D'après le traité de paix, d'amitié et de commerce signé à Yedo le 9

octobre 1858, entre la France et le Japon, les villes et ports de

Hakodadi, Kanagaoua et Nangasaki devaient être ouverts au commerce et à

la résidence des Français, à dater du 15 août 1859. Ensuite devait être

faite l'ouverture de quatre autres ports et villes à des époques

déterminées: le 1er janvier 1860 était fixé pour l'ouverture de Nigata,

ou d'un autre port sur la côte ouest de Nippoune, dans le cas où cette

ville n'aurait pas un port reconnu d'accès convenable. L'ouverture de

Yedo était marquée au 1er janvier 1862, et enfin Shiogo et Osaka le

1er janvier 1863. Dès le principe, Kanagaoua fut échangé contre

Yokohama, placé à côté sur la même baie, et dont les navires peuvent

approcher davantage. Le port de Nigata fut déclaré impraticable; mais

nous voici en l'an 1865, et nous en sommes encore réduits aux trois

villes de Nangasaki, Yokohama et Hakodadi. De ces trois points, Yokohama

forme la station la plus importante, et c'est là que se concentrent

presque toutes les affaires.

On pourrait supposer que le mouvement commercial serait plus important,

si les quatre ports qui devraient être ouverts l'étaient en effet.

Mais, serait-il réellement de notre intérêt, en admettant de notre côté

le droit d'exiger l'ouverture de ces ports, de poursuivre violemment

l'exécution des engagements, au lieu d'en rechercher la réalisation par

l'habitude des rapports bienveillants et avantageux pour les deux

partis? Tout ce qui précède vient aboutir ici pour répondre à cette

interrogation. Je ne m'arrêterai pas sur la question de droit, car dans

la lettre du traité est exprimé un engagement formel qui lie le

gouvernement japonais, je ferai simplement remarquer que cet engagement

se complique de circonstances qui lui enlèvent son caractère absolu. En

effet, c'est la présence des étrangers, qui elle-même a amené les

complications qui momentanément entravent le gouvernement dans la

réalisation de ses promesses. Nous ne pouvons donc pas nous montrer par

trop sévères pour un état de choses dont nous sommes nous-mêmes la

cause; surtout si nous nous rappelons la manière dont a été posé le

principe de l'admission étrangère en présence de la flotte et des

canons du commodore Perry. Une seule raison pourrait nous permettre de

poser notre droit dans toute sa rigueur, ce serait la mauvaise foi du

gouvernement taïkounal. Sur ce point, nous sommes suffisamment édifiés

par la connaissance des pouvoirs publics au Japon, par l'intérêt même du

taïkoune et par la franchise de plusieurs actes importants de son

gouvernement. Cette franchise se montre dans la communication qui fut

faite par les ministres de Yedo d'un décret d'expulsion lancé par le

mikado contre les étrangers et notifié à la cour de Yedo, qui, tout en

protestant, faisait, dans une démarche pénible, l'aveu de son rôle

secondaire. Cette même netteté d'action se retrouve dans l'initiative

que prit le gouvernement taïkounal de faire retirer au mikado son

décret, ce qui eut lieu à la suite d'une grande assemblée de la noblesse

réunie en octobre 1863 à Osaka. Enfin le fait le plus significatif se

passa, ce printemps dernier, à Paris, où les ambassadeurs japonais

engagèrent le taïkoune avec l'Europe contre un prince japonais. Cet

engagement fut en effet exécuté dans la part que prit la cour de Yedo à

la démonstration alliée contre le prince de Nagato.

De ces considérations, il résulte que nous n'avons certainement pas le

droit de nous montrer violents dans la revendication absolue des

priviléges que nous concèdent les traités. En admettant même que notre

droit fût absolu et hors de toute discussion, notre intérêt particulier

nous conseillerait encore, pour conquérir et étendre notre position, de

n'user que de persuasion vis-à-vis du peuple et de Yedo, et de n'user de

rigueur que d'accord avec le taïkoune. Ce résultat reste le même,

quelles que soient nos préoccupations de conquête ou de sympathie. Que

nous envisagions l'intérêt colonial au point de vue de la supériorité de

race qui procède par substitution, ou bien, au contraire, sous le

rapport des relations sympathiques qui procèdent par union, cet intérêt

nous dictera toujours la même conduite d'échanges, de services et

d'alliance taïkounale. En parlant de l'intérêt colonial dirigé par

l'esprit de conquête, il ne s'agit évidemment pas ici d'un refoulement

immédiat et complet, mais comme un caractère se retrouve dans chaque

détail d'une action qui émane de lui, il n'est pas hors de propos de

l'envisager franchement et dans son entière expression. Sous ce rapport

nous dirions que le système de substitution réalise un intérêt plus

immédiat, mais que son triomphe complet serait un malheur par

l'immobilité et la désorganisation qu'amènerait l'expansion exclusive

d'une seule tendance; les peuples ont chacun leur aptitude spéciale, et

de cette diversité d'aptitude, aussi nécessaire à l'harmonie sociale que

la diversité des couleurs à l'harmonie de la lumière, naît le mouvement

qui conduit au progrès. Du reste, quoi qu'il en soit des conséquences,

le fait ne pourrait, dans notre intérêt, se produire, même

partiellement, à cause de l'éloignement de cette nation, du nombre de sa

population, et enfin du courage et de l'intelligence qui distinguent le

peuple japonais.

Toute violence qui pourrait réunir la nation entière contre l'étranger

ne trouverait donc pas de compensation, même au point de vue

d'envahissement. Le système opposé qui cherche l'expansion en conservant

et développant le génie spécial de chaque peuple, ne trouverait, à plus

forte raison, aucune satisfaction possible dans la voie de lutte. La

politique proposée est ainsi la seule possible, et c'est à son abri que

nous devons rechercher notre intérêt avec et dans l'intérêt japonais.

Notre but doit être d'aider au développement naturel de ce peuple, dans

son génie spécial, et de retrouver chez lui de nouveaux éléments

d'activité pour nous-même. Sa situation empêche toute jalousie de notre

part; il nous est donc facile de rester dans les limites tracées par la

raison. Le moyen sera l'alliance avec le taïkoune, et l'emploi de la

force d'accord seulement avec les actes de son gouvernement. Il a tout

intérêt à se mettre à la tête d'un mouvement dont la conséquence sera

pour lui-même une augmentation de puissance, qui le rendra l'arbitre

souverain du Japon. L'indécision de notre politique peut seule le faire

hésiter. A l'abri de l'alliance taïkounale, les intérêts pourront se

rapprocher et s'étendre; les rapports commerciaux amèneront des rapports

industriels avec le magnifique horizon des richesses minéralogiques et

agricoles; deux civilisations pourront alors, à travers les mers

immenses et des peuples engourdis, se donner la main avec confiance, et

se prêter un mutuel concours dans le développement de leurs sociétés.

FIN.

Le Japon · 第 4 / 4 段