Maurice s'arrêta. Il allait dire: «Parce que je vous aime.»

--Je ne puis vous dire pourquoi, reprit Maurice en rougissant. Le

farouche républicain, près de Geneviève, était timide et hésitant comme

une jeune fille. Geneviève sourit.

--Dites, reprit-elle, qu'il n'y a pas de sympathie entre vous, et je

vous croirai peut-être. Vous êtes une nature ardente, un esprit

brillant, un homme recherché; Morand est un marchand greffé sur un

chimiste. Il est timide, il est modeste... et c'est cette timidité et

cette modestie qui l'empêchent de faire le premier pas au-devant de

vous.

--Eh! qui lui demande de faire le premier pas au-devant de moi? J'en ai

fait cinquante, moi, au-devant de lui; il ne m'a jamais répondu. Non,

continua Maurice en secouant la tête; non, ce n'est certes point cela.

--Eh bien, qu'est-ce alors?

Maurice préféra se taire.

Le lendemain du jour où il avait eu cette explication avec Geneviève, il

arriva chez elle à deux heures de l'après-midi; il la trouva en toilette

de sortie.

--Ah! soyez le bienvenu, dit Geneviève, vous allez me servir de

chevalier.

--Et où allez-vous donc? demanda Maurice.

--Je vais à Auteuil. Il fait un temps délicieux. Je désirerais marcher

un peu à pied; notre voiture nous conduira jusqu'au delà de la barrière,

où nous la retrouverons, puis nous gagnerons Auteuil en nous promenant,

et, quand j'aurai fini ce que j'ai à faire à Auteuil, nous reviendrons

la prendre.

--Oh! dit Maurice enchanté, l'excellente journée que vous m'offrez là!

Les deux jeunes gens partirent. Au delà de Passy, la voiture les

descendit sur la route. Ils sautèrent légèrement sur le revers du chemin

et continuèrent leur promenade à pied.

En arrivant à Auteuil, Geneviève s'arrêta.

--Attendez-moi au bord du parc, dit-elle, j'irai vous rejoindre quand

j'aurai fini.

--Chez qui allez-vous donc? demanda Maurice.

--Chez une amie.

--Où je ne puis vous accompagner? Geneviève secoua la tête en souriant.

--Impossible, dit-elle. Maurice se mordit les lèvres.

--C'est bien, dit-il, j'attendrai.

--Eh! quoi? demanda Geneviève.

--Rien, répondit Maurice. Serez-vous longtemps?

--Si j'avais cru vous déranger, Maurice, si j'avais su que votre journée

fût prise, dit Geneviève, je ne vous eusse point prié de me rendre le

petit service de venir avec moi, je me fusse fait accompagner par...

--Par M. Morand? interrogea vivement Maurice.

--Non point. Vous savez que M. Morand est à la fabrique de Rambouillet

et ne doit revenir que ce soir.

--Alors, voilà à quoi j'ai dû la préférence?

--Maurice, dit doucement Geneviève, je ne puis faire attendre la

personne qui m'a donné rendez-vous; si cela vous gêne de me ramener,

retournez à Paris; seulement, renvoyez-moi la voiture.

--Non, non, madame, dit vivement Maurice, je suis à vos ordres. Et il

salua Geneviève, qui poussa un faible soupir et entra dans Auteuil.

Maurice alla au rendez-vous convenu et se promena de long en large,

abattant de sa canne, comme Tarquin, toutes les têtes d'herbe, de fleurs

ou de chardons qui se trouvaient sur son chemin. Au reste, ce chemin

était borné à un petit espace; comme tous les gens fortement préoccupés,

Maurice allait et revenait presque aussitôt sur ses pas.

Ce qui occupait Maurice, c'était de savoir si Geneviève l'aimait ou ne

l'aimait point: toutes ses manières avec le jeune homme étaient celles

d'une soeur ou d'une amie; mais il sentait que ce n'était plus assez.

Lui l'aimait de tout son amour. Elle était devenue la pensée éternelle

de ses jours, le rêve sans cesse renouvelé de ses nuits. Autrefois, il

ne demandait qu'une chose, revoir Geneviève. Maintenant, ce n'était plus

assez: il fallait que Geneviève l'aimât.

Geneviève resta absente pendant une heure, qui lui parut un siècle;

puis, il la vit venir à lui, le sourire sur les lèvres. Maurice, au

contraire, marcha à elle, les sourcils froncés. Notre pauvre coeur est

ainsi fait, qu'il s'efforce de puiser la douleur au sein du bonheur

même.

Geneviève prit en souriant le bras de Maurice.

--Me voilà, dit-elle; pardon, mon ami, de vous avoir fait attendre....

Maurice répondit par un mouvement de tête, et tous deux prirent une

charmante allée, molle, ombreuse, touffue, qui, par un détour, devait

les amener à la grand'route.

C'était une de ces délicieuses soirées de printemps où chaque plante

envoie au ciel son émanation, où chaque oiseau, immobile sur la branche

ou sautillant dans les broussailles, jette son hymne d'amour à Dieu, une

de ces soirées enfin qui semblent destinées à vivre dans le souvenir.

Maurice était muet; Geneviève était pensive: elle effeuillait d'une main

les fleurs d'un bouquet, qu'elle tenait de son autre main appuyée au

bras de Maurice.

--Qu'avez-vous? demanda tout à coup Maurice, et qui vous rend donc si

triste aujourd'hui?

Geneviève aurait pu lui répondre: «Mon bonheur.» Elle le regarda de son

doux et poétique regard.

--Mais vous-même, dit-elle, n'êtes-vous point plus triste que

d'habitude?

--Moi, dit Maurice, j'ai raison d'être triste, je suis malheureux; mais

vous?

--Vous, malheureux?

--Sans doute; ne vous apercevez-vous point quelquefois, au tremblement

de ma voix que je souffre? Ne m'arrive-t-il point, quand je cause avec

vous ou avec votre mari, de me lever tout à coup et d'être forcé d'aller

demander de l'air au ciel, parce qu'il me semble que ma poitrine va se

briser?

--Mais, demanda Geneviève embarrassée, à quoi attribuez-vous cette

souffrance?

--Si j'étais une petite-maîtresse, dit Maurice en riant d'un rire

douloureux, je dirais que j'ai mal aux nerfs.

--Et, dans ce moment, vous souffrez?

--Beaucoup, dit Maurice.

--Alors, rentrons.

--Déjà, madame?

--Sans doute.

--Ah! c'est vrai, murmura le jeune homme, j'oubliais que M. Morand doit

revenir de Rambouillet à la tombée de la nuit et que voilà la nuit qui

tombe. Geneviève le regarda avec une expression de reproche.

--Oh! encore? dit-elle.

--Pourquoi donc m'avez-vous fait, l'autre jour, de M. Morand un si

pompeux éloge? dit Maurice. C'est votre faute.

--Depuis quand, devant les gens qu'on estime, demanda Geneviève, ne

peut-on pas dire ce qu'on pense d'un homme estimable?

--C'est une estime bien vive que celle qui fait hâter le pas, comme vous

le faites en ce moment, de peur d'être en retard de quelques minutes.

--Vous êtes, aujourd'hui, souverainement injuste, Maurice; n'ai-je point

passé une partie de la journée avec vous?

--Vous avez raison, et je suis trop exigeant, en vérité, reprit Maurice,

se laissant aller à la fougue de son caractère. Allons revoir M. Morand,

allons!

Geneviève sentait le dépit passer de son esprit à son coeur.

--Oui, dit-elle, allons revoir M. Morand. Celui-là, du moins, est un ami

qui ne m'a jamais fait de peine.

--Ce sont des amis précieux que ceux-là, dit Maurice étouffant de

jalousie, et je sais que pour ma part, je désirerais en connaître de

pareils.

Ils étaient en ce moment sur la grand'route, l'horizon rougissait; le

soleil commençait à disparaître, faisant étinceler ses derniers rayons

aux moulures dorées du dôme des Invalides. Une étoile, la première,

celle qui, dans une autre soirée, avait déjà attiré les regards de

Geneviève, étincelait dans l'azur fluide du ciel.

Geneviève quitta le bras de Maurice avec une tristesse résignée.

--Qu'avez-vous à me faire souffrir? dit-elle.

--Ah! dit Maurice, j'ai que je suis moins habile que des gens que je

connais; j'ai que je ne sais point me faire aimer.

--Maurice! fit Geneviève.

--Oh! madame, s'il est constamment bon, constamment égal, c'est qu'il ne

souffre pas, lui.

Geneviève appuya de nouveau sa blanche main sur le bras puissant de

Maurice.

--Je vous en prie, dit-elle d'une voix altérée, ne parlez plus, ne

parlez plus!

--Et pourquoi cela?

--Parce que votre voix me fait mal.

--Ainsi, tout vous déplaît en moi, même ma voix?

--Taisez-vous, je vous en conjure.

--J'obéirai, madame. Et le fougueux jeune homme passa sa main sur son

front humide de sueur.

Geneviève vit qu'il souffrait réellement. Les natures dans le genre de

celle de Maurice ont des douleurs inconnues.

--Vous êtes mon ami, Maurice, dit Geneviève en le regardant avec une

expression céleste; un ami précieux pour moi: faites, Maurice, que je ne

perde pas mon ami.

--Oh! vous ne le regretteriez pas longtemps! s'écria Maurice.

--Vous vous trompez, dit Geneviève, je vous regretterais longtemps,

toujours.

--Geneviève! Geneviève! s'écria Maurice, ayez pitié de moi!

Geneviève frissonna. C'était la première fois que Maurice disait son nom

avec une expression si profonde.

--Eh bien, continua Maurice, puisque vous m'avez deviné, laissez-moi

tout vous dire, Geneviève; car, dussiez-vous me tuer d'un regard... il y

a trop longtemps que je me tais; je parlerai, Geneviève.

--Monsieur, dit la jeune femme, je vous ai supplié, au nom de notre

amitié, de vous taire; monsieur, je vous en supplie encore; que ce soit

pour moi, si ce n'est point pour vous. Pas un mot de plus, au nom du

ciel, pas un mot de plus!

--L'amitié, l'amitié. Ah! si c'est une amitié pareille à celle que vous

me portez, que vous avez pour M. Morand, je ne veux plus de votre

amitié, Geneviève; il me faut à moi plus qu'aux autres.

--Assez, dit madame Dixmer avec un geste de reine, assez, monsieur

Lindey; voici notre voiture, veuillez me reconduire chez mon mari.

Maurice tremblait de fièvre et d'émotion; lorsque Geneviève, pour

rejoindre la voiture, qui, en effet, se tenait à quelques pas seulement,

posa sa main sur le bras de Maurice, il sembla au jeune homme que cette

main était de flamme. Tous deux montèrent dans la voiture: Geneviève

s'assit au fond, Maurice se plaça sur le devant. On traversa tout Paris

sans que ni l'un ni l'autre eussent prononcé une parole.

Seulement, pendant tout le trajet, Geneviève avait tenu son mouchoir

appuyé sur ses yeux.

Lorsqu'ils rentrèrent à la fabrique, Dixmer était occupé dans son

cabinet de travail; Morand arrivait de Rambouillet, et était en train de

changer de costume. Geneviève tendit la main à Maurice en rentrant dans

sa chambre, et lui dit:

--Adieu, Maurice, vous l'avez voulu. Maurice ne répondit rien; il alla

droit à la cheminée où pendait une miniature représentant Geneviève: il

la baisa ardemment, la pressa sur son coeur, la remit à sa place et

sortit. Maurice était rentré chez lui sans savoir comment il y était

revenu; il avait traversé Paris sans rien voir, sans rien entendre; les

choses qui venaient de se passer s'étaient écoulées devant lui comme

dans un rêve, sans qu'il pût se rendre compte ni de ses actions, ni de

ses paroles, ni du sentiment qui les avait inspirées. Il y a des moments

où l'âme la plus sereine, la plus maîtresse d'elle-même, s'oublie à des

violences que lui commandent les puissances subalternes de

l'imagination.

Ce fut, comme nous l'avons dit, une course, et non un retour, que la

marche de Maurice; il se déshabilla sans le secours de son valet de

chambre, ne répondit pas à sa cuisinière, qui lui montrait un souper

tout préparé; puis, prenant les lettres de la journée sur sa table, il

les lut toutes, les unes après les autres, sans en comprendre un seul

mot. Le brouillard de la jalousie, l'ivresse de la raison, n'était point

encore dissipé.

À dix heures, Maurice se coucha machinalement, comme il avait fait

toutes choses depuis qu'il avait quitté Geneviève.

Si, à Maurice de sang-froid, on eût raconté comme d'un autre la conduite

étrange qu'il avait tenue, il ne l'aurait pas comprise, et il eût

regardé comme fou celui qui avait accompli cette espèce d'action

désespérée, que n'autorisaient ni une trop grande réserve, ni un trop

grand abandon de Geneviève; ce qu'il sentit seulement, ce fut un coup

terrible porté à des espérances dont il ne s'était jamais même rendu

compte, et sur lesquelles, toutes vagues qu'elles étaient, reposaient

tous ses rêves de bonheur qui, pareils à une insaisissable vapeur,

flottaient informes à l'horizon.

Aussi il arriva à Maurice ce qui arrive presque toujours en pareil cas:

étourdi du coup reçu, il s'endormit aussitôt qu'il se sentit dans son

lit, ou plutôt il demeura privé de gentiment jusqu'au lendemain.

Un bruit le réveilla cependant: c'était celui que faisait son officieux

en ouvrant la porte; il venait, selon sa coutume, ouvrir les fenêtres de

la chambre à coucher de Maurice, qui donnaient sur un grand jardin, et

apporter des fleurs.

On cultivait force fleurs en 93, et Maurice les adorait; mais il ne jeta

pas même un coup d'oeil sur les siennes, et, appuyant à demi soulevée sa

tête alourdie sur sa main, il essaya de se rappeler ce qui s'était passé

la veille.

Maurice se demanda à lui-même, sans pouvoir s'en rendre compte, quelles

étaient les causes de sa maussaderie; la seule était sa jalousie pour

Morand; mais le moment était mal choisi de s'amuser à être jaloux d'un

homme, quand cet homme était à Rambouillet, et qu'en tête à tête avec la

femme qu'on aime, on jouit de ce tête-à-tête avec toute la suavité dont

l'entoure la nature, qui se réveille dans un des premiers beaux jours de

printemps.

Ce n'était point la défiance de ce qui avait pu se passer dans cette

maison d'Auteuil où il avait conduit Geneviève et où elle était restée

plus d'une heure; non, le tourment incessant de sa vie, c'était cette

idée que Morand était amoureux de Geneviève; et, singulière fantaisie du

cerveau, singulière combinaison du caprice, jamais un geste, jamais un

regard, jamais un mot de l'associé de Dixmer n'avait donné une apparence

de réalité à une pareille supposition.

La voix du valet de chambre le tira de sa rêverie.

--Citoyen, dit-il en lui montrant les lettres ouvertes sur la table,

avez-vous fait choix de celles que vous gardez, ou puis-je tout brûler?

--Brûler quoi? dit Maurice.

--Mais les lettres que le citoyen a lues hier avant de se coucher.

Maurice ne se souvenait pas d'en avoir lu une seule.

--Brûlez tout, dit-il.

--Voici celles d'aujourd'hui, citoyen, dit l'officieux. Il présenta un

paquet de lettres à Maurice et alla jeter les autres dans la cheminée.

Maurice prit le papier qu'on lui présentait, sentit sous ses doigts

l'épaisseur d'une cire, et crut vaguement reconnaître un parfum ami. Il

chercha parmi les lettres, et vit un cachet et une écriture qui le

firent tressaillir. Cet homme, si fort en face de tout danger, pâlissait

à la seule odeur d'une lettre. L'officieux s'approcha de lui pour lui

demander ce qu'il avait; mais Maurice lui fit de la main signe de

sortir. Maurice tournait et retournait cette lettre; il avait le

pressentiment qu'elle renfermait un malheur pour lui, et il tressaillit

comme on tremble devant l'inconnu.

Cependant il rappela tout son courage, l'ouvrit et lut ce qui suit:

«Citoyen Maurice, «Il faut que nous rompions des liens qui, de votre

côté, affectent de dépasser les lois de l'amitié. Vous êtes un homme

d'honneur, citoyen, et, maintenant qu'une nuit s'est écoulée sur ce qui

s'est passé entre nous hier au soir, vous devez comprendre que votre

présence est devenue impossible à la maison. Je compte sur vous pour

trouver telle excuse qu'il vous plaira près de mon mari. En voyant

arriver aujourd'hui même une lettre de vous pour M. Dixmer, je me

convaincrai qu'il faut que je regrette un ami malheureusement égaré,

mais que toutes les convenances sociales m'empêchent de revoir.

«Adieu pour toujours.

«GENEVIÈVE.»

«_P.-S.--_Le porteur attend la réponse.»

Maurice appela: le valet de chambre reparut.

--Qui a apporté cette lettre?

--Un citoyen commissionnaire.

--Est-il là?

--Oui.

Maurice ne soupira point, n'hésita point. Il sauta à bas de son lit,

passa un pantalon à pieds, s'assit devant son pupitre, prit la première

feuille de papier venue (il se trouva que c'était un papier avec en-tête

imprimée au nom de la section), et écrivit:

«Citoyen Dixmer, «Je vous aimais, je vous aime encore, mais je ne puis

plus vous voir.»

Maurice chercha la cause pour laquelle il ne pouvait plus voir le

citoyen Dixmer, et une seule se présenta à son esprit, ce fut celle qui,

à cette époque, se serait présentée à l'esprit de tout le monde. Il

continua donc:

«Certains bruits courent sur votre tiédeur pour la chose publique. Je ne

veux point vous accuser et n'ai point de vous mission de vous défendre.

Recevez mes regrets et soyez persuadé que vos secrets demeurent

ensevelis dans mon coeur.»

Maurice ne relut pas même cette lettre, qu'il avait écrite, comme nous

l'avons dit, sous l'impression de la première idée qui s'était présentée

à lui. Il n'y avait pas de doute sur l'effet qu'elle devait produire.

Dixmer, excellent patriote, comme Maurice avait pu le voir à ses

discours du moins, Dixmer se fâcherait en la recevant: sa femme et le

citoyen Morand l'engageraient sans doute à persévérer, il ne répondrait

même pas, et l'oubli viendrait comme un voile noir s'étendre sur le

passé riant, pour le transformer en avenir lugubre. Maurice signa,

cacheta la lettre, la passa à son officieux, et le commissionnaire

partit.

Alors un faible soupir s'échappa du coeur du républicain; il prit ses

gants, son chapeau et se rendit à la section.

Il espérait, pauvre Brutus, retrouver son stoïcisme en face des affaires

publiques.

Les affaires publiques étaient terribles: le 31 mai se préparait. La

Terreur qui, pareille à un torrent, se précipitait du haut de la

Montagne, essayait d'emporter cette digue qu'essayaient de lui opposer

les girondins, ces audacieux modérés, qui avaient osé demander vengeance

des massacres de septembre et lutter un instant pour sauver la vie du

roi.

Tandis que Maurice travaillait avec tant d'ardeur, que la fièvre qu'il

voulait chasser dévorait sa tête au lieu de son coeur, le messager

rentrait dans la vieille rue Saint-Jacques et emplissait le logis de

stupéfaction et d'épouvante.

La lettre, après avoir passé sous les yeux de Geneviève, fut remise à

Dixmer.

Dixmer l'ouvrit et la lut sans y rien comprendre d'abord; puis il la

communiqua au citoyen Morand, qui laissa retomber sur sa main son front

blanc comme l'ivoire.

Dans la situation où se trouvaient Dixmer, Morand et ses compagnons,

situation parfaitement inconnue à Maurice, mais que nos lecteurs ont

pénétrée, cette lettre était, en effet, un coup de foudre.

--Est-il honnête homme? demanda Dixmer avec angoisse.

--Oui, répondit sans hésitation Morand.

--N'importe! reprit celui qui avait été pour les moyens extrêmes, nous

avons, vous le voyez bien mal fait de ne pas le tuer.

--Mon ami, dit Morand, nous luttons contre la violence; nous la

flétrissons du nom de crime. Nous avons bien fait, quelque chose qui

puisse en résulter, de ne point assassiner un homme; puis, je le répète,

je crois Maurice un coeur noble et honnête.

--Oui, mais si ce coeur noble et honnête est celui d'un républicain

exalté, peut-être lui-même regarderait-il comme un crime, s'il a surpris

quelque chose, de ne pas immoler son propre honneur, comme ils disent,

sur l'autel de la patrie.

--Mais, dit Morand, croyez-vous qu'il sache quelque chose?

--Eh! n'entendez-vous point? Il parle de secrets qui resteront ensevelis

dans son coeur.

--Ces secrets sont évidemment ceux qui lui ont été confiés par moi,

relativement à notre contrebande; il n'en connaît pas d'autres.

--Mais, dit Morand, de cette entrevue d'Auteuil n'a-t-il rien soupçonné?

Vous savez qu'il accompagnait votre femme?

--C'est moi-même qui ai dit à Geneviève de prendre Maurice avec elle

pour la sauvegarder.

--Écoutez, dit Morand, nous verrons bien si ces soupçons sont vrais. Le

tour de garde de notre bataillon arrive au Temple le 2 juin,

c'est-à-dire dans huit jours; vous êtes capitaine, Dixmer, et moi, je

suis lieutenant: si notre bataillon ou notre compagnie même reçoit

contrordre, comme l'a reçu l'autre jour le bataillon de la

Butte-des-Moulins, que Santerre a remplacé par celui des Gravilliers,

tout est découvert, et nous n'avons plus qu'à fuir Paris ou à mourir en

combattant. Mais si tout suit le cours des choses...

--Nous sommes perdus de la même façon, répliqua Dixmer.

--Pourquoi cela?

--Pardieu! tout ne roulait-il pas sur la coopération de ce municipal?

N'était-ce pas lui qui, sans le savoir, nous devait ouvrir un chemin

jusqu'à la reine?

--C'est vrai, dit Morand abattu.

--Vous voyez donc, reprit Dixmer en fronçant le sourcil, qu'à tout prix

il nous faut renouer avec ce jeune homme.

--Mais, s'il s'y refuse, s'il craint de se compromettre? dit Morand.

--Écoutez, dit Dixmer, je vais interroger Geneviève; c'est elle qui l'a

quitté la dernière, elle saura peut-être quelque chose.

--Dixmer, dit Morand, je vous vois avec peine mêler Geneviève à tous nos

complots; non pas que je craigne une indiscrétion de sa part, ô grand

Dieu! Mais la partie que nous jouons est terrible, et j'ai honte et

pitié à la fois de mettre dans notre enjeu la tête d'une femme.

--La tête d'une femme, répondit Dixmer, pèse le même poids que celle

d'un homme, là où la ruse, la candeur ou la beauté peuvent faire autant

et quelquefois même plus que la force, la puissance et le courage;

Geneviève partage nos convictions et nos sympathies, Geneviève partagera

notre sort.

--Faites donc, cher ami, répondit Morand; j'ai dit ce que je devais

dire. Faites: Geneviève est digne en tous points de la mission que vous

lui donnez ou plutôt qu'elle s'est donnée elle-même. C'est avec les

saintes qu'on fait les martyrs.

Et il tendit sa main blanche et efféminée à Dixmer, qui la serra entre

ses mains vigoureuses.

Puis Dixmer, recommandant à Morand et à ses compagnons une surveillance

plus grande que jamais, passa chez Geneviève.

Elle était assise devant une table, l'oeil attaché sur une broderie et

le front baissé. Elle se retourna au bruit de la porte qui s'ouvrait et

reconnut Dixmer.

--Ah! c'est vous, mon ami? dit-elle.

--Oui, répondit Dixmer avec un visage placide et souriant; je reçois de

notre ami Maurice une lettre à laquelle je ne comprends rien. Tenez,

lisez-la donc, et dites-moi ce que vous en pensez.

Geneviève prit la lettre d'une main dont, malgré toute sa puissance sur

elle-même, elle ne pouvait dissimuler le tremblement, et lut.

Dixmer suivit des yeux; ses yeux parcouraient chaque ligne.

--Eh bien? dit-il quand elle eut fini.

--Eh bien, je pense que M. Maurice Lindey est un honnête homme, répondit

Geneviève avec le plus grand calme, et qu'il n'y a rien à craindre de

son côté.

--Vous croyez qu'il ignore quelles sont les personnes que vous avez été

visiter à Auteuil?

--J'en suis sûre.

--Pourquoi donc cette brusque détermination? Vous a-t-il paru hier ou

plus froid ou plus ému que d'habitude?

--Non, dit Geneviève; je crois qu'il était le même.

--Songez bien à ce que vous me répondez là, Geneviève; car votre

réponse, vous devez le comprendre, va avoir sur tous nos projets une

grave influence.

--Attendez donc, dit Geneviève avec une émotion qui perçait à travers

tous les efforts qu'elle faisait pour conserver sa froideur; attendez

donc...

--Bien! dit Dixmer avec une légère contraction des muscles de son

visage; bien, rappelez-vous tous vos souvenirs, Geneviève.

--Oui, reprit la jeune femme, oui, je me rappelle; hier il était

maussade; M. Maurice est un peu tyran dans ses amitiés... et nous avons

quelquefois boudé des semaines entières.

--Ce serait donc une simple bouderie? demanda Dixmer.

--C'est probable.

--Geneviève, dans notre position, comprenez cela, ce n'est pas une

probabilité qu'il nous faut, c'est une certitude.

--Eh bien, mon ami... j'en suis certaine.

--Cette lettre alors ne serait qu'un prétexte pour ne point revenir à la

maison?

--Mon ami, comment voulez-vous que je vous dise de pareilles choses?

--Dites, Geneviève, répondit Dixmer, car à toute autre femme que vous je

ne les demanderais pas.

--C'est un prétexte, dit Geneviève en baissant les yeux.

--Ah! fit Dixmer. Puis, après un moment de silence, retirant de son

gilet et appuyant sur le dossier de la chaise de sa femme une main avec

laquelle il venait de comprimer les battements de son coeur:

--Rendez-moi un service, chère amie, fit Dixmer.

--Et lequel? demanda Geneviève en se retournant étonnée.

--Prévenez jusqu'à l'ombre d'un danger; Maurice est peut-être plus avant

dans nos secrets que nous ne le soupçonnons. Ce que vous croyez un

prétexte est peut-être une réalité. Écrivez-lui un mot.

--Moi? fit Geneviève en tressaillant.

--Oui, vous; dites-lui que c'est vous qui avez ouvert la lettre et que

vous désirez en avoir l'explication; il viendra, vous l'interrogerez et

vous devinerez très facilement alors de quoi il est question.

--Oh! non, certes, s'écria Geneviève, je ne puis faire ce que vous

dites; je ne le ferai pas.

--Chère Geneviève, quand des intérêts aussi puissants que ceux qui

reposent sur nous sont en jeu, comment reculez-vous devant de misérables

considérations d'amour-propre?

--Je vous ai dit mon opinion sur Maurice, monsieur, répondit Geneviève;

il est honnête, il est chevaleresque, mais il est capricieux, et je ne

veux pas subir d'autre servitude que celle de mon mari.

Cette réponse fut faite à la fois avec tant de calme et de fermeté, que

Dixmer comprit qu'insister, en ce moment du moins, serait chose inutile;

il n'ajouta pas un seul mot, regarda Geneviève sans paraître la

regarder, passa sa main sur son front humide de sueur et sortit.

Morand l'attendait avec inquiétude. Dixmer lui raconta mot pour mot ce

qui venait de se passer.

--Bien, répondit Morand, restons-en donc là et n'y pensons plus. Plutôt

que de causer une ombre de souci à votre femme, plutôt que de blesser

l'amour-propre de Geneviève, je renoncerais....

Dixmer lui posa la main sur l'épaule.

--Vous êtes fou, monsieur, lui dit-il en le regardant fixement, ou vous

ne pensez pas un mot de ce que vous dites.

--Comment, Dixmer, vous croyez!...

--Je crois, chevalier, que vous n'êtes pas plus maître que moi de

laisser aller vos sentiments à l'impulsion de votre coeur. Ni vous, ni

moi, ni Geneviève ne nous appartenons, Morand. Nous sommes des choses

appelées à défendre un principe, et les principes s'appuient sur les

choses, qu'ils écrasent.

Morand tressaillit et garda le silence, un silence rêveur et douloureux.

Ils firent ainsi quelques tours dans le jardin sans échanger une seule

parole. Puis Dixmer quitta Morand.

--J'ai quelques ordres à donner, dit-il d'une voix parfaitement calme.

Je vous quitte, monsieur Morand. Morand tendit la main à Dixmer et le

regarda s'éloigner.

--Pauvre Dixmer, dit-il, j'ai bien peur que, dans tout cela, ce ne soit

lui qui risque le plus.

Dixmer rentra effectivement dans son atelier, donna quelques ordres,

relut les journaux, ordonna une distribution de pain et de mottes aux

pauvres de la section, et, rentrant chez lui, quitta son costume de

travail pour ses vêtements de sortie.

Une heure après, Maurice, au plus fort de ses lectures et de ses

allocutions, fut interrompu par la voix de son officieux, qui, se

penchant à son oreille, lui disait tout bas:

--Citoyen Lindey, quelqu'un qui, à ce qu'il prétend du moins, a des

choses très importantes à vous dire, vous attend chez vous.

Maurice rentra et fut fort étonné, en rentrant, de trouver Dixmer

installé chez lui, et feuilletant les journaux. En revenant, il avait,

tout le long de la route, interrogé son domestique, lequel, ne

connaissant point le maître tanneur, n'avait pu lui donner aucun

renseignement.

En apercevant Dixmer, Maurice s'arrêta sur le seuil de la porte et

rougit malgré lui.

Dixmer se leva et lui tendit la main en souriant.

--Quelle mouche vous pique et que m'avez-vous écrit? demanda-t-il au

jeune homme. En vérité, c'est me frapper sensiblement, mon cher Maurice.

Moi, tiède et faux patriote, m'écrivez-vous? Allons donc, vous ne pouvez

pas me redire de pareilles accusations en face; avouez bien plutôt que

vous me cherchez une mauvaise querelle.

--J'avouerai tout ce que vous voudrez, mon cher Dixmer, car vos procédés

ont toujours été pour moi ceux d'un galant homme; mais je n'ai pas moins

pris une résolution, et cette résolution est irrévocable...

--Comment cela? demanda Dixmer; de votre propre aveu vous n'avez rien à

nous reprocher, et vous nous quittez cependant?

--Cher Dixmer, croyez que pour agir comme je le fais, que pour me priver

d'un ami comme vous, il faut que j'aie de bien fortes raisons.

--Oui; mais, en tout cas, reprit Dixmer en affectant de sourire, ces

raisons ne sont point celles que vous m'avez écrites. Celles que vous

m'avez écrites ne sont qu'un prétexte.

Maurice réfléchit un instant.

--Écoutez, Dixmer, dit-il, nous vivons dans une époque où le doute émis

dans une lettre peut et doit vous tourmenter, je le comprends; il ne

serait donc point d'un homme d'honneur de vous laisser sous le poids

d'une pareille inquiétude. Oui, Dixmer, les raisons que je vous ai

données n'étaient qu'un prétexte.

Cet aveu, qui aurait dû éclaircir le front du commerçant, sembla au

contraire l'assombrir.

--Mais enfin, le véritable motif? dit Dixmer.

--Je ne puis vous le dire, répliqua Maurice; et cependant, si vous le

connaissiez, vous l'approuveriez, j'en suis sûr. Dixmer le pressa.

--Vous le voulez absolument? dit Maurice.

--Oui, répondit Dixmer.

--Eh bien, répondit Maurice, qui éprouvait un certain soulagement à se

rapprocher de la vérité, voici ce que c'est: vous avez une femme jeune

et belle, et la chasteté, cependant bien connue, de cette femme jeune et

belle, n'a pu faire que mes visites chez vous n'aient été mal

interprétées.

Dixmer pâlit légèrement.

--Vraiment? dit-il. Alors, mon cher Maurice, l'époux vous doit remercier

du mal que vous faites à l'ami.

--Vous comprenez, dit Maurice, que je n'ai pas la fatuité de croire que

ma présence puisse être dangereuse pour votre repos ou celui de votre

femme, mais elle peut être une source de calomnies, et, vous le savez,

plus les calomnies sont absurdes, plus facilement on les croit.

--Enfant! dit Dixmer en haussant les épaules.

--Enfant, tant que vous voudrez, répondit Maurice; mais de loin nous

n'en serons pas moins bons amis, car nous n'aurons rien à nous

reprocher; tandis que de près, au contraire...

--Eh bien, de près?

--Les choses auraient pu finir par s'envenimer.

--Pensez-vous, Maurice, que j'aurais pu croire...?

--Eh! mon Dieu! fit le jeune homme.

--Mais pourquoi m'avez-vous écrit cela plutôt que de me le dire,

Maurice?

--Tenez, justement pour éviter ce qui se passe entre nous en ce moment.

--Êtes-vous donc fâché, Maurice, que je vous aime assez pour être venu

vous demander une explication? fit Dixmer.

--Oh! tout au contraire, s'écria Maurice, et je suis heureux, je vous

jure, de vous avoir vu cette fois encore, avant de ne plus vous revoir.

--Ne plus vous revoir, citoyen! nous vous aimons bien pourtant, répliqua

Dixmer en prenant et en pressant la main du jeune homme entre les

siennes.

Maurice tressaillit.

--Morand,--continua Dixmer, à qui ce tressaillement n'avait point

échappé, mais qui cependant n'en exprima rien,--Morand me le répétait

encore ce matin: «Faites tout ce que vous pourrez, dit-il, pour ramener

ce cher M. Maurice.»

--Ah! monsieur, dit le jeune homme en fronçant le sourcil et en retirant

sa main, je n'aurais pas cru être si avant dans les amitiés du citoyen

Morand.

--Vous en doutez? demanda Dixmer.

--Moi, répondit Maurice, je ne le crois ni n'en doute, je n'ai aucun

motif de m'interroger à ce sujet; quand j'allais chez vous, Dixmer, j'y

allais pour vous et pour votre femme, mais non pour le citoyen Morand.

--Vous ne le connaissez pas, Maurice, dit Dixmer; Morand est une belle

âme.

--Je vous l'accorde, dit Maurice en souriant avec amertume.

--Maintenant, continua Dixmer, revenons à l'objet de ma visite.

Maurice s'inclina en homme qui n'a plus rien à dire et qui attend.

--Vous dites donc que des propos ont été faits?

--Oui, citoyen, dit Maurice.

--Eh bien, voyons, parlons franchement. Pourquoi feriez-vous attention à

quelque vain caquetage de voisin désoeuvré? Voyons, n'avez-vous pas

votre conscience, Maurice, et Geneviève n'a-t-elle pas son honnêteté?

--Je suis plus jeune que vous, dit Maurice, qui commençait à s'étonner

de cette insistance, et je vois peut-être les choses d'un oeil plus

susceptible. C'est pourquoi je vous déclare que, sur la réputation d'une

femme comme Geneviève, il ne doit pas même y avoir le vain caquetage

d'un voisin désoeuvré. Permettez donc, cher Dixmer, que je persiste dans

ma première résolution.

--Allons, dit Dixmer, et puisque, nous sommes en train d'avouer, avouons

encore autre chose.

--Quoi?... demanda Maurice en rougissant. Que voulez-vous que j'avoue?

--Que ce n'est ni la politique ni le bruit de vos assiduités chez moi

qui vous engagent à nous quitter.

--Qu'est-ce donc, alors?

--Le secret que vous avez pénétré.

--Quel secret? demanda Maurice avec une expression de curiosité naïve

qui rassura le tanneur.

--Cette affaire de contrebande que vous avez pénétrée le soir même où

nous avons fait connaissance d'une si étrange manière. Jamais vous ne

m'avez pardonné cette fraude, et vous m'accusez d'être mauvais

républicain, parce que je me sers de produits anglais dans ma tannerie.

--Mon cher Dixmer, dit Maurice, je vous jure que j'avais complètement

oublié, quand j'allais chez vous, que j'étais chez un contrebandier.

--En vérité?

--En vérité.

--Vous n'aviez donc pas d'autre motif d'abandonner la maison que celui

que vous m'aviez dit?

--Sur l'honneur.

--Eh bien, Maurice, reprit Dixmer en se levant et serrant la main du

jeune homme, j'espère que vous réfléchirez et que vous reviendrez sur

cette résolution qui nous fait tant de peine à tous.

Maurice s'inclina et ne répondit point; ce qui équivalait à un dernier

refus.

Dixmer sortit désespéré de n'avoir pu se conserver de relations avec cet

homme que certaines circonstances lui rendaient non seulement si utile,

mais encore presque indispensable.

Il était temps. Maurice était agité par mille désirs contraires. Dixmer

le priait de revenir; Geneviève lui pourrait pardonner. Pourquoi donc

désespérait-il? Lorin, à sa place, aurait bien certainement une foule

d'aphorismes tirés de ses auteurs favoris. Mais il y avait la lettre de

Geneviève; ce congé formel qu'il avait emporté avec lui à la section, et

qu'il avait sur son coeur avec le petit mot qu'il avait reçu d'elle le

lendemain du jour où il l'avait tirée des mains de ces hommes qui

l'insultaient; enfin, il y avait plus que tout cela, il y avait

l'opiniâtre jalousie du jeune homme contre ce Morand détesté, première

cause de sa rupture avec Geneviève.

Maurice demeura donc inexorable dans sa résolution.

Mais, il faut le dire, ce fut un vide pour lui que la privation de sa

visite de chaque jour à la vieille rue Saint-Jacques; et quand arriva

l'heure où il avait l'habitude de s'acheminer vers le quartier

Saint-Victor, il tomba dans une mélancolie profonde, et à partir de ce

moment, parcourut toutes les phases de l'attente et du regret.

Chaque matin, il s'attendait, en se réveillant, à trouver une lettre de

Dixmer, et cette fois il s'avouait, lui qui avait résisté à des

instances de vive voix, qu'il céderait à une lettre; chaque jour, il

sortait avec l'espérance de rencontrer Geneviève, et, d'avance, il avait

trouvé, s'il la rencontrait, mille moyens pour lui parler. Chaque soir,

il rentrait chez lui avec l'espérance d'y trouver ce messager qui lui

avait un matin, sans s'en douter, apporté la douleur, devenue depuis son

éternelle compagne.

Bien souvent aussi, dans ses heures de désespoir, cette puissante nature

rugissait à l'idée d'éprouver une pareille torture sans la rendre à

celui qui la lui avait fait souffrir: or, la cause première de tous ses

chagrins, c'était Morand. Alors il formait le projet d'aller chercher

querelle à Morand. Mais l'associé de Dixmer était si frêle, si

inoffensif, que l'insulter ou le provoquer, c'était une lâcheté de la

part d'un colosse comme Maurice.

Lorin était bien venu jeter quelques distractions sur les chagrins que

son ami s'obstinait à lui taire, sans lui en nier cependant l'existence.

Celui-ci avait fait tout ce qu'il avait pu, en pratique et en théorie,

pour rendre à la patrie ce coeur tout endolori par un autre amour. Mais,

quoique la circonstance fût grave, quoique dans toute autre disposition

d'esprit elle eût entraîné Maurice tout entier dans le tourbillon

politique, elle n'avait pu rendre au jeune républicain cette activité

première qui avait fait de lui un héros du 14 juillet et du 10 août.

En effet, les deux systèmes, depuis près de dix mois en présence l'un de

l'autre, qui jusque-là ne s'étaient en quelque sorte porté que de

légères attaques, et qui n'avaient préludé encore que par des

escarmouches, s'apprêtaient à se prendre corps à corps, et il était

évident que la lutte, une fois commencée, serait mortelle pour l'un des

deux. Ces deux systèmes, nés du sein de la Révolution elle-même, étaient

celui de la modération, représenté par les girondins, c'est-à-dire par

Brissot, Pétion, Vergniaud, Valazé, Lanjuinais, Barbaroux, etc., etc.;

et celui de la Terreur ou de la Montagne, représenté par Danton,

Robespierre, Chénier, Fabre, Marat, Collot d'Herbois, Hébert, etc., etc.

Après le 10 août, l'influence, comme après toute action, avait semblé

devoir passer au parti modéré. Un ministère avait été reformé des débris

de l'ancien ministère et d'une adjonction nouvelle. Roland, Servien et

Clavières, anciens ministres, avaient été rappelés; Danton, Monge et Le

Brun avaient été nommés de nouveau. À l'exception d'un seul qui

représentait, au milieu de ses collègues, l'élément énergique, tous les

autres ministres appartenaient au parti modéré.

Quand nous disons modéré, on comprend bien que nous parlons

relativement.

Mais le 10 août avait eu son écho à l'étranger, et la coalition s'était

hâtée de marcher, non pas au secours de Louis XVI personnellement, mais

du principe royaliste ébranlé dans sa base. Alors avaient retenti les

paroles menaçantes de Brunswick, et, comme une terrible réalisation,

Longwy et Verdun étaient tombés au pouvoir de l'ennemi. Alors avait eu

lieu la réaction terroriste; alors Danton avait rêvé les journées de

septembre, et avait réalisé ce rêve sanglant qui avait montré à l'ennemi

la France tout entière complice d'un immense assassinat, prête à lutter,

pour son existence compromise, avec toute l'énergie du désespoir.

Septembre avait sauvé la France, mais, tout en la sauvant, l'avait mise

hors la loi.

La France sauvée, l'énergie devenue inutile, le parti modéré avait

repris quelques forces. Alors il avait voulu récriminer sur ces journées

terribles. Les mots de meurtrier et d'assassin avaient été prononcés. Un

mot nouveau avait même été ajouté au vocabulaire de la nation, c'était

celui de _septembriseur_.

Danton l'avait bravement accepté. Comme Clovis, il avait un instant

incliné la tête sous le baptême de sang, mais pour la relever plus haute

et plus menaçante. Une autre occasion de reprendre la terreur passée se

présentait, c'était le procès du roi. La violence et la modération

entrèrent, non pas encore tout à fait en lutte de personnes, mais en

lutte de principes.

L'expérience des forces relatives fut faite sur le prisonnier royal. La

modération fut vaincue, et la tête de Louis XVI tomba sur l'échafaud.

Comme le 10 août, le 21 janvier avait rendu à la coalition toute son

énergie. Ce fut encore le même homme qu'on lui opposa, mais non plus la

même fortune. Dumouriez, arrêté dans ses progrès par le désordre de

toutes les administrations qui empêchaient les secours d'hommes et

d'argent d'arriver jusqu'à lui, se déclare contre les jacobins qu'il

accuse de cette désorganisation, adopte le parti des girondins, et les

perd en se déclarant leur ami.

Alors la Vendée se lève, les départements menacent; les revers amènent

des trahisons, et les trahisons des revers. Les jacobins accusent les

modérés et veulent les frapper au 10 mars, c'est-à-dire pendant la

soirée où s'est ouvert notre récit. Mais trop de précipitation de la

part de leurs adversaires les sauve, et peut-être aussi cette pluie qui

avait fait dire à Pétion, ce profond anatomiste de l'esprit parisien:

«Il pleut, il n'y aura rien cette nuit.»

Mais, depuis ce 10 mars, tout, pour les girondins, avait été présage de

ruine: Marat mis en accusation et acquitté; Robespierre et Danton

réconciliés maintenant, du moins comme se réconcilient un tigre et un

lion pour abattre le taureau qu'ils doivent dévorer; Henriot, le

septembriseur, nommé commandant général de la garde nationale: tout

présageait cette journée terrible qui devait emporter dans un orage la

dernière digue que la Révolution opposait à la Terreur.

Voilà les grands événements auxquels, dans toute autre circonstance,

Maurice eût pris une part active que lui faisaient naturellement sa

nature puissante et son patriotisme exalté. Mais, heureusement ou

malheureusement pour Maurice, ni les exhortations de Lorin, ni les

terribles préoccupations de la rue n'avaient pu chasser de son esprit la

seule idée qui l'obsédât, et, quand arriva le 31 mai, le terrible

assaillant de la Bastille et des Tuileries était couché sur son lit,

dévoré par cette fièvre qui tue les plus forts, et qu'il ne faut

cependant qu'un regard pour dissiper, qu'un mot pour guérir.

Le chevalier de Maison-Rouge(#18006) · 第 26 / 115 题