
qui admet autant de différences qu’il y a d’individus et de talents
divers. J’examinerai séparément la poésie, l’art dramatique, les romans
et l’histoire; mais chaque homme de génie formant, pour ainsi dire, une
école à part en Allemagne, il m’a semblé nécessaire de commencer par
faire connaître les traits principaux qui distinguent chaque écrivain en
particulier, et de caractériser personnellement les hommes de lettres
les plus célèbres, avant d’analyser leurs ouvrages.
CHAPITRE IV
_Wieland._
De tous les Allemands qui ont écrit dans le genre français, Wieland est
le seul dont les ouvrages aient du génie; et quoiqu’il ait presque
toujours imité les littératures étrangères, on ne peut méconnaître les
grands services qu’il a rendus à sa propre littérature, en
perfectionnant sa langue, en lui donnant une versification plus facile
et plus harmonieuse.
Il y avait en Allemagne une foule d’écrivains qui tâchaient de suivre
les traces de la littérature française du siècle de Louis XIV; Wieland
est le premier qui ait introduit avec succès celle du dix-huitième
siècle. Dans ses écrits en prose, il a quelques rapports avec Voltaire,
et dans ses poésies, avec l’Arioste. Mais ces rapports, qui sont
volontaires, n’empêchent pas que sa nature au fond ne soit tout à fait
allemande. Wieland est infiniment plus instruit que Voltaire; il a
étudié les anciens d’une façon plus érudite qu’aucun poète ne l’a fait
en France. Les défauts, comme les qualités de Wieland, ne lui permettent
pas de donner à ses écrits la grâce et la légèreté françaises.
Dans ses romans philosophiques, _Agathon_, _Pérégrinus Protée_, il
arrive tout de suite à l’analyse, à la discussion, à la métaphysique; il
se fait un devoir d’y mêler ce qu’on appelle communément _des fleurs_;
mais l’on sent que son penchant naturel serait d’approfondir tous les
sujets qu’il essaie de parcourir. Le sérieux et la gaîté sont l’un et
l’autre trop prononcés, dans les romans de Wieland, pour être réunis;
car, en toute chose, les contrastes sont piquants, mais les extrêmes
opposés fatiguent.
Il faut, pour imiter Voltaire, une insouciance moqueuse et philosophique
qui rende indifférent à tout, excepté à la manière piquante d’exprimer
cette insouciance. Jamais un Allemand ne peut arriver à cette brillante
liberté de plaisanterie; la vérité l’attache trop, il veut savoir et
expliquer ce que les choses sont, et lors même qu’il adopte des opinions
condamnables, un repentir secret ralentit sa marche malgré lui. La
philosophie épicurienne ne convient pas à l’esprit des Allemands; ils
donnent à cette philosophie un caractère dogmatique, tandis qu’elle
n’est séduisante que lorsqu’elle se présente sous des formes légères:
dès qu’on lui prête des principes, elle déplaît à tous également.
Les ouvrages de Wieland en vers ont beaucoup plus de grâce et
d’originalité que ses écrits en prose: l’_Obéron_ et les autres poèmes
dont je parlerai à part, sont pleins de charme et d’imagination. On a
cependant reproché à Wieland d’avoir traité l’amour avec trop peu de
sévérité, et il doit être ainsi jugé chez ces Germains qui respectent
encore un peu les femmes, à la manière de leurs ancêtres; mais quels
qu’aient été les écarts d’imagination que Wieland se soit permis, on ne
peut s’empêcher de reconnaître en lui une sensibilité véritable; il a
souvent eu bonne ou mauvaise intention de plaisanter sur l’amour, mais
une nature sérieuse l’empêche de s’y livrer hardiment; il ressemble à ce
prophète qui bénit au lieu de maudire; il finit par s’attendrir, en
commençant par l’ironie.
L’entretien de Wieland a beaucoup de charme, précisément parce que ses
qualités naturelles sont en opposition avec sa philosophie. Ce désaccord
peut lui nuire comme écrivain, mais rend sa société très piquante: il
est animé, enthousiaste, et comme tous les hommes de génie, jeune encore
dans sa vieillesse; et cependant il veut être sceptique, et
s’impatiente quand on se sert de sa belle imagination même pour le
porter à la croyance. Naturellement bienveillant, il est néanmoins
susceptible d’humeur; quelquefois parce qu’il n’est pas content de lui,
quelquefois parce qu’il n’est pas content des autres: il n’est pas
content de lui, parce qu’il voudrait arriver à un degré de perfection
dans la manière d’exprimer ses pensées, à laquelle les choses et les
mots ne se prêtent pas; il ne veut pas s’en tenir à ces à peu près qui
conviennent mieux à l’art de causer que la perfection même: il est
quelquefois mécontent des autres, parce que sa doctrine un peu relâchée
et ses sentiments exaltés ne sont pas faciles à concilier ensemble. Il y
a en lui un poète allemand et un philosophe français, qui se fâchent
alternativement l’un pour l’autre; mais ses colères cependant sont très
douces à supporter; et sa conversation, remplie d’idées et de
connaissances, servirait de fonds à l’entretien de beaucoup d’hommes
d’esprit en divers genres.
Les nouveaux écrivains, qui ont exclu de la littérature allemande toute
influence étrangère, ont été souvent injustes envers Wieland: c’est lui
dont les ouvrages, même dans la traduction, ont excité l’intérêt de
toute l’Europe; c’est lui qui a fait servir la science de l’antiquité au
charme de la littérature; c’est lui qui a donné, dans les vers, à sa
langue féconde, mais rude, une flexibilité musicale et gracieuse; il est
vrai cependant qu’il n’était pas avantageux à son pays que ses écrits
eussent des imitateurs: l’originalité nationale vaut mieux, et l’on
devait, tout en reconnaissant Wieland pour un grand maître, souhaiter
qu’il n’eût pas de disciples.
CHAPITRE V
_Klopstock._
Il y a eu en Allemagne beaucoup plus d’hommes remarquables dans l’école
anglaise que dans l’école française. Parmi les écrivains formés par la
littérature anglaise, il faut compter d’abord cet admirable Haller, dont
le génie poétique le servit si efficacement, comme savant, en lui
inspirant plus d’enthousiasme pour la nature, et des vues plus générales
sur ses phénomènes; Gessner, que l’on goûte en France, plus même qu’en
Allemagne; Gleim, Ramler, etc., et avant eux tous Klopstock.
Son génie s’était enflammé par la lecture de Milton et de Young; mais
c’est avec lui que l’école vraiment allemande a commencé. Il exprime
d’une manière fort heureuse, dans une de ses odes, l’émulation des deux
muses.
«J’ai vu.... Oh! dites-moi, était-ce le présent, ou contemplais-je
l’avenir? J’ai vu la muse de la Germanie entrer en lice avec la muse
anglaise, s’élancer pleine d’ardeur à la victoire.
«Deux termes élevés à l’extrémité de la carrière se distinguaient à
peine, l’un ombragé de chêne, l’autre entouré de palmiers[19].
«Accoutumée à de tels combats, la muse d’Albion descendit fièrement dans
l’arène; elle reconnut ce champ qu’elle parcourut déjà, dans sa lutte
sublime avec le fils de Méon, avec le chantre du Capitole.
«Elle vit sa rivale, jeune, tremblante; mais son tremblement était
noble: l’ardeur de la victoire colorait son visage, et sa chevelure d’or
flottait sur ses épaules.
«Déjà, retenant à peine sa respiration pressée dans son sein ému, elle
croyait entendre la trompette, elle dévorait l’arène, elle se penchait
vers le terme.
«Fière d’une telle rivale, plus fière d’elle-même, la noble anglaise
mesure d’un regard la fille de Thuiskon. Oui, je m’en souviens,
dit-elle, dans les forêts de chênes, près des bardes antiques, ensemble
nous naquîmes.
«Mais on m’avait dit que tu n’étais plus. Pardonne, ô muse! si tu revis
pour l’immortalité, pardonne-moi de ne l’apprendre qu’à cette heure...
Cependant je le saurai mieux au but.
«Il est là... le vois-tu dans ce lointain? par delà le chêne vois-tu les
palmes, peux-tu discerner la couronne? Tu te tais... Oh! ce fier
silence, ce courage contenu, ce regard de feu fixé sur la terre... je le
connais.
«Cependant... pense encore avant le dangereux signal, pense... n’est-ce
pas moi qui déjà luttai contre la muse des Thermopyles, contre celle des
Sept Collines?
«Elle dit: le moment décisif est venu, le héraut s’approche: O fille
d’Albion! s’écria la muse de la Germanie, je t’aime, en t’admirant je
t’aime... mais l’immortalité, les palmes me sont encore plus chères que
toi. Saisis cette couronne, si ton génie le veut; mais qu’il me soit
permis de la partager avec toi.
«Comme mon cœur bat!... Dieux immortels... si même j’arrivais plus tôt
au but sublime... oh! alors tu me suivras de près... ton souffle agitera
mes cheveux flottants.
«Tout à coup la trompette retentit, elles volent avec la rapidité de
l’aigle, un nuage de poussière s’élève sur la vaste carrière; je les
vis près du chêne, mais le nuage s’épaissit, et bientôt je les perdis de
vue».
C’est ainsi que finit l’ode, et il y a de la grâce à ne pas désigner le
vainqueur.
Je renvoie au chapitre sur la poésie allemande l’examen des ouvrages de
Klopstock, sous le point de vue littéraire, et je me borne à les
indiquer maintenant comme des actions de sa vie. Tous ses ouvrages ont
eu pour but, ou de réveiller le patriotisme dans son pays, ou de
célébrer la religion: si la poésie avait ses saints, Klopstock devrait
être compté comme l’un des premiers.
La plupart de ses odes peuvent être considérées comme des psaumes
chrétiens: c’est le David du Nouveau Testament, que Klopstock; mais ce
qui honore surtout son caractère, sans parler de son génie, c’est
l’hymne religieuse, sous la forme d’un poème épique, à laquelle il a
consacré vingt années, _la Messiade_. Les chrétiens possédaient deux
poèmes, _l’Enfer_, du Dante, et _le Paradis Perdu_, de Milton: l’un
était plein d’images et de fantômes, comme la religion extérieure des
Italiens. Milton, qui avait vécu au milieu des guerres civiles,
excellait surtout dans la peinture des caractères, et son Satan est un
factieux gigantesque, armé contre la monarchie du ciel. Klopstock a
conçu le sentiment chrétien dans toute sa pureté; c’est au divin Sauveur
des hommes que son âme a été consacrée. Les Pères de l’Église ont
inspiré le Dante; la Bible, Milton: les plus grandes beautés du poème de
Klopstock sont puisées dans le Nouveau Testament; il sait faire
ressortir de la simplicité divine de l’Évangile, un charme de poésie qui
n’en altère point la pureté.
Lorsqu’on commence ce poème, on croit entrer dans une grande église, au
milieu de laquelle un orgue se fait entendre, et l’attendrissement et le
recueillement qu’inspirent les temples du Seigneur, s’emparent de l’âme
en lisant _la Messiade_.
Klopstock se proposa, dès sa jeunesse, ce poème pour but de son
existence: il me semble que les hommes s’acquitteraient tous dignement
envers la vie, si, dans un genre quelconque, un noble objet, une grande
idée, signalaient leur passage sur la terre; et c’est déjà une preuve
honorable de caractère que de diriger vers une même entreprise les
rayons épars de ses facultés, et les résultats de ses travaux. De
quelque manière qu’on juge les beautés et les défauts de _la Messiade_,
on devrait en lire souvent quelques vers: la lecture entière de
l’ouvrage peut fatiguer; mais chaque fois qu’on y revient, l’on respire
comme un parfum de l’âme, qui fait sentir de l’attrait pour toutes les
choses célestes.
Après de longs travaux, après un grand nombre d’années, Klopstock enfin
termina son poème. Horace, Ovide, etc., ont exprimé de diverses manières
le noble orgueil qui leur répondait de la durée immortelle de leurs
ouvrages: _Exegi monumentum æere perennius_: et, _nomenque erit
indelebile nostrum_[20]. Un sentiment d’une toute autre nature pénétra
l’âme de Klopstock quand _la Messiade_ fut achevée. Il l’exprime ainsi
dans l’ode au Rédempteur, qui est à la fin de son poème.
«Je l’espérais de toi, ô Médiateur céleste! j’ai chanté le cantique de
la nouvelle alliance. La redoutable carrière est parcourue, et tu m’as
pardonné mes pas chancelants.
«Reconnaissance, sentiment éternel, brûlant, exalté, fais retentir les
accords de ma harpe; hâte-toi; mon cœur est inondé de joie, et je verse
des pleurs de ravissement.
«Je ne demande aucune récompense; n’ai-je pas déjà goûté les plaisirs
des anges, puisque j’ai chanté mon Dieu? L’émotion pénétra mon âme
jusque dans ses profondeurs, et ce qu’il y a de plus intime en mon être
fut ébranlé.
«Le ciel et la terre disparurent à mes regards; mais bientôt l’orage se
calma: le souffle de ma vie ressemblait à l’air pur et serein d’un jour
de printemps.
«Ah! que je suis récompensé! n’ai-je pas vu couler les larmes des
chrétiens? et dans un autre monde, peut-être m’accueilleront-ils encore
avec ces célestes larmes!
«J’ai senti aussi les joies humaines; mon cœur, je voudrais en vain te
le cacher, mon cœur fut animé par l’ambition de la gloire: dans ma
jeunesse, il battit pour elle; maintenant, il bat encore, mais d’un
mouvement plus contenu.
«Ton apôtre n’a-t-il pas dit aux fidèles: _Que tout ce qui est vertueux
et digne de louange soit l’objet de vos pensées!_... C’est cette flamme
céleste que j’ai choisie pour guide; elle apparaît au-devant de mes pas,
et montre à mon œil ambitieux une route plus sainte.
«C’est par elle que le prestige des plaisirs terrestres ne m’a point
trompé; quand j’étais près de m’égarer, le souvenir des heures saintes
où mon âme fut initiée, les douces voix des anges, leurs harpes, leurs
concerts me rappelèrent à moi-même.
«Je suis au bout, oui, j’y suis arrivé, et je tremble de bonheur; ainsi
(pour parler humainement des choses célestes), ainsi nous serons émus,
quand nous nous trouverons un jour auprès de celui qui mourut et
ressuscita pour nous.
«C’est mon Seigneur et mon Dieu dont la main puissante m’a conduit à ce
but, à travers les tombeaux; il m’a donné la force et le courage contre
la mort qui s’approchait; et des dangers inconnus, mais terribles,
furent écartés du poète que protégeait le bouclier céleste.
«J’ai terminé le chant de la nouvelle alliance; la redoutable carrière
est parcourue. O Médiateur céleste, je l’espérais de toi!»
Ce mélange d’enthousiasme poétique et de confiance religieuse inspire
l’admiration et l’attendrissement tout ensemble. Les talents
s’adressaient jadis à des divinités de la Fable. Klopstock les a
consacrés, ces talents, à Dieu même; et, par l’heureuse union de la
religion chrétienne et de la poésie, il montre aux Allemands comment ils
peuvent avoir des beaux-arts qui leur appartiennent, et ne relèvent pas
seulement des anciens en vassaux imitateurs.
Ceux qui ont connu Klopstock le respectent autant qu’ils l’admirent. La
religion, la liberté, l’amour, ont occupé toutes ses pensées; il
professa la religion par l’accomplissement de tous ses devoirs; il
abdiqua la cause même de la liberté, quand le sang innocent l’eut
souillée, et la fidélité consacra les attachements de son cœur. Jamais
il ne s’appuya de son imagination pour justifier aucun écart; elle
exaltait son âme, sans l’égarer.
On dit que sa conversation était pleine d’esprit et même de goût; qu’il
aimait l’entretien des femmes, et surtout celui des Françaises, et qu’il
était bon juge de ce genre d’agréments que la pédanterie réprouve. Je le
crois facilement; car il y a toujours quelque chose d’universel dans le
génie, et peut-être même tient-il par des rapports secrets à la grâce,
du moins à celle que donne la nature.
Combien un tel homme était loin de l’envie, de l’égoïsme, des fureurs de
vanité, dont plusieurs écrivains se sont excusés au nom de leurs
talents! S’ils en avaient eu davantage, aucun de ces défauts ne les
aurait agités. On est orgueilleux, irritable, étonné de soi-même, quand
un peu d’esprit vient se mêler à la médiocrité du caractère; mais le
vrai génie inspire de la reconnaissance et de la modestie: car on sent
qui l’a donné, et l’on sent aussi quelles bornes celui qui l’a donné y a
mises.
On trouve dans la seconde partie de _la Messiade_, un très beau morceau
sur la mort de Marie, sœur de Marthe et de Lazare, et désignée dans
l’Evangile comme l’image de la vertu contemplative. Lazare, qui a reçu
de Jésus-Christ une seconde fois la vie, dit adieu à sa sœur avec un
mélange de douleur et de confiance profondément sensible. Klopstock a
fait des derniers moments de Marie un tableau de la mort du juste.
Lorsqu’à son tour il était aussi sur son lit de mort, il répétait d’une
voix expirante ses vers sur Marie; il se les rappelait, à travers les
ombres du cercueil, et les prononçait tout bas, pour s’exhorter lui-même
à bien mourir: ainsi, les sentiments exprimés par le jeune homme étaient
assez purs pour consoler le vieillard.
Ah! qu’il est beau, le talent, quand on ne l’a jamais profané, quand il
n’a servi qu’à révéler aux hommes, sous la forme attrayante des
beaux-arts, les sentiments généreux et les espérances religieuses
obscurcies au fond de leur cœur!
Ce même chant de la mort de Marie fut lu à la cérémonie funèbre de
l’enterrement de Klopstock. Le poète était vieux quand il cessa de
vivre; mais l’homme vertueux saisissait déjà les palmes immortelles qui
rajeunissent l’existence, et fleurissent sur les tombeaux. Tous les
habitants de Hambourg rendirent au patriarche de la littérature les
honneurs qu’on n’accorde guère ailleurs qu’au rang ou au pouvoir, et les
mânes de Klopstock reçurent la récompense que méritait sa belle vie.
CHAPITRE VI
_Lessing et Winckelmann._