En effet, Maurice vivait bien heureux et bien malheureux à la fois au
bout de quelque temps. Il en est toujours ainsi au commencement des
grandes passions.
Son travail du jour à la section Lepelletier, ses visites du soir à la
vieille rue Saint-Jacques, quelques apparitions çà et là au club des
Thermopyles remplissaient toutes ses journées.
Il ne se dissimulait pas que voir Geneviève tous les soirs, c'était
boire à longs traits un amour sans espérance.
Geneviève était une de ces femmes, timides et faciles en apparence, qui
tendent franchement la main à un ami, approchent innocemment leur front
de ses lèvres avec la confiance d'une soeur ou l'ignorance d'une vierge,
et devant qui les mots d'amour semblent des blasphèmes et les désirs
matériels des sacrilèges.
Si, dans les rêves les plus purs que la première manière de Raphaël a
fixés sur la toile, il est une Madone aux lèvres souriantes, aux yeux
chastes, à l'expression céleste, c'est celle-là qu'il faut emprunter au
divin élève de Pérugin pour en faire le portrait de Geneviève.
Au milieu de ses fleurs, dont elle avait la fraîcheur et le parfum,
isolée des travaux de son mari, et de son mari lui-même, Geneviève
apparaissait à Maurice, chaque fois qu'il la voyait, comme une énigme
vivante dont il ne pouvait deviner le sens et dont il n'osait demander
le mot.
Un soir que, comme d'habitude, il était demeuré seul avec elle, que tous
deux étaient assis à cette croisée par laquelle il était entré une nuit
si bruyamment et si précipitamment, que les parfums des lilas en fleurs
flottaient sur cette douce brise qui succède au radieux coucher du
soleil, Maurice, après un long silence, et après avoir, pendant ce
silence, suivi l'oeil intelligent et religieux de Geneviève, qui
regardait poindre une étoile d'argent dans l'azur du ciel, se hasarda à
lui demander comment il se faisait qu'elle fût si jeune, quand son mari
avait déjà passé l'âge moyen de la vie; si distinguée, quand tout
annonçait chez son mari une éducation, une naissance vulgaires; si
poétique enfin, quand son mari était si attentif à peser, à étendre et à
teindre les peaux de sa fabrique.
--Chez un maître tanneur, enfin, pourquoi, demanda Maurice, cette harpe,
ce piano, ces pastels que vous m'avez avoué être votre ouvrage?
Pourquoi, enfin, cette aristocratie que je déteste chez les autres, et
que j'adore chez vous?
Geneviève fixa sur Maurice un regard plein de candeur.
--Merci, dit-elle, de cette question: elle me prouve que vous êtes un
homme délicat et que vous ne vous êtes jamais informé de moi à personne.
--Jamais, madame, dit Maurice; j'ai un ami dévoué qui mourrait pour moi,
j'ai cent camarades qui sont prêts à marcher partout où je les
conduirai; mais de tous ces coeurs, lorsqu'il s'agit d'une femme, et
d'une femme comme Geneviève surtout, je n'en connais qu'un seul auquel
je me fie, et c'est le mien.
--Merci, Maurice, dit la jeune femme. Je vous apprendrai moi-même alors
tout ce que vous désirez savoir.
--Votre nom de jeune fille, d'abord? demanda Maurice. Je ne vous connais
que sous votre nom de femme.
Geneviève comprit l'égoïsme amoureux de cette question et sourit.
--Geneviève du Treilly, dit-elle. Maurice répéta:
--Geneviève du Treilly!
--Ma famille, continua Geneviève, était ruinée depuis la guerre
d'Amérique, à laquelle avaient pris part mon père et mon frère aîné.
--Gentilshommes tous deux? dit Maurice.
--Non, non, dit Geneviève en rougissant.
--Vous m'avez dit cependant que votre nom de jeune fille était Geneviève
du Treilly.
--Sans particule, monsieur Maurice; ma famille était riche, mais ne
tenait en rien à la noblesse.
--Vous vous défiez de moi, dit en souriant le jeune homme.
--Oh! non, non, reprit Geneviève. En Amérique, mon père s'était lié avec
le père de M. Morand; M. Dixmer était l'homme d'affaires de M. Morand.
Nous voyant ruinés, et sachant que M. Dixmer avait une fortune
indépendante, M. Morand le présenta à mon père, qui me le présenta à son
tour. Je vis qu'il y avait d'avance un mariage arrêté, je compris que
c'était le désir de ma famille; je n'aimais ni n'avais jamais aimé
personne; j'acceptai. Depuis trois ans, je suis la femme de Dixmer, et,
je dois le dire, depuis trois ans, mon mari a été pour moi si bon, si
excellent, que, malgré cette différence de goûts et d'âge que vous
remarquez, je n'ai jamais éprouvé un seul instant de regret.
--Mais, dit Maurice, lorsque vous épousâtes M. Dixmer, il n'était point
encore à la tête de cette fabrique?
--Non; nous habitions à Blois. Après le 10 août, M. Dixmer acheta cette
maison et les ateliers qui en dépendent; pour que je ne fusse point
mêlée aux ouvriers, pour m'épargner jusqu'à la vue de choses qui eussent
pu blesser mes habitudes, comme vous le disiez, Maurice, un peu
aristocratiques, il me donna ce pavillon, où je vis seule, retirée,
selon mes goûts, selon mes désirs, et heureuse, quand un ami comme vous,
Maurice, vient distraire ou partager mes rêveries.
Et Geneviève tendit à Maurice une main que celui-ci baisa avec ardeur.
Geneviève rougit légèrement.
--Maintenant, mon ami, dit-elle en retirant sa main, vous savez comment
je suis la femme de M. Dixmer.
--Oui, reprit Maurice en regardant fixement Geneviève; mais vous ne me
dites point comment M. Morand est devenu l'associé de M. Dixmer.
--Oh! c'est bien simple, dit Geneviève. M. Dixmer, comme je vous l'ai
dit, avait quelque fortune, mais point assez, cependant, pour prendre à
lui seul une fabrique de l'importance de celle-ci. Le fils de M. Morand,
son protecteur, comme je vous l'ai dit, cet ami de mon père, comme vous
vous le rappelez, a fait la moitié des fonds; et, comme il avait des
connaissances en chimie, il s'est adonné à l'exploitation avec cette
activité que vous avez remarquée, et grâce à laquelle le commerce de M.
Dixmer, chargé par lui de toute la partie matérielle, a pris une immense
extension.
--Et, dit Maurice, M. Morand est aussi un de vos bons amis, n'est-ce
pas, madame?
--M. Morand est une noble nature, un des coeurs les plus élevés qui
soient sous le ciel, répondit gravement Geneviève.
--S'il ne vous en a donné d'autres preuves, dit Maurice un peu piqué de
cette importance que la jeune femme accordait à l'associé de son mari,
que de partager les frais d'établissement avec M. Dixmer, et d'inventer
une nouvelle teinture pour le maroquin, permettez-moi de vous faire
observer que l'éloge que vous faites de lui est bien pompeux.
--Il m'en a donné d'autres preuves, monsieur, dit Geneviève.
--Mais il est encore jeune, n'est-ce pas? demanda Maurice, quoiqu'il
soit difficile, grâce à ses lunettes vertes, de dire quel âge il a.
--Il a trente-cinq ans.
--Vous vous connaissez depuis longtemps?
--Depuis notre enfance.
Maurice se mordit les lèvres. Il avait toujours soupçonné Morand d'aimer
Geneviève.
--Ah! dit Maurice, cela explique sa familiarité avec vous.
--Contenue dans les bornes où vous l'avez toujours vue, monsieur,
répondit en souriant Geneviève, il me semble que cette familiarité, qui
est à peine celle d'un ami, n'avait pas besoin d'explication.
--Oh! pardon, madame, dit Maurice, vous savez que toutes les affections
vives ont leurs jalousies, et mon amitié était jalouse de celle que vous
paraissez avoir pour M. Morand.
Il se tut. Geneviève, de son côté, garda le silence. Il ne fut plus
question, ce jour-là, de Morand, et Maurice quitta cette fois Geneviève
plus amoureux que jamais, car il était jaloux.
Puis, si aveugle que fût le jeune homme, quelque bandeau sur les yeux,
quelque trouble dans son coeur que lui mît sa passion, il y avait dans
le récit de Geneviève bien les larmes, bien des hésitations, bien des
réticences auxquelles il n'avait point fait attention dans le moment,
mais qui, alors, lui revenaient à l'esprit, et qui le tourmentaient
étrangement, et contre lesquelles ne pouvaient le rassurer la grande
liberté que lui laissait Dixmer de causer avec Geneviève autant de fois
et aussi longtemps qu'il lui plaisait, et l'espèce de solitude où tous
deux se trouvaient chaque soir. Il y avait plus: Maurice, devenu le
commensal de la maison, non seulement restait en toute sécurité avec
Geneviève, qui semblait, d'ailleurs, gardée contre les désirs du jeune
homme par sa pureté d'ange, mais encore il l'escortait dans les petites
courses qu'elle était obligée, de temps en temps de faire dans le
quartier.
Au milieu de cette familiarité acquise dans la maison, une chose
l'étonnait, c'était que plus il cherchait, peut-être, il est vrai, pour
être à même de mieux surveiller les sentiments qu'il lui croyait pour
Geneviève, c'est que plus il cherchait, disons-nous, à lier connaissance
avec Morand, dont l'esprit, malgré ses préventions, le séduisait, dont
les manières élevées le captivaient chaque jour davantage, plus cet
homme bizarre semblait affecter de chercher à s'éloigner de Maurice.
Celui-ci s'en plaignait amèrement à Geneviève, car il ne doutait pas que
Morand n'eût deviné en lui un rival et que ce ne fût, de son côté, la
jalousie qui l'éloignât de lui.
--Le citoyen Morand me hait, dit-il un jour à Geneviève.
--Vous? dit Geneviève en le regardant avec son bel oeil étonné; vous, M.
Morand vous hait?
--Oui, j'en suis sûr.
--Et pourquoi vous haïrait-il?
--Voulez-vous que je vous le dise? s'écria Maurice.
--Sans doute, reprit Geneviève.
--Eh bien, parce que je....