La catastrophe du duc d'Enghien était encore inexpliquée; il n'y avait
de certain que la fin déplorable de ce prince, lorsqu'en 1823 j'ai
publié l'extrait de mes Mémoires, où j'en ai expliqué les causes. J'ai
eu deux buts en faisant cette publication: le premier a été sans doute
de repousser les insinuations perfides qu'on avait si généreusement
faites sur moi, quand, prisonnier à Malte, on me croyait perdu sans
retour. Le second a été de défendre la mémoire de l'empereur auquel
j'avais dévoué ma vie tout entière, car j'accepte ce reproche dont on
m'honore. Mon seul désir était donc de faire connaître la vérité; mais
tout à coup ce qui n'était qu'un point d'histoire à éclaircir est devenu
une question personnelle. J'ai vu paraître des adversaires auxquels je
n'avais même pas pensé. Le général Hullin, tout aussi inoffensif d'abord
avec moi que je l'étais avec lui; le général Hullin, à qui j'avais
cependant donné connaissance de ma publication avant qu'elle ne fût
faite, s'est présenté le premier.
Deux autres ont suivi de près: l'un, voulant sans doute repousser par
anticipation la part de blâme que l'examen approfondi de l'affaire ne
pouvait manquer de verser sur lui, s'est hâté de publier une lettre, où,
parmi des injures auxquelles je n'ai pas dû m'abaisser à répondre, il y
a des assertions fausses, qu'il est bon de ne pas laisser sans réplique.
L'autre a seulement _écrit qu'il n écrirait pas_; il déclare avoir remis
une lettre au roi. À bien dire même, je n'ai appris qu'il me faisait
l'honneur de s'occuper de moi que par une lettre[55] que je reçus, et
qui me prescrivait de ne point me présenter dans un lieu dont l'entrée
ne m'avait jamais été interdite aux jours de notre gloire et de nos
dangers.
Sans doute, j'ai dû respecter la volonté du souverain et m'y soumettre;
sans doute, sa désapprobation a pu m'être pénible, mais je n'ai dû la
regarder que comme une opinion arrachée à sa religion surprise.
D'ailleurs, ce n'était pas devant lui que cette cause devait être
plaidée, et les jugemens d'un roi ne sont pas sans appel, quand il
s'agit de la réputation et de l'honneur d'un citoyen.
C'est l'opinion publique, éclairée par des débats publics, qui juge en
dernier ressort. J'eusse pu y avoir recours sur-le-champ; quelques amis
m'ont même reproché de ne l'avoir pas fait: j'ai cru plus convenable de
différer, et ce n'est pas sans motif que j'ai pris cette détermination.
Comme toutes les publications politiques, la mienne avait eu ses
inconvéniens et ses avantages. Elle avait appelé l'attention sur des
faits que quelques personnes avaient grand intérêt à plonger dans
l'oubli; elle avait compromis quelques positions personnelles, et
inquiété des sécurités qu'on croyait bien assurées; elle eut le grand
tort de troubler quelques salons de Paris. Mais, en revanche, elle a
fait révéler des faits importans; elle a fait surgir des documens
irrécusables, qui avaient échappé jusqu'alors à la recherche de ceux qui
auraient bien voulu les détruire; elle a suscité une polémique dont
l'histoire ne peut manquer de profiter, et dont il est impossible que la
vérité ne jaillisse pas. J'ai donc dû attendre, afin de profiter aussi
de toutes ces nouvelles lumières.
Convenait-il d'ailleurs, au point où en étaient venues les choses, de
répondre par une brochure à des pamphlets, ou d'opposer un mémoire
justificatif à des assertions vagues ou mensongères? Je ne sais si ce
genre de lutte eût pu convenir à mes adversaires, mais à coup sûr il ne
m'a pas paru digne de moi. Je devais à mon honneur de faire une réponse
plus noble et plus complète; je le devais aussi à mes enfans, auxquels
j'ai à transmettre un nom dont l'illustration est appuyée sur des titres
qui ne peuvent être contestés. J'ai pris alors la résolution de publier
mes _Mémoires_: c'est ma vie tout entière que je livre à un examen
public.
Que mes adversaires descendent avec moi dans la carrière, qu'ils
relèvent ce gant d'espèce nouvelle; c'est une belle occasion pour eux de
rendre hommage à la mémoire de celui qui les combla de bienfaits, et
d'expliquer des événemens bien autrement graves, et d'une importance
historique bien autrement élevée que celle de la question qui a éveillé
leurs inquiétudes ou contrarié leurs vues.
Un jour viendra où l'opinion jugera sans ménagement et sans partialité
tous ceux qui ont joué un rôle dans le grand drame de l'empire. Ce
jour-là, la nature aura mis un terme aux influences personnelles; les
petites haines ou les traditions de salons seront tombées dans l'oubli;
on jugera sur les pièces: je livre les miennes.
Je désire, mais je doute, que mes adversaires en fassent autant.
Parmi les ouvrages qui ont paru depuis 1823, je dois citer
particulièrement:
1° Discussion des actes de la commission militaire instituée pour juger
le duc d'Enghien;
2° Un Mémoire justificatif publié par le duc de Vicence;
3° Quelques lettres que M. le duc de Dalberg, ministre de la cour de
Bade auprès du gouvernement français en l'an XII (1804), a publiées;
4° Une note importante de M. le baron de Massias, alors ministre
français près de la cour de Bade;
5° Les procès-verbaux dressés lors de l'exhumation du duc d'Enghien en
1816;
6° Enfin une déposition du sieur Anfort, brigadier de gendarmerie à la
résidence de Vincennes, recueillie et publiée séparément en 1822 par un
écrivain qui signe _Bourgeois de Paris_.
Tels sont les documens qui doivent servir à la solution d'une question
qu'on voudrait en vain rendre personnelle, et qui appartient tout
entière à l'histoire.
Pour obtenir la clarté qu'il convient de mettre dans cet examen, je
discuterai successivement:
1° Les causes qui firent arriver le duc d'Enghien devant la commission
militaire;
2° Quelle fut la conduite du général Hullin, comme président de la
commission;
3° Quelle fut la mienne comme commandant des troupes.
§ Ier.
Des causes qui firent arriver le duc d'Enghien devant la commission
militaire.
Je ne répéterai pas ici ce que j'ai consigné dans les premiers chapitres
de ce volume sur les circonstances du procès de George, qui induisirent
à penser que le personnage mystérieux désigné par certains agens
subalternes impliqués dans cette affaire était le duc d'Enghien. Mon
écrit donne à cet égard toutes les explications désirables. Je n'ai rien
à ajouter.
Mais ce que je n'ai pas dit, et que je dois rappeler ici, pour
l'intelligence d'autres circonstances importantes à scruter, c'est qu'à
cette époque M. le duc Dalberg était le ministre de l'électeur de Bade
près la république française. Alors M. le duc était modeste baron,
quoiqu'issu d'une famille princière germanique. (Il était neveu du
dernier électeur de Mayence, qui n'était pas encore primat d'Allemagne.)
M. le baron Dalberg avait donc pour supérieur relatif, à Paris, en 1804,
comme feudataire de l'empire germanique, l'ambassadeur du chef de cet
empire. Ses rapports intimes et ses démarches devaient naturellement se
combiner avec cet ambassadeur, à moins d'admettre, contre toute
vraisemblance, que les instructions de la cour de Bade prescrivaient à
M. le baron Dalberg d'abandonner les intérêts de la politique générale
allemande pour favoriser les extensions de la république française.
Et cependant M. Dalberg atteste dans sa lettre apologétique, que «M. de
Talleyrand, durant son ministère, n'avait cessé de modérer les passions
violentes de Bonaparte.»
M. Dalberg avait donc des communications particulières avec M. de
Talleyrand? Ce n'était certainement pas dans celles de ministre à
ministre qu'il était initié par ce personnage dans le secret des efforts
qu'il faisait ou ne faisait pas auprès du premier consul pour calmer la
violence de ses passions.
À la vérité, M. Dalberg ne fait remonter ses confidences qu'à la guerre
de 1806; mais je vais bientôt en fixer la véritable époque.
Auparavant, je demanderai comment il a pu arriver que, d'après ses
antécédens, M. Dalberg soit sorti d'un pays où sa naissance lui assurait
la première considération, pour venir en France s'associer à un système
républicain contre lequel l'Europe entière était cabrée? comment il
s'est fait qu'il ait renoncé à l'honneur insigne d'être proclamé à
chaque cérémonie du couronnement des empereurs d'Allemagne, où
l'empereur lui-même demandait à haute voix, au milieu de la noblesse
allemande assemblée dans l'église de Francfort: «Y a-t-il un Dalberg
ici?»
L'on conçoit que le premier consul, devenu empereur, ait eu de grands
services de guerre à récompenser, et il n'y a rien d'extraordinaire dans
la fortune politique des hommes qui étonnaient le monde par leurs
travaux et leurs actions.
Il en était de même dans l'administration civile, où de grands talens et
des efforts soutenus par un zèle patriotique avaient fait succéder un
code de lois à l'anarchie qui avait désolé la société, un système de
finances au gaspillage de la république, et qui avaient ramené l'ordre
et l'économie dans toutes les branches du gouvernement.
Tous ces hommes supérieurs devaient être l'objet d'une bienveillance
particulière, et leur élévation n'a eu que des motifs honorables.
Mais M. Dalberg, en venant s'associer à notre fortune, n'avait ni couru
la chance de nos combats, ni partagé les travaux de notre
administration. Quels étaient donc les services _patens_ qu'il pouvait
nous avoir rendus, pour entrer tout d'un coup au service de France comme
duc Dalberg, au lieu de baron qu'il était en Allemagne, et avoir été,
_en quelques mois_, doté d'une somme de quatre millions, nommé
conseiller d'État, sénateur? _Aucun_. Il faut donc croire que des
services _officieux_ déjà rendus, mais ignorés du vulgaire, ont attiré
sur M. Dalberg autant de faveurs réunies...
L'empereur Napoléon n'était pas ingrat assurément, mais il ne
récompensait pas d'avance. Pourquoi donc M. Dalberg n'explique-t-il pas
lui-même ses services privés? Je pourrais suppléer à sa modestie, il le
sait bien; il m'a fait assez de confidences... Son zèle pour faire
réussir le mariage du petit-fils de son électeur avec mademoiselle
Stéphanie de Beauharnais; le choix qui fut fait du cardinal Fesch pour
succéder au primat d'Allemagne, préférablement à un prince
ecclésiastique allemand; les bons offices et les rapports particuliers
de M. Dalberg, lorsqu'il faisait partie du corps diplomatique à Varsovie
en 1806; l'empressement de M. de Talleyrand à l'appeler à Tilsit pour
qu'il s'y mêlât parmi les diplomates étrangers, où cependant l'empereur
Napoléon jugea convenable de me donner l'ordre de l'empêcher d'arriver,
lorsque j'étais gouverneur de la vieille Prusse, à Koenisberg; son rôle
_officieux_ à Erfurth; même l'anecdote qui le força de passer au service
de la France, tout cela m'est connu. Mais ce n'est pas ici le lieu de
rompre le silence prudent que M. le duc Dalberg croit devoir garder sur
ces diverses circonstances. Les explications de tous ces faits, et
d'autres non moins caractéristiques, trouveront peut-être leur place
dans le cours de ces Mémoires. Ce que j'en dis ici me suffit pour faire
comprendre que M. Dalberg n'a jamais pensé qu'à côté d'une
correspondance _officielle_, commandée par ses fonctions ostensibles, il
ne lui fût pas permis d'entretenir des communications _officieuses_.
Examinons maintenant la conduite de M. Dalberg, ministre représentant le
vieil et respectable prince-électeur de Bade à l'époque de la
catastrophe du duc d'Enghien, et voyons s'il n'aura pas été à la fois
l'homme officiel de son souverain et l'homme officieux d'un ministre de
France.
L'affaire de George occupait alors le gouvernement français. Notre
diplomatie était à la recherche dans toutes les directions. M. Dalberg
en avait sans doute donné avis officiel à son souverain, puisqu'il avoue
dans sa lettre à M. de Talleyrand, du 13 novembre 1823, «qu'il avait
reçu l'ordre de s'informer s'il existait une plainte contre les émigrés
qui habitaient l'électorat, et si leur séjour avait des inconvéniens.»
L'éloignement _prétendu_ dans lequel M. Dalberg se serait tenu du
ministère français l'aurait-il rendu dupe de l'assertion de M. de
Talleyrand, et aurait-il réellement cru qu'il pouvait transmettre à sa
cour, comme sincère, cette réponse du ministre des relations extérieures
de la république: «Qu'il ne pensait pas que le gouvernement de Bade dût
être plus sévère que le gouvernement français; qu'il ne connaissait
aucune plainte à cet égard, et qu'il fallait laisser les émigrés
tranquilles?» Ou bien M. Dalberg n'aurait-il transmis cette réponse que
pour l'acquit de ses devoirs _officiels_, en opposition avec d'autres
notions positives? On conçoit que M. Dalberg ne fera pas sa profession
de foi sur ce point. Il faut donc chercher la vérité par des
rapprochemens qui puissent y conduire.
La réponse de M. de Talleyrand était à peine envoyée à la cour de Bade
par M. Dalberg, que le territoire de son prince fut violé. Avant cette
violation, un conseil privé[56] avait été assemblé le 10 mars, composé
des trois consuls, du grand-juge, du ministre des relations extérieures
et de M. Fouché. C'est dans ce conseil qu'un rapport avait été lu sur
les ramifications de l'entreprise de George avec _l'extérieur_. Ces
ramifications s'établissaient sur les rapports du sieur Méhée. On
inférait de ces rapports que ce ne pouvait être que le duc d'Enghien qui
devait venir se mettre à la tête du mouvement, après que le coup aurait
été porté. On faisait coïncider cette opinion avec les déclarations des
subordonnés de George, et ce rapport se terminait par la proposition
d'enlever le duc d'Enghien, _et d'en finir_.
Un diplomate comme M. Dalberg n'avait pu ignorer la réunion de ce
conseil. De son aveu même, il connaissait, le 12 mars, le départ du
général Caulaincourt, que l'on soupçonnait, dit-il, d'être chargé de
faire arrêter Dumouriez sur le territoire de Bade.
J'étais à Rouen ce jour-là, et j'y connus, par les voies ordinaires, ce
départ et celui du général Ordener.
M. Dalberg était la sentinelle avancée de sa cour. Il n'avait eu
jusque-là pour garant de la tranquillité des émigrés, auxquels son
prince accordait un asile, que le droit des gens et les assurances du
ministre des relations extérieures. Si le gouvernement français
agissait, au vu et su de M. Dalberg, en violation de ce droit et en
opposition avec ces assurances, il était du devoir rigoureux du ministre
de Bade, qui n'ignorait pas que le duc d'Enghien habitait Ettenheim, et
que d'autres émigrés l'environnaient, de se mettre de suite en
communication avec sa cour. Les dépositions des agens de George
compromettaient plus spécialement l'émigration; il n'y avait pas un seul
individu à Paris qui l'ignorât, car l'instruction de ce procès se
faisait publiquement au Temple.
Ainsi, en apprenant la tenue du conseil, qui avait eu lieu le 10, et le
départ de M. Caulaincourt, qui avait eu lieu le 11, M. Dalberg, s'il ne
s'était volontairement laissé abuser par le ministre des relations
extérieures, devait se hâter d'envoyer des courriers à son souverain,
pour le sortir de la fausse sécurité dans laquelle il l'avait plongé
quelques jours auparavant, en lui transmettant la réponse de ce
ministre. Dès ce moment, il ne pouvait plus être douteux pour lui que le
territoire de l'électorat ne fût violé; dès ce moment aussi, M. Dalberg
pouvait apprécier à leur juste valeur les assurances du ministre des
relations extérieures.
Il ne faut à une estafette que quarante heures pour aller de Paris à
Carlsruhe; j'en ai moi-même fait l'expérience maintes fois. Un courrier
expédié par M. Dalberg, même le 12, serait donc arrivé à Carlsruhe ou
plutôt à Ettenheim, où M. Dalberg aurait pu le diriger, en l'adressant
au grand-bailli du lieu, dans la journée du 14, et assez tôt pour qu'un
avis eût pu être donné au prince, qui ne fut arrêté que le 15; et
cependant il est resté inactif! En appréciant cette inaction, ne peut-on
pas, sans injustice, reconnaître qu'il n'agissait pas en harmonie avec
ses devoirs officiels?
Mais que faut-il penser lorsqu'on voit que c'est _le 20 mars_ seulement,
jour de l'arrivée du duc d'Enghien à Paris, que M. Dalberg écrit à sa
cour pour lui annoncer le départ et l'objet du voyage de M.
Caulaincourt; que ce n'est que le 21, après que tout Paris sait que le
prince a péri à six heures du matin de ce même jour, qu'il écrit de
nouveau à sa cour pour lui apprendre que le duc d'Enghien _est arrivé
escorté de cinquante gendarmes_, et que «tout le monde se demande ce que
l'on veut en faire?»
Le courrier partait alors de Paris à quatre heures du soir, et à cette
heure-là du 21 mars, M. Dalberg écrit qu'on se fait cette question à
l'occasion du duc d'Enghien!
Enfin ce n'est que le 22 mars, _lorsque_ le Moniteur _publie la sentence
de mort, que par une apostille à une lettre du même jour_, M. le
ministre de Bade mande à sa cour que le malheureux prince a péri.
Toutes ces circonstances sont aujourd'hui révélées par la correspondance
même de M. Dalberg. Il lui fallut la publication du _Moniteur_ pour le
forcer à parler de la catastrophe. Jusque-là ses devoirs officiels
n'étaient pas en défaut; ils pouvaient, d'après ses combinaisons, le
céder à ses devoirs officieux... Mais poursuivons.
Le duc d'Enghien a été arrêté à Ettenheim le 15 mars, à cinq heures du
matin. Cette nouvelle a dû parvenir de suite à Carlsruhe. La lettre du
11, dont M. de Caulaincourt était porteur, écrite par M. de Talleyrand
au ministre des affaires étrangères de Bade, avait été remise le 15.
Cela se démontre par le décret publié par l'électeur de Bade le 16, où
il est question des arrestations de la veille.
Il est impossible qu'un événement de cette importance n'ait pas fait
écrire le même jour, ou le 16 au plus tard, par la cour de Carlsruhe à
son ministre à Paris, afin de réclamer contre cette violation de
territoire, ou tout au moins pour attester la paisible et inoffensive
manière de vivre du duc d'Enghien, et pour s'interposer en sa faveur. Le
courageux M. de Massias, ministre français auprès de l'électeur de Bade,
écrivit lui-même au ministre des relations extérieures, et il n'a pu le
faire que sur les communications qui lui furent faites le même jour par
le ministre badois. M. de Massias ne craignit pas d'attester que, durant
son séjour dans l'électorat, la conduite du duc d'Enghien avait été
_mesurée et innocente_.
Les dépêches de M. de Massias au ministre des relations extérieures et
celles du ministre de Bade à M. Dalberg durent donc arriver à Paris au
plus tard le 18, ou si l'on veut le 19 mars, mais toujours avant
l'arrivée du duc d'Enghien, qui n'eut lieu que le 20, à six heures du
soir, à Vincennes.
M. Dalberg avoue même, dans sa lettre de ce jour, 20 mars, «que, le
jeudi 15, il sut positivement l'ordre que portait M. de Caulaincourt;»
c'est-à-dire qu'il était informé que M. de Talleyrand avait écrit à sa
cour que le général Ordener était chargé d'arrêter le duc d'Enghien et
le général Dumouriez.
Mais pourquoi donc M. Dalberg, en apprenant l'objet de cette expédition,
ne se hâta-t-il pas de se rendre auprès du ministre des relations
extérieures? pourquoi ne pas réunir de suite le corps diplomatique, afin
d'intercéder en faveur du duc d'Enghien? Ces démarches de M. Dalberg
n'auraient certainement pas manqué leur but, si, comme il l'atteste
complaisamment dans sa lettre du 13 novembre 1823, le ministre des
relations extérieures avait pensé que les émigrés devaient être laissés
tranquilles dans l'électorat, ou si, comme l'affirmait M. Dalberg dans
sa lettre du 22 mars 1804 à sa cour, «M. de Talleyrand lui-même avait
paru ignorer jusqu'au dernier moment la résolution prise.»
Malgré sa puissance, le premier consul, que tout prouve d'ailleurs
n'avoir jamais eu de ressentimens particuliers contre le duc d'Enghien,
si ce n'est celui qui lui était inspiré par les rapports sur lesquels il
avait ordonné l'arrestation de ce prince, aurait suspendu sa mise en
jugement; les démarches de M. Dalberg et des autres membres du corps
diplomatique auprès du ministre des relations extérieures, si celui-ci
avait été aussi bien disposé que le prétend M. Dalberg, auraient
d'autant mieux obtenu ce résultat, que cette démarche et ces
explications auraient porté le ministre à communiquer au premier consul
la lettre du baron de Massias, qu'il lui cacha cependant, ainsi que
j'aurai bientôt à le dire, et tout aurait fini par s'expliquer en faveur
du duc d'Enghien.
Au lieu de cette conduite, M. Dalberg reste impassible jusqu'après la
catastrophe. Ce n'est que le 22 mars qu'il écrit à sa cour: «Je ne puis,
dans la position infiniment difficile et délicate où je me trouve, faire
autre chose que d'exposer simplement aux ministres des cours avec
lesquelles nous sommes plus particulièrement en relation, les
circonstances telles qu'elles se sont passées.»
On conçoit que le 22, lorsque le prince avait cessé d'exister, M.
Dalberg tînt ce langage; mais, le 15, devait-il penser ainsi?
Et qu'avait-il besoin d'ordre exprès, lorsque le 20 mars, et
conséquemment avant la mise en jugement du duc d'Enghien, M. Dalberg
écrivait qu'il était informé des arrestations qui avaient eu lieu à
Ettenheim? L'honneur du respectable électeur de Bade, le territoire de
son électorat violé, le droit des gens méconnu, un prince de la maison
de Bourbon arrêté dans un moment de crise, n'étaient-ils pas des motifs
suffisans pour donner une impulsion généreuse à M. Dalberg, s'il avait
été tout entier à son devoir de ministre de la cour de Bade? Un homme
monarchique, comme aurait dû l'être M. Dalberg, aurait-il, dans cette
grave circonstance, fait fléchir ses principes devant les niaises
considérations consignées dans sa dépêche du 20 mars?
Les conjectures qu'on est forcé de tirer de la conduite de M. Dalberg
doivent d'autant plus se multiplier, qu'au 20 mars, il devait savoir à
quoi s'en tenir sur le ministre qui avait médité les arrestations
d'Ettenheim, au moment où il donnait des assurances que les émigrés
résidant dans l'électorat ne seraient point inquiétés.
Il semble même qu'en écrivant en ce moment à sa cour, M. Dalberg aurait
porté officiellement un jugement peu favorable sur la conduite de ce
ministre.
En effet, on lit dans une lettre que M. le baron de Berstett, ministre
des affaires étrangères à Carlsruhe, a adressée à M. Dalberg, le 12
novembre 1823, pour lui permettre de publier quelques numéros de sa
correspondance diplomatique, que ce dernier doit trouver dans le n° 27
du 27 mars 1804 la preuve «qu'à l'époque fatale, lui, M. Dalberg,
n'avait pas encore à se réjouir de la confiance du ministre des affaires
étrangères à Paris.»
Je n'ai pas à m'occuper des causes qui, depuis, ont valu à M. Dalberg la
confiance du ministre des relations extérieures; mais je fais remarquer
que M. Dalberg s'est bien gardé de publier cette lettre, n° 27. On
devine facilement la raison de cette réticence. Le jugement officiel
porté alors par M. Dalberg sur le ministre des relations extérieures
aurait formé un contraste trop choquant avec le jugement officieux que
renferme sa lettre du 13 novembre 1823, où il dit «qu'il est connu que,
pendant son ministère, M. de Talleyrand n'avait cessé de modérer les
passions violentes de Bonaparte.»
Mais ce que M. Dalberg n'a pas voulu dire, parce que depuis, sans doute,
il a obtenu la confiance de M. de Talleyrand, se devine aisément d'après
la lettre de M. le baron de Berstett.
Quoi qu'il en soit, on peut, d'après cela, apprécier à sa juste valeur
la récente apologie de la conduite du ministre des relations
extérieures, par M. Dalberg, sur la catastrophe du duc d'Enghien. On
conçoit aussi que le jugement le plus favorable qu'on puisse porter sur
M. Dalberg lui-même, c'est qu'il avait été informé de tout, et qu'on
avait cependant mis sa conscience à couvert, en lui disant que le duc
d'Enghien serait détenu comme otage, parce que l'on avait bien senti que
M. Dalberg devait rendre compte à sa cour, et que, se trouvant placé
entre la crainte de la compromettre, ou de se compromettre lui même
vis-à-vis de la France, sur laquelle il pouvait déjà fonder ses projets
à venir, il laisserait aller les choses, persuadé que sa cour se
disculperait facilement d'un événement qu'elle n'avait pu empêcher,
faute d'avoir été prévenue.
Mais si M. Dalberg ne fut que la dupe de ceux qui ourdirent cette trame;
si son amour-propre diplomatique le porta, déjà à cette époque, à
déguiser à sa cour une partie de sa mystification, au lieu de lui avouer
sa funeste méprise, l'odieux de cet attentat n'en reste pas moins à ceux
qui méditèrent et qui organisèrent son accomplissement.
Quels furent ces machinateurs? Je crois les avoir suffisamment indiqués,
et avoir même assez prouvé mes assertions par des circonstances et des
rapprochemens qui portent à la fois le cachet de la vérité et de
l'authenticité. M. de Talleyrand s'en est remis, pour sa justification,
à sa lettre au roi, dont le contenu reste ignoré, aux attestations que
M. Dalberg et lui se sont réciproquement données dans leur propre cause,
et qu'ils feignent de prendre pour l'opinion publique, et enfin au
mémoire du général Hullin, qui ne dit pas un mot des circonstances
personnelles de M. de Talleyrand; car je pourrais avouer toute la part
de la catastrophe du duc d'Enghien que m'attribue cet écrit, ou plutôt
celle dont le général Hullin restera chargé lui-même, que le rôle
assigné à M. de Talleyrand n'en serait pas changé.
Mon accusation reste donc tout entière contre lui. Le silence calculé
dans lequel il s'est renfermé, ni ses menées secrètes ne l'ont pas
détruite.
Lorsque je l'ai porté cette accusation, quels avaient été mes antécédens
avec M. de Talleyrand? Il convient d'en dire ici deux mots.
À l'époque où je fus élevé au ministère, M. de Talleyrand était dans une
situation déplorable, tant sous les rapports pécuniaires que sous ceux
politiques: beaucoup de gens le fuyaient, croyant par là faire leur cour
au pouvoir. Je ne fus pas du nombre.
C'est moi qui lui fis payer le loyer de son château de Valençay, où
étaient les princes d'Espagne. Cela n'était que juste, sans doute; mais
enfin, par des motifs que je ne juge pas, M. de Talleyrand en
sollicitait le paiement en vain, et cela aurait continué pendant
long-temps sans mon intervention et mes instances, qui lui firent
allouer et payer le loyer de ce château 75,000 fr. par an.
C'est moi qui osai entretenir l'empereur des menaces de poursuites de
quelques-uns des créanciers de M. de Talleyrand, et qui le portai à
acquérir l'hôtel de Valentinois, tout meublé, appartenant à celui-ci,
pour la somme de 2,100,000 fr.; c'est à moi qu'il dut, en outre, qu'on
ne lui fit pas rapporter les meubles dont il avait déjà disposé pour
garnir une partie de son hôtel d'aujourd'hui.
C'est encore moi qui, pendant quatre ans, ai journellement suspendu les
effets des tracasseries qui auraient fini par l'atteindre, et j'ai
poussé l'obligeance jusqu'à me mettre à la traverse de l'objet du retour
inopiné, de Berne à Paris, d'une personne de sa famille; ce qui, dans ce
moment-là, l'aurait mis dans la position la plus désagréable.
Telle fut ma persévérance auprès de l'empereur, que cette affaire avait
fortement indisposé contre M. de Talleyrand, qu'en 1812, lorsqu'il
partit pour la campagne de Russie, il avait voulu l'emmener avec lui.
Si, de la conduite de M. de Talleyrand envers celui qui fut son
bienfaiteur, je passe à celle qu'il a tenue à mon égard, il demeure
constant qu'en retour de mes bons offices, je lui dois d'avoir été porté
sur la plus fatale des deux listes de proscription.
On ne saurait se méprendre sur le but secret de ce témoignage de sa
reconnaissance. Mon crime était de pouvoir assigner son rôle dans
l'affaire du duc d'Enghien. Ceci explique les efforts de M. de
Talleyrand pour obtenir mon extradition de Malte en 1815, et je n'ai
trouvé de la sécurité, pendant tout le cours de ma détention, qu'après
qu'il eut quitté le portefeuille des relations extérieures. En 1815, on
m'aurait livré à une commission militaire à Toulon ou à Marseille, j'en
ai eu la preuve sous les yeux; là, on m'aurait jugé et exécuté, après
quoi il aurait sans doute protesté à ma famille de ses efforts pour me
sauver. M. de Talleyrand a pour maxime qu'un homme qui peut parler cesse
seulement d'être à craindre lorsqu'il n'est plus.
On doit donc être peu surpris des efforts que je fais à mon tour pour
laisser à M. de Talleyrand la part qui lui revient à juste titre dans
une catastrophe à laquelle je n'en ai pris aucune qui puisse m'être
justement reprochée.
Ce qui a excité mes efforts et mes démarches, c'est encore ma profonde
conviction que l'empereur Napoléon n'avait pas agi de sa propre
impulsion, en ordonnant l'arrestation du duc d'Enghien. Mon opinion
s'est trouvée pleinement confirmée par les ouvrages écrits à
Sainte-Hélène. Leur autorité est d'autant plus irrécusable, que leurs
auteurs travaillaient à l'insu l'un de l'autre, et qu'ils ont été
unanimes sur ce point.
L'empereur Napoléon, dont ils ont rapporté le langage, même les notes
autographes, était également sans motifs pour accuser ou absoudre une
personne plutôt qu'une autre. Il savait qu'il écrivait alors pour la
sévère histoire, et il voulait la respecter. Il s'est d'ailleurs exprimé
de manière à ne pas repousser la part de cet événement qu'on pouvait
raisonnablement lui attribuer.
Il faut donc l'en croire, lorsqu'il a écrit lui-même que «la mort du duc
d'Enghien doit être attribuée à ceux qui s'efforçaient, par des rapports
et des conjectures, à le présenter comme chef de conspiration;» et
lorsque, dans l'intimité avec ses fidèles serviteurs à Sainte-Hélène, il
ajoutait, indépendamment de ce que j'ai cité dans mon premier écrit,
«qu'il avait été poussé inopinément; qu'on avait, pour ainsi dire,
surpris ses idées, précipité ses mesures, enchaîné ses résultats.
J'étais seul un jour, racontait-il, je me vois encore à demi assis sur
la table où j'avais dîné, achevant de prendre mon café; on accourt
m'apprendre une trame nouvelle; on me démontre avec chaleur qu'il est
temps de mettre un terme à de si horribles attentats; qu'il est temps
enfin de donner une leçon à ceux qui se sont fait une habitude
journalière de conspirer contre ma vie; _qu'on n'en finira qu'en se
lavant dans le sang de l'un d'entre eux_; que le duc d'Enghien devait
être cette victime, puisqu'il pouvait être pris sur le fait, faisant
partie de la conspiration actuelle. Je ne savais pas même précisément
qui était le duc d'Enghien: la révolution m'avait pris bien jeune; je
n'allais point à la cour; j'ignorais où il se trouvait. _On me satisfit
sur tous les points_. Mais s'il en est ainsi, m'écriai-je, il faut s'en
saisir et donner des ordres en conséquence. Tout avait été prévu
d'avance, _les pièces se trouvèrent prêtes, il n'y eut qu'à signer_, et
le sort du prince se trouva décidé.»
La véracité de M. O'Méara ne saurait être non plus suspectée, lorsqu'il
affirme dans son ouvrage, d'accord sur ce point avec les autres écrits
de Sainte-Hélène, «qu'ayant demandé à Napoléon s'il était vrai que M. de
Talleyrand eût gardé une lettre écrite par le duc d'Enghien, et qu'il ne
l'eût remise que deux jours après, l'empereur a répondu: À son arrivée à
Strasbourg, le prince m'écrivit une lettre; cette lettre fut remise à
T... qui la garda jusqu'après l'exécution.»
Mais quels pouvaient donc être ceux qui, par des rapports et des
conjectures, présentaient le duc d'Enghien comme chef d'une
conspiration? Qui alors était dans une position à porter le premier
consul à se compromettre en répandant le sang d'un Bourbon? qui enfin
pouvait avoir tout prévu, et avoir d'avance _préparé les pièces_ qui
furent _instantanément présentées à la signature du premier consul_, et
qui décidèrent du sort du prince?
Le ministre des relations extérieures, sous le Directoire, va nous dire
lui-même quel intérêt il avait à ce que le premier consul se compromît;
les fonctions et les faits personnels de ce même ministre, sous le
premier consul, vont nous dire si c'est lui qui avait préparé les
rapports et les pièces qui décidèrent la fatale mesure.
Dans un écrit publié en l'an V, par le citoyen Talleyrand, et adressé à
ses concitoyens, il s'exprime en ces termes, page 3:
«Je serais indigne d'avoir servi la belle cause de la liberté, si
j'osais regarder comme un sacrifice ce que je fis alors (1789), pour son
triomphe. Mais que du moins il soit permis de s'étonner qu'après avoir
mérité à de si justes titres les plus implacables haines de la part du
ci-devant clergé, de la ci-devant noblesse, j'attire sur moi ces mêmes
haines de la part de ceux qui se disent si ardens ennemis de la noblesse
et du clergé, en répétant leurs fureurs contre moi[57].»
L'homme dont les antécédens autorisent un pareil langage, ne pouvait,
sans crainte, voir la république française près d'expirer en l'an XII,
dans la personne du premier consul, si celui-ci n'était pas mis
auparavant dans l'impossibilité de devenir un Monck... Le citoyen
Talleyrand pouvait bien, dans sa prévision, ne pas repousser l'idée
qu'il deviendrait un jour prince de Bénévent sous une nouvelle dynastie;
mais il devait frémir, d'après l'avantage dont il se glorifiait, d'avoir
mérité les haines implacables du clergé qu'il avait renié, et de la
noblesse qu'il avait trahie, à la seule pensée de leur retour sous la
bannière des Bourbons.
M. de Talleyrand a malheureusement prouvé, dans le cours de sa vie
politique, que l'intérêt est le mobile des actions de certains hommes.
Cela explique celui qu'il avait alors à être l'un de ceux qui
s'efforçaient, «par des _rapports_ et des _conjectures_, à présenter le
duc d'Enghien comme chef de conspiration, à surprendre les idées du
premier consul, à conseiller d'en finir en se lavant dans le sang d'un
Bourbon.»
Ses terreurs, à la seule idée de la possibilité du retour des Bourbons,
devaient être d'autant plus grandes, que le premier consul n'avait pas
encore manifesté le projet de monter sur le trône, lorsque l'entreprise
de George éclata. On prétend même qu'il avait, au contraire,
formellement refusé le titre de roi de France qu'on lui offrait aux
négociations d'Amiens, en compensation des sacrifices de territoire
conquis qu'on voulait lui imposer.
Les actes de l'administration du ministre des relations extérieures et
sa conduite viennent puissamment ajouter à cette vérité démontrée.
Le ministre des relations extérieures pouvait seul répondre aux
questions que le premier consul déclare avoir faites sur le duc
d'Enghien, dont il ignorait jusqu'au nom, lorsque ce prince lui fut
désigné comme chef d'une conspiration. Seul, il correspondait avec les
cabinets étrangers et avec nos ministres auprès des souverains de
l'Europe; seul, il était donc chargé de surveiller l'émigration. On en
trouve la preuve dans la note diplomatique qu'il a adressée le 11 mars à
M. le baron d'Edelsheim, ministre d'état à Carlsruhe, de laquelle M. de
Caulaincourt fut porteur. Dans cette note, qui annonce officiellement
l'ordre donné pour l'arrestation du duc d'Enghien, M. de Talleyrand
convient qu'il lui en avait précédemment envoyé une autre, dont le
contenu tendait à requérir l'arrestation du comité d'émigrés français
siégeant à Offembourg.
Les fonctions de M. de Talleyrand expliquent comment l'arrestation du
duc d'Enghien fut décidée et ordonnée sur son rapport, dans le conseil
privé qui précéda le départ du général Ordener.
Ce ne pouvait être aucun des trois consuls. C'était évidemment hors de
leurs attributions. M. Fouché, qui y fut admis, était sans fonctions
alors, et il n'y avait été appelé que comme un renfort, et parce qu'on
le considérait comme fortement intéressé à l'adoption de la mesure
proposée. Il est juste de dire cependant qu'elle rencontra une vive
résistance de la part du consul Cambacérès[58]. Il voulait du moins
qu'au lieu d'enlever de vive force le duc d'Enghien, ainsi que le
rapport en faisait la proposition, on attendît, pour s'en emparer, le
moment où il aurait posé le pied sur le territoire français; c'est à
cette occasion qu'il lui fut demandé: Depuis quand il était devenu si
avare du sang d'un Bourbon.
Je tiens ce renseignement de M. le duc de Cambacérès, qui m'a également
assuré l'avoir consigné dans ses Mémoires.
Quoi qu'il en soit, on peut se demander s'il est vrai que lorsque M. de
Talleyrand provoquait l'arrestation du duc d'Enghien, avant que celle de
Pichegru eût expliqué la funeste méprise sur le véritable chef de la
conspiration, il partageait l'erreur commune, ou plutôt si elle avait
jamais existé pour lui. Sa correspondance antérieure avec le ministre
français à Bade lui avait donné des renseignemens si positifs sur la
façon de vivre du duc d'Enghien, qu'il ne lui était pas permis de croire
que le prince fût le personnage mystérieux que signalait l'instruction
du procès de George.
Si telle eût été la croyance de M. de Talleyrand, pourquoi ne pas mettre
dans la balance, devant le conseil privé du 10 mars, les rapports
antérieurs de M. de Massias? Pourquoi accuser le duc d'Enghien avec
autant de rigueur? Dans le doute, s'abstenir de proposer un enlèvement
de vive force était un devoir rigoureux.
On m'a assuré que M. de Talleyrand a présenté au roi une attestation de
madame la princesse de Rohan, de laquelle il résulte que le duc
d'Enghien avait été prévenu de s'éloigner quelques jours avant son
enlèvement. Il a prétendu en même temps qu'il lui avait fait porter cet
avis par un courrier qui, selon lui, s'est cassé la jambe à Saverne.
Cela n'est qu'une fable, car un pareil fait peut toujours se prouver, et
on ne le prouve pas. Il n'est pas probable qu'il eût osé envoyer un
courrier pour cet objet, et, si telle avait été son intention, il avait
tant de personnes de sa famille qui se seraient trouvées heureuses d'une
pareille mission, que le messager serait aujourd'hui nommé.
Mais on sait à quoi s'en tenir sur l'attestation donnée par madame de
Rohan. M. de Talleyrand ne l'a obtenue à Paris qu'après la restauration,
grâces aux plus vives instances de madame Aimée de Coigny, ancienne
duchesse de Fleury, auprès de madame de Rohan-Rochefort.
La vérité est que M. de Talleyrand n'a rien envoyé. L'avis qui fut donné
au duc d'Enghien, et que madame de Rohan-Rochefort a attesté sans
spécification d'auteur, venait d'une autre source. C'est le roi de
Suède, alors à Carlsruhe, et l'électeur lui-même, qui firent avertir le
prince qu'il pouvait courir des dangers, et qu'il devait s'éloigner. Un
témoin que M. de Talleyrand ne récusera pas sans doute, M. le duc
Dalberg, en convient dans sa lettre du 13 novembre 1823. Cet avis était
la conséquence de la note diplomatique envoyée par M. de Talleyrand à
Carlsruhe, antérieurement au 10 mars, par laquelle il demandait
l'arrestation du comité d'émigrés français à Offembourg. Le duc
d'Enghien tarda, et sa sécurité lui devint fatale. L'ensemble de la
conduite de M. Talleyrand repousse d'ailleurs toute idée qu'il ait
jamais voulu sauver le duc d'Enghien par un semblable avis; et certes,
si le prince eût reçu de Paris un avis qui vînt confirmer celui qui lui
était donné par le roi de Suède, il n'y a nul doute qu'il ne se fût
empressé de quitter Ettenheim.
Écoutons l'intègre M. de Massias, dans la note qu'il a cru devoir
publier sur l'affaire de ce prince:
«Quelques jours après la catastrophe, je reçus une lettre du ministre
des affaires étrangères, qui me donnait l'ordre d'aller à
Aix-la-Chapelle, où je trouverais l'empereur Napoléon auquel j'avais à
rendre compte de ma conduite. En arrivant, j'allai trouver le général
Lannes, avec qui j'avais fait la guerre d'Espagne et d'Italie, à
l'amitié duquel je devais une place et toutes mes espérances. Il
m'apprit que j'étais accusé d'avoir épousé la proche parente d'une
intrigante dangereuse, et d'avoir fait la conspiration du duc d'Enghien.
«Sorti de chez lui, j'allai chez le ministre des affaires étrangères,
auquel je rappelai ce dont l'avait instruit ma correspondance, savoir:
_la vie simple, paisible, innocente du prince, et la non-parenté de ma
femme avec la baronne de Reich, fait dont il est assuré par un
certificat bien en règle que je lui avais envoyé_. Il me dit que le tout
s'arrangerait.
«Le jour de mon audience étant fixé, je fus introduit avec lui dans le
cabinet de l'empereur.
«Il commença par me demander des nouvelles du grand-duc et de sa
famille; et, sans autre transition, après qu'il eut entendu ma
réponse:--Comment, M. de Massias, me dit-il, vous que j'ai traité avec
bonté, avez-vous pu entrer dans de misérables intrigues des ennemis de
la France?
«Je connaissais son adresse et son habileté; je sentis que, si
j'entrais, sans autres motifs, dans ma justification, il profiterait de
certaines circonstances pour en tirer des inductions sur lesquelles je
n'aurais pas le moyen de donner des explications catégoriques. Je pris
le parti de faire l'étonné, et comme si je ne comprenais pas ce qu'il
voulait dire.
«En vérité, s'écria-t-il avec un geste, et faisant un pas en arrière, on
dirait qu'il ne sait ce dont je veux lui parler?» Même étonnement, même
signe d'ignorance de ma part.
«Comment, ajouta-t-il vivement, mais sans colère, n'avez-vous pas épousé
une proche parente d'une misérable intrigante, la baronne de
Reich?--Sire, lui dis-je, monsieur que voilà, en lui montrant le
ministre, a indignement trompé la religion de Votre Majesté; il a su de
moi que ma femme n'était point parente de la baronne de Reich, et je lui
en avais antérieurement envoyé le certificat bien en règle. À ces mots,
l'empereur recula en souriant, marcha à droite et à gauche dans son
cabinet, toujours en nous regardant; puis se rapprochant de moi, il me
dit d'un ton radouci: Vous avez cependant souffert des rassemblemens
d'émigrés à Offembourg?--J'ai rendu compte fidèlement de tout ce qui se
passait dans ma légation. Comment me serais-je avisé de persécuter
quelques malheureux, tandis qu'avec votre autorisation ils passaient le
Rhin par centaines et par milliers? Je ne faisais qu'entrer dans
l'esprit de votre gouvernement.--Vous auriez pourtant dû empêcher les
trames que le duc d'Enghien ourdissait à Ettenheim?--Sire, je suis trop
avancé en âge pour apprendre à mentir; on a encore trompé sur ce point
la religion de Votre Majesté.--Croyez-vous donc, dit-il en s'animant,
que, si la conspiration de George et de Pichegru avait réussi, il
n'aurait pas passé le Rhin, et ne serait pas venu en poste à Paris? Je
baissai la tête et me tus. Prenant alors un air dégagé, il me parla de
Carlsruhe, de quelques objets peu intéressans, et me congédia[59].
M. de Talleyrand trompait donc l'empereur, en ne lui rendant pas un
compte exact de la teneur de la correspondance de M. de Massias; il
trompait M. de Massias lui-même, car il le desservait auprès de
l'empereur; il trompait l'électeur de Bade, en lui faisant donner par M.
Dalberg, qu'il trompait en même temps sans doute, l'assurance qu'il
fallait laisser tranquilles les émigrés qui habitaient l'électorat,
tandis qu'il rédigeait sa note diplomatique du 11 mars, qui ne devait
être remise au ministre d'État de Bade, qu'après l'arrestation du duc
d'Enghien!
M. de Massias continue: «Dès que je sus que le prince était enlevé et
transféré dans la citadelle de Strasbourg, j'écrivis sans perdre de
temps au ministre des affaires étrangères, pour lui dire combien, durant
son séjour dans l'électorat, _séjour dont mes dépêches l'avaient
antérieurement avisé_, la conduite de ce prince avait été _mesurée et
innocente. Ma lettre doit être aux archives_; c'est la seule dans
laquelle j'aie jamais cité du latin. Pour donner plus de poids à ma
pensée et plus de créance à mon assertion, j'avais emprunté ces mots de
Tacite: _Nec beneficio, nec insuria cognitus_; ce qui, au reste,
expliquait parfaitement bien ma position envers l'auguste personnage que
l'intérêt de la vérité me portait seul à défendre.»
Mais cette lettre, qui ne peut être que du 15 mars, dut arriver à Paris
le 18 au plus tard, et ce ne fut que ce même jour que le prince quitta
la citadelle de Strasbourg.
Que M. de Talleyrand nous dise quels efforts il a tentés, dans
l'intervalle du 18 au 20, pour faire valoir le témoignage éclairé d'un
homme de bien, qui devait dissiper, ou du moins affaiblir les craintes
que l'on avait inspirées au premier consul.
Les renseignemens de M. de Massias étaient positifs. S'ils eussent été
appréciés dans le seul but de découvrir la vérité, ils ne pouvaient, en
aucune manière, cadrer avec le portrait du personnage que l'on supposait
être le chef de la conspiration. Trois jours d'avance devaient suffire à
M. de Talleyrand pour essayer de détromper le premier consul, et
prévenir un grand malheur. Comment a-t-il usé d'un délai aussi précieux?
Qu'a-t-il dit? qu'a-t-il tenté pour faire valoir cette lettre de M. de
Massias, pour obtenir qu'elle fût jointe au procès comme pièce à
décharge? car la sentence atteste que les pièces à charge et à décharge
étaient au nombre d'_une_, et l'on devine bien que ce n'était pas la
lettre de M. de Massias.
C'est à M. de Talleyrand de répondre.
Cette lettre[60] et d'autres documens relatifs à cette catastrophe ont
disparu des archives du ministère des relations extérieures, que M. de
Talleyrand a successivement occupé sous la république, le directoire, le
consulat, l'empire et la royauté.
Poursuivons.
Le 29 ventôse (20 mars), jour du jugement, j'ai vu M. de Talleyrand le
matin à la Malmaison. Par un singulier rapprochement de circonstances,
ce fut peu après que l'on donna des ordres pour la translation du prince
à Vincennes. L'après-dînée, il est venu chez le gouverneur de Paris. Son
devoir a pu l'appeler auprès du premier consul; mais lui, ministre et
rapporteur du conseil privé qui avait décidé l'arrestation du duc
d'Enghien, que venait-il faire auprès du général chargé de nommer les
juges du prince, et de leur prescrire de l'appeler devant leur tribunal?
Si la lettre du premier consul dont j'ai été porteur pour le gouverneur
de Paris disait tout, comme il faut le croire, quel but avait l'étrange
visite de M. de Talleyrand? Venait-il ajouter ses propres commentaires à
cette lettre? venait-il transmettre de dernières instructions, de
derniers ordres du premier consul?... Il est à remarquer que l'arrêté du
gouvernement du même jour, qui ordonnait que le duc d'Enghien serait
traduit devant une commission militaire, autorisait bien le gouverneur
de Paris à nommer cette commission, mais que sa réunion _sur-le-champ_,
portée par l'ordre du gouverneur, qui en désignait les membres, n'est
pas dans l'arrêté.
N'en doutons pas, M. de Talleyrand peut s'écrier aussi justement que le
comte Hullin: «Que je suis malheureux!» Il a tout fait pour amener la
catastrophe, et rien pour la prévenir ou l'empêcher. Après l'événement,
c'est encore lui qui a eu le malheur d'être chargé d'annoncer aux
puissances étrangères la mort du duc d'Enghien, en la justifiant. S'il
agissait contre son gré, on peut dire de lui qu'il a bu le calice de
l'amertume jusqu'à la lie. Mais que penser du sort de la victime?
À présent, ai-je eu tort de vouloir disculper l'empereur aux dépens de
M. de Talleyrand, c'est-à-dire d'exposer avec bonne foi une vérité dont
j'avais la conviction profonde? Je sais que l'empereur Napoléon, dans
son testament, semble prendre sur lui toute la responsabilité de la
catastrophe, mais je le connaissais assez pour apprécier autrement que
beaucoup d'autres la valeur de ses propres déclarations. Même dans ses
derniers jours, l'empereur Napoléon était bien moins occupé de la perte
de la vie que du soin de conserver intact, dans l'opinion, tout le
prestige attaché à la puissance; et je suis sûr que, jusqu'au bord de la
tombe, il aurait fort mal reçu les imprudens qui seraient venus lui
prouver que quelques événemens de son règne auraient eu lieu sans son
ordre. «Le duc d'Enghien est mort, parce que je l'ai voulu.» Voilà le
langage de l'empereur à la postérité. Ce qui veut dire: «Moi,
gouvernant, personne n'eût osé concevoir la pensée de disposer de la
liberté ou des jours de qui que ce fût. On a pu abuser ma conviction,
mais non pas entreprendre un moment sur mon pouvoir.»
Pénétré de ces idées, auxquelles tous les faits que j'ai rapportés,
ainsi que des paroles de l'empereur lui-même, donnent beaucoup de force,
je propose cette objection aux personnes qui persistent à vouloir que
l'empereur ait ordonné le meurtre du duc d'Enghien, comme le sultan
envoie le cordon à un visir.
L'empereur Napoléon a regretté cette mort, mais le mal était fait; il ne
devait en rejeter le blâme sur personne. Son caractère inflexible, le
sentiment si puissant de sa dignité et de son devoir, comme gouvernant,
ne lui permettaient pas de se soustraire à la responsabilité de ce qui
avait été fait, encore moins de se couvrir du manteau de personne.
Si les choses eussent été conduites à Vincennes par le président de la
commission militaire, de manière à ce que M. Réal eût encore trouvé le
prince existant; si l'examen eût constaté qu'il n'était point le
personnage mystérieux qui avait paru chez George, et que l'on cherchait,
je demande à tous ceux qui ont connu le premier consul, si leur
conviction est qu'il aurait fait périr le duc d'Enghien? Je demande
aussi à tout le monde ce que serait devenu M. de Talleyrand, si, après
sa terrible proposition d'enlever le prince de vive force et de s'en
défaire, il eût vu le chef de l'État lâcher la proie qu'on lui avait
fait saisir comme un moyen d'assurer ses jours contre les entreprises de
ses irréconciliables ennemis?
Un dernier trait manque au récit de la vérité, comme aux dernières
observations que l'ensemble des faits vient de me suggérer: le soir même
de la mort du duc d'Enghien, M. de Talleyrand donna un bal auquel tout
le corps diplomatique fut invité!!!... Rien de plus triste que ce bal,
qui était une insulte à la morale publique. Quelques personnes eurent le
courage de refuser de paraître à cette fête, et de ce nombre sont la
princesse Dolgorowsky et M. de Moustier, aujourd'hui ambassadeur de Sa
Majesté, qui me l'a attesté.
Tel fut le rôle de M. de Talleyrand dans la catastrophe du duc
d'Enghien. Qu'il dise maintenant si un échange de quelques phrases
obligeantes avec M. Dalberg, et le silence qu'il a gardé, doivent
suffire pour détruire l'accusation grave qui pèse sur lui-même dans
l'opinion publique, pour la part qu'il a prise à ce funeste événement.
§ II.
Quelle fut la conduite du général Hullin.
Ce n'est pas sans doute la partie de ma tâche la moins pénible,
quoiqu'elle soit facile, que celle de faire retomber sur le général
Hullin l'accusation qu'il n'a pas craint de diriger contre moi, dans
l'unique but de complaire à un autre. Sa vieillesse, ses cheveux blancs,
la triste cécité qui l'afflige, l'habit qu'il porte, ma répugnance
constante pour des révélations qui pourraient compromettre, m'avaient
imposé la réserve que j'ai gardée sur le compte du général Hullin.
J'ignorais alors qu'en 1815, profitant de l'espèce de proscription qui
me retenait loin de mon pays, il avait présenté au gouvernement un
mémoire, dans lequel, pour obtenir la faveur de rester en France, il
crut devoir rejeter sur moi les conséquences du jugement rendu contre le
duc d'Enghien. L'hypocrite vieillard se garda bien de m'avouer cette
démarche au moment de ma publication en 1823.
Une conduite aussi déloyale et la persévérance du comte Hullin à
soutenir aujourd'hui ses premières assertions, m'autorisent contre lui à
de sévères représailles au nom de la vérité. Mon honneur m'en fait un
devoir.
À l'en croire, il aurait reçu à sept heures du soir, le 20 mars, l'ordre
verbal du gouverneur de Paris de se rendre à Vincennes pour y présider
une commission militaire, dont il lui aurait laissé ignorer l'objet; il
n'en aurait été informé qu'à Vincennes même, en recevant l'arrêté du
gouvernement, et l'ordre du général en chef Murat, portant la nomination
des membres de la commission, et l'injonction de procéder sur-le-champ
et sans désemparer.
M. le général Hullin, ainsi que le capitaine-rapporteur, et même le
greffier, auraient été sans notions en matière de jugement, ce qui
devait expliquer les vices de la sentence.
La commission aurait obtempéré à la demande du prince, d'avoir une
entrevue avec le premier consul; mais un général (c'est-à-dire moi)
aurait représenté que la demande était inopportune, et le général Hullin
y aurait renoncé. D'ailleurs il ne trouvait rien dans la loi qui l'y
autorisât.
Les pièces jointes au procès se seraient composées de lettres
interceptées, et d'autres documens propres à faire impression sur
l'esprit des juges.
Lié par ses sermens, il ne se serait pas déclaré incompétent, il
n'aurait pas donné de défenseur à l'accusé, parce que le prince n'avait
ni décliné la compétence du tribunal, ni demandé un défenseur, et aucun
des membres de la commission ne lui avait rappelé ce devoir.
Il est bien vrai qu'il avait été fait plusieurs rédactions du jugement,
entre autres celle qui porte qu'il sera exécuté de suite, et qui a été
publiée par le jurisconsulte qui nous a révélé l'existence des pièces du
procès; mais, après avoir été signée, cette minute n'aurait pas paru
régulière; il en aurait été fait une nouvelle qui aurait constitué le
véritable jugement; l'autre minute devait être anéantie sur-le-champ,
mais il aurait oublié de le faire. Le général atteste que c'est là la
vérité!...
Dans tous les cas, la première comme la seconde minute n'étant pas
régulières, le capitaine-rapporteur et l'officier qui a permis
l'exécution n'ont pu y voir, sans prévarication, un véritable jugement,
et le faire exécuter.
L'ordre d'exécution ne pouvait être donné que par le général en chef
gouverneur de Paris; il ignore si celui qui a si cruellement précipité
cette exécution funeste avait des ordres. Quant à lui, à peine le
jugement aurait été rendu, qu'il se serait mis à écrire au premier
consul pour lui faire part du désir témoigné par le prince d'avoir une
entrevue avec lui, et aussi pour le conjurer de remettre une peine que
la rigueur de la position de la commission ne lui avait pas permis
d'éluder. Mais au même instant un homme (c'est encore moi) l'en aurait
empêché en reprenant la plume, et en lui disant: «Cela me regarde;» ce
qui aurait fait croire à M. Hullin que cet homme allait écrire lui-même
au premier consul.
Enfin il attendait avec confiance le moment de se retirer, lorsqu'il
entendit une terrible explosion...
Tel est en résumé le roman auquel on n'a pas craint de faire apposer le
nom du général Hullin.
Et d'abord je ferai remarquer l'invraisemblance que le général Hullin
n'eût reçu qu'un avis verbal du gouverneur de Paris, pour lui apprendre
sa nomination de président de la commission, lorsque les autres membres
en auraient été informés par écrit. Le général Hullin dut l'être
également par une lettre; mais comme il importait au gouverneur de lui
donner des instructions particulières, il dut le mander chez lui... Le
général Murat comprenait trop bien l'importance qu'il devait attacher à
un jugement qui avait à décider du sort d'un personnage tel que le duc
d'Enghien, pour que la nomination du général Hullin, comme président de
la commission, fût un choix fait au hasard, ni qu'il l'eût laissé partir
sans lui révéler l'objet de sa mission. Sa nomination explique au
contraire qu'on lui avait appris sans réserve ce qui avait été un
mystère pour tout Paris. Est-il bien présumable que, puisque l'on
s'était décidé à traduire le prince devant une commission militaire, on
n'eût pas pris d'avance tous les moyens de s'assurer des dispositions de
celui qu'on appelait à la présider, lors surtout qu'on était sans aucune
preuve contre le prévenu, et qu'on était réduit à ne produire à l'appui
de l'accusation que la _pièce unique_, l'arrêté du 29 ventôse?... Mais
un fait qui n'a été connu que depuis la publication de mon premier
écrit, et que j'ignorais moi-même, donne un démenti sur ce point au
général Hullin. La voiture du duc d'Enghien arriva vers midi à la
barrière de Bondi; elle y fut arrêtée jusqu'à près de quatre heures, et
ce n'est qu'alors qu'elle reçut l'ordre de prendre la route de Vincennes
par les boulevards extérieurs. À cette époque, les barrières de la
capitale étaient gardées de la manière la plus sévère. Or, qui a pu
donner cet ordre, si ce n'est le gouverneur de Paris, et par qui a-t-il
pu le transmettre, si ce n'est par le commandant de la place?... Que le
général Hullin réponde.
Il n'ignorait pas plus, en sortant de chez le général Murat,
l'arrestation, l'arrivée du duc d'Enghien et son prochain jugement,
qu'il ne pouvait ignorer l'ordre que le gouverneur de Paris avait donné
par son entremise aux troupes de la garnison, y compris la gendarmerie
d'élite, de se rendre à Vincennes. De tous les colonels de ces troupes,
j'étais le seul qui ne fût pas membre de la commission militaire, et je
fus chargé de les commander, parce que ce commandement me revenait de
droit. Voilà tout le secret de l'ordre qui me conduisit à Vincennes. Je
n'étais pas alors un homme assez important pour qu'on me fît des
confidences.
Mais ce commandement me laissait entièrement étranger aux préliminaires,
à l'instruction, à l'interrogatoire, au jugement et à la condamnation du
prévenu. Le général Hullin était le seul que l'on reconnaissait pour
chef; il était le mien en sa qualité de président, car partout où il y a
une autorité qui délibère, et un corps de troupes pour protéger la
délibération, la force armée est essentiellement passive. Malheur au
pays où il en est autrement!
Telle était notre position respective, que le général Hullin était tout
et que je n'étais rien; le commandant même de Vincennes, M. Harel, était
sous ses ordres, et nous verrons bientôt que le général Hullin l'a
très-bien compris... C'était donc à lui de commander; nous devions
exécuter ses ordres, sous peine d'être punis pour rébellion, si,
militaires, nous avions désobéi à notre chef: toute la responsabilité
reposait donc sur le général Hullin. Suivons-le dans l'accomplissement
de ses devoirs.
Toutefois je ne scruterai pas ici les actes de sa procédure, si ce n'est
dans les parties qui se rattachent à ma cause. Un éloquent jurisconsulte
les a assez foudroyés; je laisse M. le général Hullin en présence de
l'accusateur qui l'a traduit devant le tribunal du siècle et de la
postérité. Mon but n'est pas d'aggraver le supplice moral d'un ennemi
que l'intrigue m'a fait; je ne veux que repousser les imputations
calomnieuses dirigées contre moi.
Je ferai d'abord remarquer que l'officier qui fut nommé
capitaine-rapporteur a procédé à l'interrogatoire du prince, et qu'il a
commencé cette opération à douze heures dans la nuit du 29 ventôse (20
mars). Cela se prouve par le procès-verbal même[61]. Le protocole,
l'ensemble et la rédaction de cet acte n'indiquent nullement
l'inexpérience de cet officier, alléguée par le général Hullin. Je ferai
remarquer également que ce général, quoiqu'ayant servi avec distinction,
n'a pas toujours habité les camps, et que le commandant d'une place
comme Paris ne peut être réputé aussi étranger aux lois militaires sur
la tenue des conseils de guerre, qu'il a bien voulu le faire croire. Ses
collègues étaient des colonels qui ne pouvaient y être eux-mêmes
étrangers, et qui n'étaient pas sans instruction. L'un d'eux avait été
légiste à Besançon avant d'embrasser la carrière des armes.
Après l'interrogatoire, le prince fut conduit dans la salle où était
réunie la commission; mais déjà il était plus de deux heures. On le
conçoit, puisque ce n'est qu'à minuit qu'on a commencé à procéder à
l'interrogatoire, qui remplit six pages d'impression. Cette circonstance
doit être remarquée; elle servira à repousser une des nombreuses et
importantes allégations mensongères du général Hullin.
Quant à moi, occupé à placer les troupes qui arrivaient successivement
des diverses casernes de Paris à Vincennes, ce qui retarda très avant
dans la nuit leur réunion totale, je ne me rendis à la salle où la
commission militaire siégeait, et qui était remplie d'officiers et
sous-officiers des troupes réunies, qu'au moment où le prince se
défendait avec chaleur de l'imputation d'être chef d'une conspiration
contre le premier consul. Pendant le peu de temps que dura la séance
après mon arrivée, je puis affirmer avec vérité qu'il ne fut nullement
question, ni de la demande du prince d'avoir une entrevue avec le
premier consul, ni de la proposition d'un membre de déférer à cette
demande, et par conséquent que je n'ai pas pu suspendre l'effet des
intentions de la commission militaire par mes paroles. Il est bien vrai
que le capitaine-rapporteur, officier plein de loyauté, avait lui-même
conseillé au prince, en lui faisant subir son interrogatoire, de
demander à voir le premier consul; mais je n'étais présent ni à la
lecture de cet interrogatoire, ni aux nouvelles questions que le
président avait adressées au prince au début de la séance.
Je demanderai à M. le comte Hullin, qui ne m'accuse que pour se laver du
reproche de n'avoir pas rempli un devoir sacré, où est la mention de la
proposition faite par un membre de la commission, et celle de mon
interruption, ou si l'on veut, ma prétendue observation sur
l'inopportunité de la demande? où se trouve la délibération qui l'aurait
suivie? Comment ne pas parler également, sur le protocole de la séance,
de la résolution du tribunal d'accéder, après les débats, au désir du
prince?
Je dirai plus, j'admettrai pour un moment que j'eusse hasardé une aussi
étrange réflexion; étais-je une autorité, un pouvoir au-dessus du
général Hullin, mon supérieur comme militaire et comme président de la
commission? présentais-je des instructions ou un ordre du premier
consul, par exemple, pour imposer ainsi à un tribunal qui devait être
impassible comme la loi?
Pendant que le général Hullin était en exil à Bruxelles, tel n'était pas
son langage. Qu'il interroge ses souvenirs; qu'il se rappelle ce qu'il
répondait à ceux qui lui faisaient des observations sur cette affaire.
«Il n'avait agi, disait-il, que d'après les instructions les plus
sévères. Le cas même où le duc d'Enghien réclamerait un entretien avec
le premier consul était prévu, et il lui était défendu de faire parvenir
cette demande au gouvernement.»
Voilà la vérité; et parmi les motifs qui ont déterminé à appeler le
général Hullin chez le gouverneur de Paris, celui-là doit avoir été un
des premiers. Il était capital, pour les provocateurs de la perte du duc
d'Enghien, de lui fermer toute communication avec le premier consul.
On a répandu dans le public que le général Murat avait fait déposer chez
un notaire à Paris des pièces qui attestent que ses instructions au
général Hullin, et toute sa conduite dans cette affaire, avaient été le
résultat d'insinuations perfides. J'ignore si le dépôt a réellement
existé. On doit s'étonner que ces pièces n'aient pas été publiées en
1823, à l'époque où chacun s'est empressé d'apporter son tribut pour
expliquer cette page de notre histoire. Serait-ce parce qu'elles
repoussent la fable de mon adversaire?... Si elles paraissaient
aujourd'hui, et qu'il en fût autrement, il faudrait plus que douter de
leur authenticité.
D'après le jurisconsulte que j'ai déjà cité, le duc d'Enghien a été
condamné en violation de toutes les formes et de tous les principes. On
n'a eu qu'un seul document pour toute pièce à charge et à décharge;
c'est l'arrêté des consuls du 29 ventôse. La minute du jugement rédigé à
Vincennes, en séance à huis-clos de la commission, le porte
textuellement. Il y est dit:
«Lecture faite des pièces tant à charge qu'à décharge au nombre d'UNE.»
Cela fait justice de la version mensongère du général Hullin: «qu'il y
avait plusieurs pièces jointes au dossier, des lettres interceptées, une
correspondance de M. Shee, alors préfet du Bas-Rhin, et surtout un long
rapport du conseiller d'État Réal.»
En hasardant ce langage, M. le comte Hullin avait donc oublié qu'il
avait déclaré lui-même n'avoir reçu que deux pièces contre le prévenu,
l'arrêté des consuls et la liste des juges que le gouverneur de Paris
lui avait envoyés à dix heures du soir à Vincennes?
On conçoit dans quel intérêt la version du général Hullin sur ce point a
été inventée: il fallait jeter de l'incertitude sur la conduite du duc
d'Enghien, en citant vaguement des lettres interceptées, un rapport du
conseiller d'État Réal, qui n'en a jamais fait sur cette affaire. Par ce
moyen, on espérait sans doute rendre moins odieuse la condescendance de
celui qui avait condamné le prince; on espérait peut-être, en annonçant
avec ce vague des pièces qui ne furent jamais produites, qu'un jour, si
on était interpellé de dire pourquoi on n'avait pas produit, comme pièce
à décharge, la correspondance de M. de Massias, on pourrait prétendre
qu'elle faisait partie du dossier.
Suivons les autres vices de la procédure qu'il m'importe de faire
remarquer pour réfuter le général Hullin.
On n'a pas donné de défenseur au prince, on l'a abandonné à lui-même, à
son inexpérience, à son imprudente vivacité, alors qu'un arrêt de mort
était suspendu sur sa tête. Mais le général Hullin était-il donc si peu
familiarisé avec la tenue d'un conseil de guerre, et l'usage si constant
de donner un défenseur à l'accusé, qu'il eût besoin que le prince en
demandât un lui-même; que, dans sa position, il connût assez peu les
lois pour proposer l'incompétence de la commission militaire? Cet oubli
de la part du général Hullin, la rigueur et l'illégalité de la sentence
ne sont guère d'accord avec son désir prétendu de favoriser la
réclamation du prince auprès du premier consul. On ne se montre pas si
froidement déterminé, pour écouter tout à coup un conseil de l'humanité.
Non, la commission militaire qui a pu condamner juridiquement, et sans
hésiter, le duc d'Enghien, n'a pas voulu le sauver, ou ne l'a pas osé:
si elle l'eût voulu, elle le pouvait. Jamais juge bien disposé ne se
trouva dans une position plus favorable au salut d'un accusé. Il
n'existait au procès ni pièces, ni preuves, ni témoins contre le prince,
et il persistait à nier avec force les accusations portées contre lui.
Ses rapports avec l'Angleterre, dans le rang où il était né; ses
correspondances avec son aïeul, le prince de Condé, ne pouvaient être
prises pour l'aveu d'une conjuration. Quel juge ignore, d'ailleurs, que
l'aveu d'un accusé ne suffit pas pour le condamner, lorsqu'il n'y a pas
un corps de délit constant, et des témoignages qui garantissent à la
justice que celui qu'on accuse ne s'égare pas, dans le désespoir de sa
situation, jusqu'à faire l'aveu d'un crime qu'il n'a pas commis? Que si
la commission n'osait pas absoudre un innocent, ou du moins un accusé
non convaincu du crime qu'on lui imputait, après avoir rempli ce qu'elle
regardait comme un impérieux devoir, rien ne l'empêchait, non pas de
demander grâce, elle ne l'eût pas osé peut-être, mais de faire parvenir
au premier consul la juste prière du prince.
Mais puisque le président de la commission militaire avait des
dispositions si heureuses pour le duc d'Enghien, comment n'a-t-il pas
pris tous les moyens nécessaires pour empêcher que son erreur ne fût
irréparable, au lieu d'ordonner:
«Que le jugement serait EXÉCUTÉ DE SUITE, à la diligence du
capitaine-rapporteur, après en avoir donné connaissance au condamné, en
présence des détachemens des différens corps de la garnison?»
M. le comte Hullin a compris, par anticipation, les réflexions qui
naissent de cet acte, et il a cru les combattre, en affirmant que ce
jugement n'était pas le véritable original de la sentence prononcée par
la commission militaire; que c'était celui publié par le _Moniteur_ du
22 mars 1804, parce qu'on avait essayé plusieurs rédactions.
Quelque absurde que soit cette fable, il convient d'expliquer ici les
motifs qui la repoussent et en montrent la fausseté.
C'est à minuit que le capitaine-rapporteur a commencé l'interrogatoire
du duc d'Enghien, et il n'a pu l'avoir terminé qu'à deux heures du
matin. Cette vérité est d'ailleurs attestée par la minute, où l'on a
indiqué que la séance a commencé à deux heures du matin. Elle s'est
prolongée par la lecture de la pièce unique qui composait le dossier,
par le nouvel interrogatoire que le président a fait subir au prince, et
par les débats qui ont été longs et animés, jusqu'à quatre heures. C'est
en effet à cette heure-là que le président a fait évacuer la salle, et
que les membres de la commission sont entrés en délibération à
_huis-clos_. Cette délibération n'a pu durer moins d'une demi-heure,
après quoi il a fallu procéder à la rédaction du jugement. Or, cette
rédaction, qui est de deux pages d'écriture, n'a pu être faite dans
moins d'une demi-heure, c'est-à-dire jusqu'à cinq heures du matin. Mais
si tout ce qui vient d'être énuméré a exigé l'emploi de trois heures,
qui se sont écoulées depuis le moment où la commission est entrée en
séance, jusqu'à la signature du jugement, il est _physiquement_
impossible que celui publié par le _Moniteur_, qui est de sept pages
d'impression in-8°, ait pu être également rédigé à Vincennes. Un
écrivain, qui n'aurait qu'à copier, ne le transcrirait pas dans moins de
trois heures; à plus forte raison, lorsque la contexture de cet écrit,
les nombreuses questions qui y sont posées, les non moins nombreux
considérans qui y sont développés, et la citation minutieuse des lois,
ont nécessité que le rédacteur fît un brouillon avant la mise au net qui
figure au dossier. Or, si l'on ajoute le temps indispensable pour cette
rédaction et cette transcription, à l'heure où la commission est entrée
en séance à _huis-clos_, on arrivera à celle de dix heures du matin, et
il est notoire que c'est vers les six heures du matin que le prince
périt!
Le premier jugement présente des blancs pour y mettre plus tard la date
et l'article de la loi qu'on avait entendu appliquer. On le conçoit, il
était rédigé à Vincennes, et le Bulletin des lois ne se trouvait pas
dans ce donjon. Qu'on compare à ce jugement celui publié par le
_Moniteur_. Dans les sept pages d'impression qui le composent, on
trouvera la citation minutieuse de nombreuses lois, de nombreux
articles; on y expose de nombreux documens qui auraient été lus dans la
séance, le signalement du prince y est entièrement détaillé, jusqu'à sa
taille d'un mètre sept cent cinq millimètres. Est-ce bien à Vincennes,
au milieu de la nuit, du trouble et de l'émotion de chacun des membres
de la commission, peut-être même de celle du général Hullin, malgré ses
instructions secrètes, qu'une pareille rédaction, qui a exigé une plume
très exercée, a pu être faite? Mais si la bibliothèque dans laquelle on
a puisé pour une semblable rédaction avait été transportée à Vincennes,
pourquoi la mention de ces mêmes lois, de ces mêmes arrêts, etc., qu'on
lit dans le second jugement, ne se trouve-t-elle pas dans le premier? Le
brouillon que l'on fait d'un acte contient tout ce qui doit se trouver
dans sa mise au net.
Mais une dernière circonstance va achever de démontrer l'audacieuse
imposture du général Hullin sur ce point. Le jugement inséré dans le
_Moniteur_, porte qu'après les débats: «le rapporteur, le greffier,
ainsi que les citoyens assistant dans l'auditoire, se sont retirés sur
l'invitation du président.»
En effet, il est de rigueur que le capitaine-rapporteur n'assiste pas à
la délibération d'un conseil de guerre après la clôture des débats,
puisque l'accusé, dont il est l'accusateur, n'y est pas lui-même
présent.
Et cependant la minute de ce second jugement qui est au dossier, au
dépôt des conseils de guerre, est écrite _en entier_ de la main du
capitaine-rapporteur. Où l'a-t-il donc pu écrire, puisque, d'après la
fable du général Hullin, elle aurait été rédigée dans la séance à
_huis-clos_ de la commission, et que le jugement atteste que le
rapporteur s'est retiré, si ce n'est à Paris, lorsque les moteurs de ce
fatal événement, alarmés de la rumeur qu'il causait, des mécontentemens
du premier consul, et de l'irrégularité de tout ce qui avait été rédigé
à Vincennes, ont voulu le rendre moins grave pour eux?
Répondez, général Hullin!
La vérité que tout démontre, c'est que la minute du jugement au dossier,
portant qu'il sera _exécuté de suite_, est celle qui fut rédigée dans la
séance à _huis-clos_, celle qui fut remise par le général Hullin au
capitaine-rapporteur, pour qu'il fît procéder à son exécution. Elle est
signée de tous les membres de la commission, même du
capitaine-rapporteur, qui dut la revêtir de sa signature pour qu'elle
eût force exécutoire. Concevrait-on qu'un pareil acte, revêtu de toutes
les signatures des membres du tribunal, n'eût été qu'un brouillon? Fable
ridicule!
Mais ce qu'on ne concevra pas plus, c'est que si, au lieu de cette
minute, le général Hullin avait remis au capitaine-rapporteur celle
insérée dans le _Moniteur_, cet estimable officier eût, au mépris de la
teneur du jugement, et contre l'usage constant, même des commissions
spéciales (ce que n'était pas celle-ci), fait exécuter le prince sous
les yeux, en quelque sorte, des juges qui ne l'auraient pas condamné à
cette exécution instantanée. Non, cette allégation se repousse par son
atroce absurdité. L'accusation contre le capitaine-rapporteur est
d'autant plus mensongère, qu'il avait été plein d'égards pour le prince,
et lui avait donné des marques d'intérêt. C'est lui qui lui avait
suggéré, ainsi que je l'ai déjà dit, l'idée d'exprimer au bas de son
interrogatoire le désir de voir le premier consul, et qui a même dicté
au prince les phrases qui se trouvent écrites de sa main dans cette
pièce du procès.
Le général Hullin entendait-il que la sentence qu'il venait de prononcer
ne fût exécutée que sur l'autorisation du gouverneur de Paris,
lorsqu'après avoir remis le fatal arrêt au capitaine-rapporteur, il
donnait l'ordre au commandant de Vincennes, Harel, qui seul des
officiers présens connaissait les détours des souterrains du donjon, de
conduire le condamné dans les fossés du château, où son exécution ne
pouvait compromettre la sûreté des passans? Ce fait est attesté par la
déposition du sieur Anfort, recueillie en 1806, et publiée en 1822, par
un homme qui paraît n'avoir été mu que par le désir de découvrir la
vérité. Voici l'extrait de cette déposition:
«Les questions épuisées, on appelle le duc d'Enghien dans une salle
voisine. Ces messieurs annoncent qu'ils vont aller aux opinions; et,
après un certain intervalle, le commandant Harel est appelé derechef. On
lui annonce la condamnation du prisonnier; il reçoit l'ordre de le faire
descendre, quand il en sera temps, dans les fossés du château. Un espace
de temps s'écoule encore, après lequel l'ordre définitif est donné au
commandant par le président du conseil. D'une voix faible et mal
assurée, Harel invite le prisonnier à le suivre: un flambeau à la main,
il s'avance sous l'escalier étroit et tortueux[62].»
Que devient maintenant, devant tous ces faits accablans, la fable de la
lettre que M. le général Hullin se serait mis en devoir d'écrire au
premier consul, aussitôt que le jugement aurait été rendu, «pour le
conjurer de remettre une peine que la rigueur de la position de la
commission ne lui avait pas permis d'éluder?»
Que deviendra également cette assertion: «qu'à cet instant un homme, qui
s'était constamment tenu dans la salle du conseil, lui dit en prenant la
plume: Maintenant cela me regarde?»
Quoi! M. le général Hullin avait mis tant de hâte à faire exécuter le
jugement, que lui-même avait donné l'ordre au commandant Harel de
conduire le prince dans les fossés du château, au lieu de laisser ce
triste soin au capitaine-rapporteur, et cependant il se serait mis en
devoir d'écrire pour demander la grâce du condamné!
Le capitaine-rapporteur représente le procureur-général devant les
autres tribunaux criminels; or, comme l'appel n'était ni proposé, ni
permis au duc d'Enghien, puisque le jugement devait être exécuté de
suite, le général Hullin l'avait livré dans le même état où se trouve un
condamné, lorsque, après avoir épuisé tout recours, il est remis au
procureur-général chargé d'assurer l'exécution de la loi. La mort
immédiate est la conséquence aussi prompte qu'inévitable de ce dernier
acte du procès.
Il me reste peu de chose à dire, sans doute, pour démontrer cette
calomnie; car il a déjà été prouvé, par les pièces mêmes du procès
(c'est d'ailleurs un usage constant en pareil cas), que la salle dans
laquelle siégeait la commission militaire à Vincennes fut évacuée après
les débats, et transformée aussitôt en salle du conseil, où les membres
délibérèrent à _huis-clos_, et où on n'a pas osé prétendre, jusqu'à
présent du moins, que j'étais resté pendant la délibération. À quel
titre aurais-je élevé cette prétention? En quelle qualité les membres,
qui avaient à délibérer entre eux, m'y auraient-ils souffert? Il ne faut
pas perdre de vue qu'à l'exception du général Hullin, aucun des colonels
qui faisaient partie de la commission n'avait été averti de sa
nomination autrement que par une lettre individuelle écrite par le
gouverneur de Paris. Par une conséquence naturelle, aucun d'eux n'avait
pu être circonvenu. Les fauteurs de la catastrophe s'en étaient reposés
sur les instructions particulières données au général Hullin, et à la
docilité qu'il avait sans doute promis d'apporter dans l'accomplissement
de ce qui lui avait été prescrit.
De quel droit me serais-je également permis d'arracher la plume des
mains de ce président, écrivant pour l'accomplissement d'une
délibération de la commission? Et le général Hullin lui-même se
serait-il assez peu respecté pour céder ainsi à la menace d'un
subordonné, et renoncer à l'exercice du consolant mandat de demander la
grâce d'un infortuné qu'on aurait condamné à regret? Aurait-il obtempéré
à un ordre dont sa position et ses fonctions ne lui auraient pas permis
d'admettre l'existence entre mes mains, et que, par suite, il aurait dû
se faire représenter à l'instant même? Mais que dis-je? n'ai-je pas déjà
démontré l'absurdité que le comte Hullin eût voulu intercéder pour le
prince, en même temps qu'il l'envoyait froidement à une mort certaine?
Et dès lors, comment aurait-il été troublé dans son intercession? ou
comment, moi, sans qualité pour suspendre l'exécution ordonnée par lui,
aurais-je prétendu devoir demander grâce en son lieu et place?
Que justice soit donc faite, sous ce nouveau rapport, de l'imposture du
général Hullin.
Je le laisserai désormais avec l'émotion qu'il assure avoir éprouvée en
entendant la terrible explosion; c'était sans doute celle du
commencement des remords dont il se dit agité depuis plus de vingt ans,
pour avoir cédé aux instigations de ceux qui avaient d'avance résolu la
mort du malheureux prince.
§ III.
Quelle fut ma conduite comme commandant des troupes.
À peine âgé alors de vingt-huit ans, j'étais officier-général et
aide-de-camp. Cette position, qui me valait l'honneur de remplir des
missions périlleuses sur les champs de bataille, ne m'initiait pas dans
les secrets de l'État. Je n'avais pas à correspondre avec les puissances
étrangères; je n'étais pas chargé de surveiller l'émigration par des
relations avec les ministres ou les ambassadeurs; je n'avais ni rang
dans le conseil, ni autorité pour faire des rapports ou donner mon avis
sur aucun des objets qui pouvaient s'y traiter, et moins encore avais-je
le pouvoir de prendre l'initiative, ou de faire adopter une mesure en
quoi que ce fût.
Et d'ailleurs, qu'importait à ma position personnelle la circonstance
dont il s'agit? Avais-je des inquiétudes à calmer pour l'avenir, ou des
garanties à donner contre le passé? Je ne connaissais de la révolution
que les guerres qu'elle nous avait suscitées, que les batailles qu'il
avait fallu livrer, et que la gloire que nos armes y avaient acquise. La
fortune et mon épée m'avaient servi à souhait; j'étais heureux de mon
sort, mon ambition était satisfaite, et assurément rien ne pouvait alors
me faire présumer que j'arriverais un jour aux grands emplois que j'ai
occupés depuis. Je ne pouvais songer qu'à remplir avec honneur et avec
zèle les devoirs de ma position, et l'on sait que le premier consul ne
nous laissait guère le temps de nous reposer, et à plus forte raison
celui de nous mêler de choses étrangères à nos fonctions.
C'est au retour d'une longue mission, que, me trouvant de service à la
Malmaison, je fus chargé d'aller porter une lettre cachetée au
gouverneur de Paris, le général Murat. On conçoit aisément que le
contenu ne m'en fut pas révélé; le premier consul n'avait pas l'habitude
d'entrer dans de semblables explications avec les porteurs de ses
messages; et qu'importait-il d'ailleurs que j'en connusse le contenu?
Quoi qu'il arrivât, je ne pouvais jamais être appelé qu'à obéir à mes
supérieurs en grade, et jamais à délibérer. Je partis donc le 20 mars, à
cinq heures du soir, de la Malmaison pour me rendre chez le général
Murat.
Rien de plus simple que ma position, et la ligne de mes devoirs était si
clairement tracée, que je n'avais même pas à réfléchir sur la conduite
que j'avais à tenir.
Qu'eût fait tout autre à ma place?
Colonel du corps de la gendarmerie d'élite, qui alors ne comptait pas
dans la garde, mais qui faisait partie de la garnison de Paris, c'est à
ce seul titre que je reçus dans la soirée l'ordre du général Murat de me
rendre à Vincennes, et d'y prendre le commandement des troupes qui
allaient s'y réunir. Devais-je ne pas obéir?
Rendu au lieu désigné, et chargé d'y veiller à la sûreté d'une
commission militaire que l'autorité compétente venait d'y convoquer,
pouvais-je ne pas accomplir ma mission?
Responsable, en quelque sorte, de la conduite des troupes confiées à ma
direction, ne devais-je pas les disposer et les surveiller durant
l'opération, objet de leur réunion?
Était-ce à moi, dont l'obéissance était le premier devoir, qu'il
appartenait de scruter l'objet de la réunion de la commission militaire,
et la légalité des actes en vertu desquels elle avait à procéder?
C'est aux militaires particulièrement que je ne crains pas d'adresser
avec confiance ces diverses questions, et celles qui les suivront.
La discipline militaire, la responsabilité qui pesait sur moi dans cette
grave circonstance, où déjà l'arrestation du général Moreau causait
quelque fermentation parmi les troupes, me commandaient donc la plus
active surveillance.
Les casernes de Paris sont situées dans des quartiers éloignés les uns
des autres. Certains des corps qui reçurent l'ordre de marcher dans
cette circonstance eurent à traverser la ville, en partant des points
opposés, très éloignés de la barrière du Trône. Cet éloignement fut
cause que quelques-uns de ces corps n'arrivèrent à Vincennes qu'à près
de trois heures du matin, ayant reçu tard dans la soirée l'ordre de
départ.
Ce ne fut donc qu'après la réunion totale des troupes, et après que
j'eus disposé leur placement sur l'esplanade qui est devant le château
de Vincennes, que je pus céder au désir que j'avais de voir le prince,
et de connaître les circonstances, que j'ignorais absolument, sur
lesquelles reposait sa mise en jugement.
J'ai dit que la froideur de la nuit que j'avais passée au milieu des
troupes me fit approcher d'une cheminée devant laquelle était placé le
fauteuil du président. C'est ainsi que je me trouvai, pendant quelques
instans seulement, assis derrière le général Hullin, durant la séance de
la commission. C'est de là que j'entendis ce que j'ai rapporté de la
courte partie des débats dont je fus le témoin. Il y avait à peine un
quart d'heure que j'y étais, lorsqu'on ordonna de faire retirer le
prince, et l'évacuation de la salle, qui dès ce moment fut métamorphosée
en chambre du conseil. C'est alors qu'étant sans mandat ni qualité pour
assister ni participer à la discussion intérieure de la commission, je
fus rejoindre mes troupes et attendre le résultat de sa délibération.
J'ai déjà fait ressortir le double mensonge que présente la version du
général Hullin relativement à l'influence que j'aurais exercée sur la
commission pendant sa séance, et celle que j'aurais exercée sur
lui-même, pour l'empêcher de transmettre le voeu du prince, d'avoir une
entrevue avec le premier consul. J'ajouterai ici deux observations qui
ne sont pas moins décisives.
La commission a délibéré à huis-clos, et par conséquent hors de ma
présence. Ainsi, pour que j'eusse été dans le cas de répondre à son
président, afin de le détourner d'écrire au premier consul: «Cela me
regarde maintenant,» il aurait fallu, ou que la lecture du jugement eût
été faite publiquement, et que je l'eusse entendue, c'est-à-dire en
séance redevenue publique, ou que la commission eût, avant sa
délibération, reconnu en moi une autorité supérieure par laquelle des
instructions formelles et préalables lui auraient prescrit de me faire
appeler dans la chambre du conseil, après la signature du jugement, et
de le soumettre à mon _veto_. Sans l'une ou l'autre de ces
circonstances, il eût été impossible que je me fusse trouvé en situation
de prétendre qu'alors «_cela me regardait_.»
Or, le véritable jugement rendu à Vincennes, celui qui a été exécuté, ne
porte pas qu'on ait rouvert la séance publique, ce qui en effet n'a pas
eu lieu. Le général Hullin n'avait pas cru devoir recourir à ce
simulacre... Au contraire il y est déclaré qu'on _a fait, clos et jugé_
sans désemparer, _pour être exécuté de suite_, moyennant la seule
lecture de la sentence, par le capitaine-rapporteur, en présence des
différens détachemens de troupes de la garnison.
Il m'aurait donc été impossible de connaître la teneur du jugement par
sa lecture en séance publique, puisqu'elle n'avait pas eu lieu, et par
conséquent de répondre au général Hullin, en lui enlevant la plume des
mains: _Cela me regarde maintenant_.
Quant aux instructions qui auraient été données à la commission de me
déférer la sentence après l'avoir rendue pour la faire exécuter, même
alors qu'elle n'aurait pas ordonné l'exécution instantanée (car il
aurait fallu tout cela pour que la version du général eût quelque
vraisemblance), par quelle voie, dans quel document auraient-elles été
données ces instructions, et par qui l'auraient-elles été? Aucune
mention n'en est faite dans la pièce unique du procès, l'arrêté du 29
ventôse; il en est de même dans l'ordre du gouverneur de Paris, portant
nomination des membres de la commission; enfin, il n'en est nullement
question dans aucune des deux rédactions du jugement.
La commission, ou, si l'on veut, son président, ne m'avait donc pas
soumis la sentence qui venait d'être rendue, et dès-lors je ne pouvais
me permettre de prétendre, et moins encore de souscrire à ce que la
volonté arbitraire de son subordonné enchaînât sa volonté légale. Car,
allons plus loin, admettons un instant que la version tardive du général
Hullin soit vraie; admettons que, subordonné que j'étais, j'aie voulu
non seulement désobéir à mon supérieur, ce qui eût été manquer à la
discipline, mais encore lui forcer la main, ce qui eût été presque une
rébellion, comment le général Hullin se justifierait-il de ne m'avoir
pas fait arrêter sur-le-champ, ou au moins comment n'aurait-il pas porté
plainte contre moi? L'a-t-il fait? Bien plus, à qui a-t-il jamais fait
part de son ressentiment à ce sujet? Assurément, ce n'est ni à
l'empereur ni à moi. Ce ne serait donc qu'après la restauration que le
général Hullin se serait souvenu d'un fait aussi grave; la mémoire lui
serait revenue comme les regrets, tout juste lorsqu'on les aurait
éveillés par des inquiétudes pour son avenir.
Il croyait, dit-il, que j'avais des ordres; mais alors il aurait dû m'en
demander préalablement l'exhibition, et certes il en parlerait
aujourd'hui. Lui, mes adversaires, ou les ennemis de l'empereur ne
garderaient pas le silence à ce sujet. Mais cette question est de celles
auxquelles le bon sens seul peut répondre. Quelles instructions
aurais-je pu recevoir dans la situation où j'étais placé?
Enfin, pour dernier grief, quelques personnes m'ont blâmé d'avoir voulu
chercher à justifier le premier consul aux dépens du ministre des
relations extérieures; je pourrais à plus juste titre reprocher à mes
adversaires d'avoir constamment cherché à se justifier aux dépens de
l'empereur. Au surplus, à cette imputation ou à tout autre de même
nature, je n'ai qu'un mot à répondre, c'est que je n'ai jamais cru que
la chute de Napoléon et sa mort m'aient dégagé de la reconnaissance que
je lui dois; c'est sur ce sentiment que j'ai basé ma conduite, et j'ai
cru en cela ne remplir qu'un devoir.
En résumé, et pour ne plus parler de cette affaire, tout se réduit à
quelques questions très simples, auxquelles le public peut aujourd'hui
répondre.
Par qui l'arrestation du prince a-t-elle été suggérée?
Par qui a-t-il été jugé?
Par qui a-t-il été condamné?
Par qui l'acte a-t-il été signé?
Les documens qui suivent, et surtout la correspondance de M. le duc
Dalberg, aideront le lecteur à résoudre ces questions.