§ V.
Interrogatoire.
L'an XII de la république française, aujourd'hui 29 ventôse, douze
heures du soir, moi, capitaine-major de la gendarmerie d'élite, me suis
rendu, d'après l'ordre du général commandant le corps, chez le général
en chef _Murat_, gouverneur de Paris, qui me donna de suite l'ordre de
me rendre au château de Vincennes, près le général _Hullin_, commandant
les grenadiers de la garde des consuls, pour en prendre et recevoir
d'ultérieurs.
Rendu au château de Vincennes, le général _Hullin_ m'a communiqué, 1°
une expédition de l'arrêté du gouvernement du 29 ventôse, présent mois,
portant que le ci-devant duc d'Enghien serait traduit devant une
commission militaire composée de sept membres, nommés par le général
gouverneur de Paris; 2° l'ordre du général en chef, gouverneur de Paris,
de ce jour, portant nomination des membres de la commission militaire,
en exécution de l'arrêté précité, lesquels sont les citoyens _Hullin_,
général des grenadiers de la garde; _Guitton_, colonel du 1er des
cuirassiers; _Bazancourt_, commandant le 4e régiment d'infanterie
légère; _Ravier_, commandant le 18e d'infanterie de ligne; _Barrois_,
commandant le 96e de ligne; et _Rabbe_, commandant le 2e régiment de la
garde de Paris.
Et portant que le capitaine-major soussigné remplira auprès de cette
commission militaire les fonctions de capitaine-rapporteur: le même
ordre portant encore que cette commission se réunira sur-le-champ au
château de Vincennes, pour y juger, sans désemparer, le prévenu, sur les
charges énoncées dans l'arrêté du gouvernement susdaté.
Pour l'exécution de ces dispositions, et en vertu des ordres du général
_Hullin_, président de la commission, le capitaine soussigné s'est rendu
dans la chambre où se trouvait couché le duc d'Enghien, accompagné du
chef d'escadron _Jacquin_ de la légion d'élite, et des gendarmes à pied
du même corps, nommés _Lerva_ et _Tharsis_, et encore du citoyen
_Noirot_, lieutenant au même corps: le capitaine-rapporteur soussigné a
reçu de suite les réponses ci-après, sur chacune des interrogations
qu'il lui a adressées, étant assisté du citoyen _Molin_, capitaine au
18e régiment, greffier choisi par le rapporteur.
--À lui demandé ses nom, prénoms, âge et lieu de naissance.
A répondu se nommer _Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien_, né
le 2 août 1772 à Chantilly.
--À lui demandé à quelle époque il a quitté la France.
A répondu: Je ne puis pas le dire précisément; mais je pense que c'est
le 16 juillet 1789. Qu'il est parti avec le prince de Condé, son
grand-père, son père, le comte d'Artois et les enfans du comte d'Artois.
--À lui demandé où il a résidé depuis sa sortie de France.
A répondu: En sortant de France, j'ai passé, avec mes parens que j'ai
toujours suivis, par Mons et Bruxelles; de là, nous nous sommes rendus à
Turin, chez le roi de Sardaigne, où nous sommes restés à peu près seize
mois. De là, toujours avec ses parens, il est allé à Worms et environs
sur les bords du Rhin. Ensuite le corps de Condé s'est formé, et j'ai
fait toute la guerre. J'avais, avant cela, fait la campagne de 1792 en
Brabant, avec le corps de Bourbon, à l'armée du duc Albert.
--À lui demandé où il s'est retiré depuis la paix faite entre la
république française et l'empereur.
A répondu: Nous avons terminé la dernière campagne aux environs de
Gratz; c'est là où le corps de Condé, qui était à la solde de
l'Angleterre, a été licencié, c'est-à-dire à Wendisch Facstrictz, en
Styrie; qu'il est ensuite resté pour son plaisir à Gratz ou aux
environs, à peu près six ou neuf mois, attendant des nouvelles de son
grand-père, le prince de Condé, qui était passé en Angleterre, et qui
devait l'informer du traitement que cette puissance lui ferait, lequel
n'était pas encore déterminé. Dans cet intervalle, j'ai demandé au
cardinal de Rohan la permission d'aller dans son pays, à Ettenheim en
Brisgaw, ci-devant évêché de Strasbourg; que depuis deux ans et demi il
est resté dans ce pays. Depuis la mort du cardinal, il a demandé à
l'électeur de Bade, officiellement, la permission de rester dans ce
pays, qui lui a été accordée, n'ayant pas voulu y rester sans son
agrément.
--À lui demandé s'il n'est point passé en Angleterre, et si cette
puissance lui accorde toujours un traitement.
A répondu n'y être jamais allé; que l'Angleterre lui accorde toujours un
traitement, et qu'il n'a que cela pour vivre.
A demandé à ajouter que les raisons qui l'avaient déterminé à rester à
Ettenheim ne subsistant plus, il se proposait de se fixer à Fribourg en
Brisgaw, ville beaucoup plus agréable qu'Ettenheim, où il n'était resté
qu'attendu que l'électeur lui avait accordé la permission de chasse dont
il était fort amateur.
--À lui demandé s'il entretenait des correspondances avec les princes
français retirés à Londres; s'il les avait vus depuis quelque temps.
A répondu: que naturellement il entretenait des correspondances avec son
grand-père, depuis qu'il l'avait quitté à Vienne, où il était allé le
conduire après le licenciement du corps; qu'il en entretenait également
avec son père, qu'il n'avait pas vu, autant qu'il peut se le rappeler,
depuis 1794 ou 1795.
--À lui demandé quel grade il occupait dans l'armée de Condé.
A répondu: Commandant de l'avant-garde avant 1796. Avant cette campagne,
comme volontaire au quartier-général de son grand-père; et toujours,
depuis 1796, comme commandant d'avant-garde, et observant qu'après le
passage de l'armée de Condé en Russie, cette armée fut réunie en deux
corps, un d'infanterie et un de dragons, dont il fut fait colonel par
l'empereur, et que c'est en cette qualité qu'il revint aux armées du
Rhin.
--À lui demandé s'il connaît le général Pichegru; s'il a eu des
relations avec lui.
A répondu: Je ne l'ai, je crois, jamais vu; je n'ai point eu de
relations avec lui. Je sais qu'il a désiré me voir. Je me loue de ne pas
l'avoir connu, d'après les vils moyens dont on dit qu'il a voulu se
servir, s'ils sont vrais.
--À lui demandé s'il connaît l'ex-général Dumouriez, et s'il a des
relations avec lui.
A répondu: Pas davantage; je ne l'ai jamais vu.
--À lui demandé si, depuis la paix, il n'a point entretenu de
correspondance dans l'intérieur de la république.
A répondu: J'ai écrit à quelques amis qui me sont encore attachés, qui
ont fait la guerre avec moi, pour leurs affaires et les miennes. Ces
correspondances n'étaient pas de celles dont il croit qu'on veuille
parler.
De quoi a été dressé le présent, qui a été signé par le duc d'Enghien,
le chef d'escadron Jacquin, le lieutenant _Noirot_, les deux gendarmes
et le capitaine-rapporteur.
«Avant de signer le présent procès-verbal, je fais, avec instance, la
demande d'avoir une audience particulière du premier consul. Mon nom,
mon rang, ma façon de penser et l'horreur de ma situation me font
espérer qu'il ne se refusera pas à ma demande.»
_Signé_, L.-A.-H. DE BOURBON.
Et plus bas:
NOIROT, _lieutenant_; et JACQUIN.
Pour copie conforme:
_Le capitaine faisant les fonctions de rapporteur_,