lesquels les beautés de la nature se réfléchissent, et qui semblent
placés au pied des Alpes pour en multiplier les ravissants aspects. Un
temps orageux nous dérobait la vue distincte des montagnes; mais,
confondues avec les nuages, elles n’en étaient que plus redoutables. La
tempête grossissait, et bien qu’un sentiment de terreur s’emparât de mon
âme, j’aimais cette foudre du ciel qui confond l’orgueil de l’homme.
Nous nous reposâmes un moment dans une espèce de grotte, avant de nous
hasarder à traverser la partie du lac de Thun, qui est entourée de
rochers inabordables. C’est dans un lieu pareil que Guillaume Tell sut
braver les abîmes, et s’attacher à des écueils pour échapper à ses
tyrans. Nous aperçûmes alors dans le lointain cette montagne qui porte
le nom de Vierge (_Jungfrau_), parce qu’aucun voyageur n’a jamais pu
gravir jusqu’à son sommet: elle est moins haute que le Mont-Blanc, et
cependant elle inspire plus de respect, parce qu’on la sait
inaccessible.
Nous arrivâmes à Unterseen, et le bruit de l’Aar qui tombe en cascades
autour de cette petite ville, disposait l’âme à des impressions
rêveuses. Les étrangers, en grand nombre, étaient logés dans des maisons
de paysans fort propres, mais rustiques. Il était assez piquant de voir
se promener dans les rues d’Unterseen de jeunes Parisiens tout à coup
transportés dans les vallées de la Suisse; ils n’entendaient plus que le
bruit des torrents; ils ne voyaient plus que des montagnes, et
cherchaient si dans ces lieux solitaires ils pourraient s’ennuyer assez
pour retourner avec plus de plaisir encore dans le monde.
On a beaucoup parlé d’un air joué par les cors des Alpes, et dont les
Suisses recevaient une impression si vive qu’ils quittaient leurs
régiments, quand ils l’entendaient, pour retourner dans leur patrie. On
conçoit l’effet que peut produire cet air quand l’écho des montagnes le
répète; mais il est fait pour retentir dans l’éloignement; de près, il
ne cause pas une sensation très agréable. S’il était chanté par des voix
italiennes, l’imagination en serait tout à fait enivrée; mais peut-être
que ce plaisir ferait naître des idées étrangères à la simplicité du
pays. On y souhaiterait les arts, la poésie, l’amour, tandis qu’il faut
pouvoir s’y contenter du repos et de la vie champêtre.
Le soir qui précéda la fête, on alluma des feux sur les montagnes; c’est
ainsi que jadis les libérateurs de la Suisse se donnèrent le signal de
leur sainte conspiration. Ces feux, placés sur les sommets,
ressemblaient à la lune, lorsqu’elle se lève derrière les montagnes, et
qu’elle se montre à la fois ardente et paisible. On eût dit que des
astres nouveaux venaient assister au plus touchant spectacle que notre
monde puisse encore offrir. L’un de ces signaux enflammés semblait placé
dans le ciel, d’où il éclairait les ruines du château d’Unspunnen,
autrefois possédé par Berthold, le fondateur de Berne, en mémoire de qui
se donnait la fête. Des ténèbres profondes environnaient ce point
lumineux, et les montagnes, qui pendant la nuit ressemblent à de grands
fantômes, apparaissaient comme l’ombre gigantesque des morts qu’on
voulait célébrer.
Le jour de la fête, le temps était doux, mais nébuleux; il fallait que
la nature répondît à l’attendrissement de tous les cœurs. L’enceinte
choisie pour les jeux est entourée de collines parsemées d’arbres, et
des montagnes à perte de vue sont derrière ces collines. Tous les
spectateurs, au nombre de près de six mille, s’assirent sur les hauteurs
en pente, et les couleurs variées des habillements ressemblaient dans
l’éloignement à des fleurs répandues sur la prairie. Jamais un aspect
plus riant ne put annoncer une fête; mais quand les regards
s’élevaient, des rochers suspendus semblaient, comme la destinée,
menacer les humains au milieu de leurs plaisirs. Cependant s’il est une
joie de l’âme assez pure pour ne pas provoquer le sort, c’était
celle-là.
Lorsque la foule des spectateurs fut réunie, on entendit venir de loin
la procession de la fête, procession solennelle en effet, puisqu’elle
était consacrée au culte du passé. Une musique agréable l’accompagnait;
les magistrats paraissaient à la tête des paysans; les jeunes paysannes
étaient vêtues selon le costume ancien et pittoresque de chaque canton;
les hallebardes et les bannières de chaque vallée étaient portées en
avant de la marche par des hommes à cheveux blancs, habillés précisément
comme on l’était il y a cinq siècles, lors de la conjuration du Rutli.
Une émotion profonde s’emparait de l’âme, en voyant ces drapeaux si
pacifiques qui avaient pour gardiens des vieillards. Le vieux temps
était représenté par ces hommes âgés pour nous, mais si jeunes en
présence des siècles! Je ne sais quel air de confiance dans tous ces
êtres faibles touchait profondément, parce que cette confiance ne leur
était inspirée que par la loyauté de leur âme. Les yeux se remplissaient
de larmes au milieu de la fête, comme dans ces jours heureux et
mélancoliques où l’on célèbre la convalescence de ce qu’on aime.
Enfin les jeux commencèrent, et les hommes de la vallée et les hommes de
la montagne montrèrent, en soulevant d’énormes poids, en luttant les uns
contre les autres, une agilité et une force de corps très remarquables.
Cette force rendait autrefois les nations plus militaires; aujourd’hui
que la tactique et l’artillerie disposent du sort des armées, on ne voit
dans ces exercices que des jeux agricoles. La terre est mieux cultivée
par des hommes si robustes; mais la guerre ne se fait qu’à l’aide de la
discipline et du nombre, et les mouvements même de l’âme ont moins
d’empire sur la destinée humaine, depuis que les individus ont disparu
dans les masses, et que le genre humain semble dirigé, comme la nature
inanimée, par des lois mécaniques.
Après que les jeux furent terminés, et que le bon bailli du lieu eut
distribué les prix aux vainqueurs, on dîna sous des tentes, et l’on
chanta des vers à l’honneur de la tranquille félicité des Suisses. On
faisait passer à la ronde pendant le repas des coupes en bois, sur
lesquelles étaient sculptés Guillaume Tell et les trois fondateurs de la
liberté helvétique. On buvait avec transport au repos, à l’ordre, à
l’indépendance; et le patriotisme du bonheur s’exprimait avec une
cordialité qui pénétrait toutes les âmes.
«Les prairies sont aussi fleuries que jadis, les montagnes aussi
verdoyantes: quand toute la nature sourit, le cœur seul de l’homme
pourrait-il n’être qu’un désert[17]»?
Non, sans doute, il ne l’était pas; il s’épanouissait avec confiance au
milieu de cette belle contrée, en présence de ces hommes respectables,
animés tous par les sentiments les plus purs. Un pays pauvre, d’une
étendue très bornée, sans luxe, sans éclat, sans puissance, est chéri
par ses habitants comme un ami qui cache ses vertus dans l’ombre, et les
consacre toutes au bonheur de ceux qui l’aiment. Depuis cinq siècles que
dure la prospérité de la Suisse, on compte plutôt de sages générations
que de grands hommes. Il n’y a point de place pour l’exception quand
l’ensemble est si heureux. On dirait que les ancêtres de cette nation
règnent encore au milieu d’elle: toujours elle les respecte, les imite
et les recommence. La simplicité des mœurs et l’attachement aux
anciennes coutumes, la sagesse et l’uniformité dans la manière de vivre,
rapprochent de nous le passé, et nous rendent l’avenir présent. Une
histoire, toujours la même, ne semble qu’un seul moment dont la durée
est de plusieurs siècles.
La vie coule dans ces vallées comme les rivières qui les traversent; ce
sont des ondes nouvelles, mais qui suivent le même cours: puissent-ils
n’être point interrompus! puisse la même fête être souvent célébrée au
pied de ces mêmes montagnes! L’étranger les admire comme une merveille,
l’Helvétien les chérit comme un asile où les magistrats et les pères
soignent ensemble les citoyens et les enfants.
SECONDE PARTIE
DE LA LITTÉRATURE ET DES ARTS.
CHAPITRE PREMIER
_Pourquoi les Français ne rendent-ils pas justice à la littérature
allemande?_
Je pourrais répondre d’une manière fort simple à cette question, en
disant que très peu de personnes en France savent l’allemand, et que les
beautés de cette langue, surtout en poésie, ne peuvent être traduites en
français. Les langues teutoniques se traduisent facilement entre elles;
il en est de même des langues latines: mais celles-ci ne sauraient
rendre la poésie des peuples germaniques. Une musique composée pour un
instrument n’est point exécutée avec succès sur un instrument d’un autre
genre. D’ailleurs, la littérature allemande n’existe guère dans toute
son originalité qu’à dater de quarante à cinquante ans; et les Français,
depuis vingt années, sont tellement préoccupés par les événements
politiques, que toutes leurs études en littérature ont été suspendues.
Ce serait toutefois traiter bien superficiellement la question, que de
s’en tenir à dire que les Français sont injustes envers la littérature
allemande, parce qu’ils ne la connaissent pas; ils ont, il est vrai, des
préjugés contre elle, mais ces préjugés tiennent au sentiment confus des
différences prononcées qui existent entre la manière de voir et de
sentir des deux nations.
En Allemagne, il n’y a de goût fixe sur rien, tout est indépendant, tout
est individuel. L’on juge d’un ouvrage par l’impression qu’on en reçoit,
et jamais par les règles, puisqu’il n’y en a point de généralement
admises: chaque auteur est libre de se créer une sphère nouvelle. En
France, la plupart des lecteurs ne veulent jamais être émus, ni même
s’amuser aux dépens de leur conscience littéraire: le scrupule s’est
réfugié là. Un auteur allemand forme son public; en France, le public
commande aux auteurs. Comme on trouve en France un beaucoup plus grand
nombre de gens d’esprit qu’en Allemagne, le public y est beaucoup plus
imposant, tandis que les écrivains allemands, éminemment élevés
au-dessus de leurs juges, les gouvernent au lieu d’en recevoir la loi.
De là vient que ces écrivains ne se perfectionnent guère par la
critique; l’impatience des lecteurs, ou celle des spectateurs, ne les
oblige point à retrancher les longueurs de leurs ouvrages, et rarement
ils s’arrêtent à temps, parce qu’un auteur, ne se lassant presque jamais
de ses propres conceptions, ne peut être averti que par les autres du
moment où elles cessent d’intéresser. Les Français pensent et vivent
dans les autres, au moins sous le rapport de l’amour-propre; et l’on
sent, dans la plupart de leurs ouvrages, que le principal but n’est pas
l’objet qu’ils traitent, mais l’effet qu’ils produisent. Les écrivains
français sont toujours en société, alors même qu’ils composent; car ils
ne perdent pas de vue les jugements, les moqueries et le goût à la mode,
c’est-à-dire l’autorité littéraire sous laquelle on vit, à telle ou
telle époque.
La première condition pour écrire, c’est une manière de sentir vive et
forte. Les personnes qui étudient dans les autres ce qu’elles doivent
éprouver, et ce qu’il leur est permis de dire, littérairement parlant,
n’existent pas. Sans doute, nos écrivains de génie (et quelle nation en
possède plus que la France!) ne se sont asservis qu’aux liens qui ne
nuisaient pas à leur originalité; mais il faut comparer les deux pays en
masse, et dans le temps actuel, pour connaître à quoi tient leur
difficulté de s’entendre.
En France, on ne lit guère un ouvrage que pour en parler; en Allemagne,
où l’on vit presque seul, on veut que l’ouvrage même tienne compagnie;
et quelle société de l’âme peut-on faire avec un livre qui ne serait
lui-même que l’écho de la société! dans le silence de la retraite, rien
ne semble plus triste que l’esprit du monde. L’homme solitaire a besoin
qu’une émotion intime lui tienne lieu du mouvement extérieur qui lui
manque.
La clarté passe en France pour l’un des premiers mérites d’un écrivain;
car il s’agit, avant tout, de ne pas se donner de la peine et
d’attraper, en lisant le matin, ce qui fait briller le soir en causant.
Mais les Allemands savent que la clarté ne peut jamais être qu’un mérite
relatif: un livre est clair selon le sujet et selon le lecteur.
Montesquieu ne peut être compris aussi facilement que Voltaire, et
néanmoins il est aussi lucide que l’objet de ses méditations le permet.
Sans doute, il faut porter la lumière dans la profondeur; mais ceux qui
s’en tiennent aux grâces de l’esprit, et aux jeux des paroles, sont bien
plus sûrs d’être compris: ils n’approchent d’aucun mystère, comment donc
seraient-ils obscurs? Les Allemands, par un défaut opposé, se plaisent
dans les ténèbres; souvent ils remettent dans la nuit ce qui était au
jour, plutôt que de suivre la route battue; ils ont un tel dégoût pour
les idées communes, que, lorsqu’ils se trouvent dans la nécessité de les
retracer, ils les environnent d’une métaphysique abstraite qui peut les
faire croire nouvelles jusqu’à ce qu’on les ait reconnues. Les
écrivains allemands ne se gênent point avec leurs lecteurs; leurs
ouvrages étant reçus et commentés comme des oracles, ils peuvent les
entourer d’autant de nuages qu’il leur plaît; la patience ne manquera
point pour écarter ces nuages; mais il faut qu’à la fin on aperçoive une
divinité: car ce que les Allemands tolèrent le moins, c’est l’attente
trompée; leurs efforts mêmes et leur persévérance leur rendent les
grands résultats nécessaires. Dès qu’il n’y a pas dans un livre des
pensées fortes et nouvelles, il est bien vite dédaigné; et si le talent
fait tout pardonner, l’on n’apprécie guère les divers genres d’adresse
par lesquelles on peut essayer d’y suppléer.
La prose des Allemands est souvent trop négligée. L’on attache beaucoup
plus d’importance au style en France qu’en Allemagne; c’est une suite
naturelle de l’intérêt qu’on met à la parole, et du prix qu’elle doit
avoir dans un pays où la société domine. Tous les hommes d’un peu
d’esprit sont juges de la justesse et de la convenance de telle ou telle
phrase, tandis qu’il faut beaucoup d’attention et d’étude pour saisir
l’ensemble et l’enchaînement d’un ouvrage. D’ailleurs les expressions
prêtent bien plus à la plaisanterie que les pensées, et dans tout ce qui
tient aux mots, l’on rit avant d’avoir réfléchi. Cependant, la beauté du
style n’est point, il faut en convenir, un avantage purement extérieur;
car les sentiments vrais inspirent presque toujours les expressions les
plus nobles et les plus justes; et, s’il est permis d’être indulgent
pour le style d’un écrit philosophique, on ne doit pas l’être pour celui
d’une composition littéraire; dans la sphère des beaux-arts, la forme
appartient autant à l’âme que le sujet même.
L’art dramatique offre un exemple frappant des facultés distinctes des
deux peuples. Tout ce qui se rapporte à l’action, à l’intrigue, à
l’intérêt des événements, est mille fois mieux combiné, mille fois
mieux conçu chez les Français; tout ce qui tient au développement des
impressions du cœur, aux orages secrets des passions fortes, est
beaucoup plus approfondi chez les Allemands.
Il faut, pour que les hommes supérieurs de l’un et de l’autre pays
atteignent au plus haut point de perfection, que le Français soit
religieux, et que l’Allemand soit un peu mondain. La piété s’oppose à la
dissipation d’âme, qui est le défaut et la grâce de la nation française;
la connaissance des hommes et de la société donnerait aux Allemands, en
littérature, le goût et la dextérité qui leur manquent. Les écrivains
des deux pays sont injustes les uns envers les autres: les Français
cependant se rendent plus coupables à cet égard que les Allemands; ils
jugent sans connaître, ou n’examinent qu’avec un parti pris: les
Allemands sont plus impartiaux. L’étendue des connaissances fait passer
sous les yeux tant de manières de voir diverses, qu’elle donne à
l’esprit la tolérance qui naît de l’universalité.
Les Français gagneraient plus néanmoins à concevoir le génie allemand
que les Allemands à se soumettre au bon goût français. Toutes les fois
que de nos jours, on a pu faire entrer dans la régularité française un
peu de sève étrangère, les Français y ont applaudi avec transport. J.-J.
Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, etc., dans
quelques-uns de leurs ouvrages, sont tous, même à leur insu, de l’école
germanique, c’est-à-dire, qu’ils ne puisent leur talent que dans le fond
de leur âme. Mais si l’on voulait discipliner les écrivains allemands
d’après les lois prohibitives de la littérature française, ils ne
sauraient comment naviguer au milieu des écueils qu’on leur aurait
indiqués; ils regretteraient la pleine mer, et leur esprit serait plus
troublé qu’éclairé. Il ne s’ensuit pas qu’ils doivent tout hasarder, et
qu’ils ne feraient pas bien de s’imposer quelquefois des bornes; mais il
leur importe de les placer d’après leur manière de voir. Il faut, pour
leur faire adopter de certaines restrictions nécessaires, remonter au
principe de ces restrictions, sans jamais employer l’autorité du
ridicule contre laquelle ils sont tout à fait révoltés.
Les hommes de génie de tous les pays sont faits pour se comprendre et
pour s’estimer; mais le vulgaire des écrivains et des lecteurs allemands
et français rappelle cette fable de La Fontaine, où la cigogne ne peut
manger dans le plat, ni le renard dans la bouteille. Le contraste le
plus parfait se fait voir entre les esprits développés dans la solitude
et ceux qui sont formés par la société. Les impressions du dehors et le
recueillement de l’âme, la connaissance des hommes et l’étude des idées
abstraites, l’action et la théorie donnent des résultats tout à fait
opposés. La littérature, les arts, la philosophie, la religion des deux
peuples, attestent cette différence; et l’éternelle barrière du Rhin
sépare deux régions intellectuelles qui, non moins que les deux
contrées, sont étrangères l’une à l’autre.
CHAPITRE II
_Du jugement qu’on porte en Angleterre sur la littérature allemande._
La littérature allemande est beaucoup plus connue en Angleterre qu’en
France. On y étudie davantage les langues étrangères, et les Allemands
ont plus de rapports naturels avec les Anglais qu’avec les Français;
cependant il y a des préjugés, même en Angleterre, contre la philosophie
et la littérature des Allemands. Il peut être intéressant d’en examiner
la cause.
Le goût de la société, le plaisir et l’intérêt de la conversation ne
sont point ce qui forme les esprits en Angleterre: les affaires, le
parlement, l’administration, remplissent toutes les têtes, et les
intérêts politiques sont le principal objet des méditations. Les Anglais
veulent à tout des résultats immédiatement applicables, et de là
naissent leurs préventions contre une philosophie qui a pour objet le
beau plutôt que l’utile.
Les Anglais ne séparent point, il est vrai, la dignité de l’utilité, et
toujours ils sont prêts, quand il le faut, à sacrifier ce qui est utile
à ce qui est honorable; mais ils ne se prêtent pas volontiers, comme il
est dit dans _Hamlet_, à ces _conversations avec l’air_, dont les
Allemands sont très épris. La philosophie des Anglais est dirigée vers
les résultats avantageux au bien-être de l’humanité. Les Allemands
s’occupent de la vérité pour elle-même, sans penser au parti que les
hommes peuvent en tirer. La nature de leurs gouvernements ne leur ayant
point offert des occasions grandes et belles de mériter la gloire et de
servir la patrie, ils s’attachent en tout genre à la contemplation, et
cherchent dans le ciel l’espace que leur étroite destinée leur refuse
sur la terre. Ils se plaisent dans l’idéal, parce qu’il n’y a rien dans
l’état actuel des choses qui parle à leur imagination. Les Anglais
s’honorent avec raison de tout ce qu’ils possèdent, de tout ce qu’ils
sont, de tout ce qu’ils peuvent être; ils placent leur admiration et
leur amour sur leurs lois, leurs mœurs et leur culte. Ces nobles
sentiments donnent à l’âme plus de force et d’énergie; mais la pensée va
peut-être encore plus loin, quand elle n’a point de bornes, ni même de
but déterminé, et que, sans cesse en rapport avec l’immense et l’infini,
aucun intérêt ne la ramène aux choses de ce monde.
Toutes les fois qu’une idée se consolide, c’est-à-dire qu’elle se change
en institution, rien de mieux que d’en examiner attentivement les
résultats et les conséquences, de la circonscrire et de la fixer: mais
quand il s’agit d’une théorie, il faut la considérer en elle-même; il
n’est plus question de pratique, il n’est plus question d’utilité; et la
recherche de la vérité dans la philosophie, comme l’imagination dans la
poésie, doit être indépendante de toute entrave.
Les Allemands sont comme les éclaireurs de l’armée de l’esprit humain;
ils essaient des routes nouvelles, ils tentent des moyens inconnus;
comment ne serait-on pas curieux de savoir ce qu’ils disent, au retour
de leurs excursions dans l’infini? Les Anglais, qui ont tant
d’originalité dans le caractère, redoutent néanmoins assez généralement
les nouveaux systèmes. La sagesse d’esprit leur a fait tant de bien dans
les affaires de la vie, qu’ils aiment à la retrouver dans les études
intellectuelles; et c’est là cependant que l’audace est inséparable du
génie. Le génie, pourvu qu’il respecte la religion et la morale, doit
aller aussi loin qu’il veut: c’est l’empire de la pensée qu’il agrandit.
La littérature, en Allemagne, est tellement empreinte de la philosophie
dominante, que l’éloignement qu’on aurait pour l’une pourrait influer
sur le jugement qu’on porterait sur l’autre: cependant les Anglais,
depuis quelque temps, traduisent avec plaisir les poètes allemands et ne
méconnaissent point l’analogie qui doit résulter d’une même origine. Il
y a plus de sensibilité dans la poésie anglaise, et plus d’imagination
dans la poésie allemande. Les affections domestiques exerçant un grand
empire sur le cœur des Anglais, leur poésie se sent de la délicatesse et
de la fixité de ces affections: les Allemands, plus indépendants en
tout, parce qu’ils ne portent l’empreinte d’aucune institution
politique, peignent les sentiments comme les idées, à travers des
nuages: on dirait que l’univers vacille devant leurs yeux, et
l’incertitude même de leurs regards multiplie les objets dont leur
talent peut se servir.
Le principe de la terreur, qui est un des grands moyens de la poésie
allemande, a moins d’ascendant sur l’imagination des Anglais de nos
jours; ils décrivent la nature avec charme, mais elle n’agit plus sur
eux comme une puissance redoutable qui renferme dans son sein les
fantômes, les présages, et tient chez les modernes la même place que la
destinée parmi les anciens. L’imagination, en Angleterre, est presque
toujours inspirée par la sensibilité; l’imagination des Allemands est
quelquefois rude et bizarre: la religion de l’Angleterre est plus
sévère, celle de l’Allemagne est plus vague; et la poésie des nations
doit nécessairement porter l’empreinte de leurs sentiments religieux. La
convenance ne règne point dans les arts en Angleterre comme en France;
cependant l’opinion publique y a plus d’empire qu’en Allemagne; l’unité
nationale en est la cause. Les Anglais veulent mettre d’accord en toutes
choses les actions et les principes; c’est un peuple sage et bien
ordonné, qui a compris dans la sagesse la gloire, et dans l’ordre la
liberté: les Allemands, n’ayant fait que rêver l’une et l’autre, ont
examiné les idées indépendamment de leur application, et se sont ainsi
nécessairement élevés plus haut en théorie.