CHAPITRE XXVI.

Le prince Paul de Wurtemberg prisonnier.--Reddition de Stettin et

Custrin.--Capitulation de Magdebourg.--Nouvelle mission de Duroc près du

roi de Prusse.--Négociations entre Lucchesini et Maret.--Arrivée du

prince de Bénévent.--Le roi de Prusse refuse de signer la

paix.--Députation du sénat.--Conduite du ministre de la police dans

cette circonstance.--Capitulation de Hameln.--Mesures pour prévenir la

dilapidation des magasins.--Capitulation de Nienbourg.

Dans le nombre des prisonniers prussiens se trouvait le prince Paul de

Wurtemberg, second fils du roi de Wurtemberg. Il était parti de

Stuttgard sans la permission de son père, pour venir en Prusse faire la

campagne contre nous. Le roi l'avait fait général tout en arrivant, et

c'est aussi à peu près en arrivant qu'il fut pris.

L'empereur devait être blessé de sa conduite; néanmoins il le traita

avec bonté, et n'en tira d'autre vengeance que de ne pas le recevoir et

de le faire reconduire par un capitaine de gendarmerie jusqu'à

Stuttgard, remettant son avenir à la disposition du roi son père.

Pendant que tout cela se passait à Berlin, la cavalerie de l'armée

s'approchait de l'Oder, et, par une terreur que l'on ne peut expliquer,

les villes fortes de Stettin et de Custrin se rendirent à des troupes à

cheval, qui de la rive gauche du fleuve les sommèrent de capituler.

Elles furent bien étonnées d'être obéies, et de voir arriver de ces

villes des bateaux que les gouverneurs leur envoyaient, pour venir en

prendre possession.

Ces détachemens de cavalerie firent avertir les corps d'infanterie qui

étaient en arrière, et qui se hâtèrent de venir occuper ces deux

places[53]. Dans le même temps, Magdebourg, avec une garnison de

vingt-trois mille hommes, aux ordres du général Kleist, ancien

aide-de-camp de Frédéric, se rendit au maréchal Ney, qui n'avait pas un

corps d'armée beaucoup plus fort.

Tout nous souriait: la Prusse était occupée, l'armée prussienne

prisonnière, les places rendues; notre armée pouvait être réunie en

totalité et entreprendre de nouvelles opérations.

Il ne restait plus que la Silésie, où un corps prussien tenait la

campagne devant le prince Jérôme, auquel l'empereur avait donné un corps

d'armée à commander. Il était, en majeure partie, composé de troupes

alliées, telles que bavaroises, wurtembergeoises, etc.

Il restait aussi sur le Weser les places de Hameln, de Nienbourg,

renfermant ensemble treize mille hommes de garnison. L'empereur me

chargea de prendre ces deux places; j'en parlerai tout à l'heure.

Le maréchal Duroc fut renvoyé de nouveau près du roi de Prusse; il ne le

trouva qu'à Osterode, au-delà de la Vistule; il lui portait un

_ultimatum_ en réponse aux propositions qu'il avait fait faire par son

ministre.

M. de Lucchesini avait rejoint le roi de Prusse avant le commencement

des hostilités, et c'était par son canal que la Prusse donnait suite aux

ouvertures dont le maréchal Duroc avait été porteur après la bataille

d'Iéna. L'empereur était seul. M. de Talleyrand, qu'il avait laissé à

Mayence près de l'impératrice, avait à la vérité reçu ordre de venir à

Berlin, mais il n'était pas arrivé.

Le général Clarke, qui d'Erfurth, où il avait été laissé gouverneur,

devait venir prendre le gouvernement de la Prusse ainsi que de Berlin,

n'était pas non plus arrivé. L'empereur fit suivre la négociation par M.

Maret. Le prince de Bénévent arriva sur ces entrefaites, et fit passer

une note peu propre à la mener à bonne fin. Il déclara aux

plénipotentiaires prussiens que l'empereur était immuable dans sa

politique, qu'il ne cherchait ni à s'agrandir ni à opprimer ses voisins,

mais qu'il était décidé à ne se dessaisir de ses conquêtes que pour

arriver à la paix. Le sort des armes avait mis la Prusse en son pouvoir;

mais il était prêt à compenser: que l'Angleterre restituât les colonies

qu'elle avait enlevées à la France et à ses alliés, que la Russie se

désistât de son protectorat sur la Valachie et la Moldavie, que la Porte

ottomane fût rétablie dans la plénitude de ses droits, dès-lors il

serait prompt à rendre les provinces qu'il avait conquises.

Quand même le roi de Prusse l'eût voulu, il ne pouvait obliger ses

alliés à souscrire à de telles conditions. Il récrimina, observa qu'il

n'était pas en son pouvoir de faire rétrograder les armées russes qui

couvraient ce qui lui restait de territoire; que quant à ce qu'il

exigeait, qu'il amenât les cours de Saint-James, de Pétersbourg, à

négocier de concert avec lui une paix générale avec l'empereur Napoléon,

il ne se flattait pas de réussir; que cependant il ne repoussait pas

toute espérance, et qu'en conséquence il ne rappelait pas encore son

ministre du quartier-général de l'empereur et roi. Quand Duroc se

présenta, il refusa de ratifier l'armistice: «Il n'est plus temps, lui

dit-il; la chose ne dépend plus de moi; l'empereur de Russie m'a offert

du secours, et je me suis jeté dans ses bras.» Après cette réponse,

l'empereur ne fit plus donner aucune suite aux négociations, et il

songea à se mettre en mesure d'aller chercher la paix là où il

rencontrerait les Russes.

Il avait fait de Berlin et de Potsdam ses grandes places

d'approvisionnement Tous les chevaux de la cavalerie prussienne y

avaient été amenés pour remonter la nôtre. Il y fit venir aussi tous les

chevaux d'artillerie, en sorte qu'au bout de moins d'un mois nous avions

une armée remontée en tout point.

À Berlin, l'empereur reçut une députation du sénat; elle venait de

Paris, et était envoyée pour le complimenter sur ses étonnans succès, et

en même temps le remercier des étendards et drapeaux dont il avait fait

don au sénat pour décorer le lieu de ses séances.

La même députation, composée de douze sénateurs, s'avisa de faire des

représentations à l'empereur sur les dangers qu'il y aurait à passer

l'Oder, et lui témoigna le désir de voir terminer ses conquêtes.

L'empereur fut mécontent de cette observation, et répondit à la

députation qu'il ferait la paix le plus tôt qu'il pourrait, mais de

manière à terminer une fois pour toutes; qu'eux-mêmes savaient bien

qu'il avait tout tenté dans ce but, et qu'il ne pouvait s'empêcher de

leur témoigner son mécontentement de ce que, sachant que les Russes

venaient se joindre aux Prussiens, ils étaient assez peu réfléchis pour

donner le scandale d'une désunion entre le chef de l'État et le premier

corps constitué de la nation. Il ajouta qu'avant de faire cette

démarche, il aurait fallu qu'ils s'assurassent de quel côté venait

l'opposition à la paix, et qu'ils lui apportassent des moyens de la

faire disparaître.

Du reste, il ne les traita pas mal, et les congédia satisfaits; mais il

écrivit à Paris de main de maître, sur la mission des douze sénateurs.

Ils pouvaient avoir raison; mais comment aurait-on fait la paix, puisque

cela ne dépendait plus du roi de Prusse, qui s'était jeté dans les bras

des Russes?

On aurait dû savoir aussi que le séjour de l'empereur à Berlin n'avait

été employé qu'à une négociation de paix avec la Prusse, et qu'elle

n'avait été rompue que par l'arrivée des Russes.

Il commença à soupçonner le ministre de la police d'avoir mal agi dans

cette occasion, parce que, ou il devait, comme sénateur, éclairer le

sénat sur l'état des choses, et alors cette assemblée n'eût pas fait

cette démarche; ou bien il devait, comme ministre, s'y opposer. Mais il

voulut ménager le sénat, en lui laissant faire la demande. S'il avait

réussi, il aurait dit que c'était lui qui l'avait porté à cette

représentation: par là, il eût augmenté sa popularité et son crédit;

mais à tout événement, il mit sa responsabilité ministérielle à couvert,

en avertissant l'empereur de tout ce qui s'était passé, et en lui disant

que, quoi qu'il eût pu faire, les sénateurs avaient persisté. De là,

l'humeur de l'empereur contre eux. Le ministre néanmoins n'en fut pas

mieux dans son esprit. Si la campagne eût été terminée, et sans la

protection que lui accordaient le grand-duc de Berg et le maréchal

Lannes, il eût probablement été congédié.

L'empereur avait fait venir d'Italie le général polonais Dombrowski, qui

nous rejoignit à Potsdam: cela annonçait des intentions, néanmoins il

n'avait encore rien fait dire en Pologne; ce n'est qu'après le refus

définitif du roi de Prusse que, pour augmenter ses forces, il mit en

mouvement le patriotisme des Polonais.

Le général Dombrowski lui fut à cet effet d'une grande utilité par sa

seule présence.

L'empereur, qui était fort prévoyant, ne marchait jamais qu'accompagné

de tous les moyens dont il supposait avoir un jour besoin; voilà ce qui

rendait son quartier-général si populeux. On y trouvait avec

l'administration d'une armée celle de tout un État.

Indépendamment de l'armée que nous avions en Prusse, l'empereur fit

venir de France quelques régimens, qu'il tira de la garnison de Paris,

et même de celle de Brest. Ils formèrent le noyau d'un corps dont le

maréchal Mortier prit le commandement, et avec lequel il partit de

Mayence pour aller occuper les villes hanséatiques. Ce corps fut

augmenté ensuite par des troupes alliées. Il était déjà maître des bords

de la Baltique, lorsque l'empereur se préparait à entrer en Pologne.

C'est de Berlin qu'il m'envoya prendre le commandement des troupes

hollandaises qui étaient devant Hameln. Le roi de Hollande, après avoir

sommé cette place, fut attaqué d'un accès de maladie à laquelle il était

sujet, et obligé de retourner à Amsterdam.

L'empereur me dit de tâcher de prendre Hameln avec ces seuls moyens, me

défendant même d'arrêter ni de détourner aucune troupe qui allait

rejoindre la grande armée[54].

Le grand-duc de Berg me recommanda de bien ménager le pays où j'allais,

me prévenant qu'il devait lui appartenir. Il comptait déjà dessus.

Je trouvai ce corps hollandais posté à deux lieues de Hameln; sa force

était d'environ la moitié de la garnison de la place; la saison était

horrible. J'écrivis en arrivant au gouverneur, pour lui demander une

entrevue sur le glacis, le laissant le maître de régler toutes les

précautions qu'il croirait devoir prendre dans cette occasion. Il me

répondit de suite, et accepta pour le lendemain le rendez-vous.

Je m'y trouvai le premier; j'étais muni des capitulations de Magdebourg,

Spandau, Custrin, Stettin, et de celle de Prentzlau et de Lubeck:

c'étaient certainement mes meilleurs moyens d'attaque; la place avait

pour un peu plus de six mois de vivres, et elle contenait un petit corps

mobile aux ordres du général Le Cocq, qui, n'ayant pu rejoindre aucune

armée prussienne, s'était jeté dans Hameln. Il vint au rendez-vous avec

le gouverneur, qui était un vieillard, le général Schell, aussi ancien

serviteur de Frédéric.

Je leur dis que, venant de prendre le commandement des opérations

militaires qui allaient s'ouvrir devant la place, je devais, avant tout,

les prévenir de la situation de leur pays; qu'ils la jugeraient par les

pièces que je leur apportais; qu'ensuite leur détermination fixerait la

mienne; qu'à présent j'étais autorisé à les laisser sortir pour aller

chez eux, hormis les soldats, ainsi qu'on en avait ordonné pour les

autres places; que, si ma proposition était refusée, j'attaquerais de

suite, mais que le siége une fois ouvert, je n'entendrais à aucune autre

capitulation.

J'avais remarqué que les officiers prussiens tenaient beaucoup à leurs

bagages; car, à cette époque, ils avaient, comme du temps de Frédéric,

plus de bagages qu'un colonel n'en avait dans notre armée.

Ces messieurs me prièrent de les laisser seuls pour prendre connaissance

de ce que je leur apportais, et pour délibérer entre eux. Je leur donnai

une chambre dans le moulin où j'étais. Au bout d'une demi-heure, ils

m'annoncèrent qu'ils étaient résolus de traiter aux conditions que je

leur proposais; ils n'y ajoutèrent que celle de leur faire payer un mois

ou un demi-mois de leur traitement, à titre de frais de route.

Je n'avais pas le premier écu de l'argent qu'ils demandaient. Cependant

je ne voulais pas manquer un aussi bon marché. Je l'accordai, et nous

signâmes la capitulation, d'après laquelle la place avec ses forts

devait m'être remise le surlendemain à midi.

Nous nous séparâmes; je rentrai fort content à mon quartier-général pour

faire mes dispositions.

Le lendemain, il y eut une insurrection dans la garnison, et le général

Schell m'écrivit qu'il craignait de ne pouvoir me remettre la place sans

ajouter de nouveaux articles à ceux qui avaient été souscrits: c'était,

pour les soldats, la liberté de retourner en Prusse, et pour les

officiers, je crois, quelques douceurs de plus.

Je tins ferme, et ne voulus rien changer ni ajouter à la première

capitulation. J'envoyai porter ma réponse par un de mes aides-de-camp,

et me mis en mesure, à tout événement, d'avoir la place d'une manière

quelconque. Le bonheur voulut que la garnison se livrât au pillage des

magasins et à l'ivrognerie; il ne fut plus possible de la tenir en

ordre, et le général Schell fut obligé de m'envoyer prier de hâter le

moment de l'occupation, me prévenant que la garnison avait forcé une des

portes que la faiblesse du corps de blocus n'avait pas permis

d'observer, et que les soldats sortaient de la place à la débandade. Je

courus bien vite, et fis hâter le pas à la colonne hollandaise, qui

entra en ville quelques heures plus tôt que ne le portait le traité. On

fut obligé de mettre les soldats prussiens dans une espèce de parc, près

de la ville. Il fallait aller les relever morts ivres dans tous les

carrefours: c'était un tableau hideux. Cependant on vint à bout de faire

évacuer la place, et de mettre en route toute cette colonne de

prisonniers.

Je trouvai en ville une artillerie prodigieuse, avec quinze drapeaux

prussiens, et, ce qui flatta mon amour-propre, les étendards du régiment

des hussards de Blücher, que le commandant de ce régiment avait déposés

à Hameln pour les préserver d'une mauvaise fortune de guerre; C'était

une manière nouvelle que je ne connaissais pas. Un de ces étendards,

plus léger que les autres, était garni, indépendamment de sa cravate,

d'une quantité de rubans sur lesquels il y avait des devises en broderie

qui attestaient que plus d'une belle s'intéressait à la gloire de ce

régiment; elles paraissaient y avoir réuni tous leurs tendres sentimens;

et on ne les avait sans doute pas consultées lorsqu'on avait mis ce

témoignage de leur intérêt sous la garde d'une place forte.

Je ne restai à Hameln que le temps nécessaire pour dresser l'inventaire

de la place, des magasins surtout. Je ne voulus jamais permettre qu'on

les remît en d'autres mains que celles des membres de la régence de

Hanovre, qui avait formé cet approvisionnement par réquisition du

gouvernement prussien. Je les leur fis remettre tels qu'ils étaient, en

les prévenant de prendre garde à eux, qu'on les volerait de mille

façons, mais que toutes leurs plaintes seraient comptées pour rien,

lorsqu'on leur demanderait l'état de ces approvisionnemens. Les députés

de la régence étaient tout étonnés que je ne leur demandasse rien pour

mon compte personnel; ils n'étaient venus à Hameln que pour traiter avec

moi sous ce rapport. On les avait tant accoutumés à acheter ce qui leur

appartenait, et à se le voir reprendre le lendemain pour le payer

encore, qu'en venant de Hanovre, ils s'étaient attendus à quelque chose

de semblable. Ils avaient même apporté de l'argent avec eux. Ils furent

donc satisfaits, et je fis une bonne action, car la première chose que

l'empereur ordonna fut de réapprovisionner cette place pour six mois; ce

que je leur laissai était au moins l'approvisionnement de quatre: ils

n'eurent donc à recompléter que ce qu'avait consommé la garnison

prussienne.

Les États de Hanovre ne furent pas insensibles à ce service; car, à la

fin de l'été suivant, j'en reçus un grand-ordre en diamant.

J'envoyai à l'empereur la capitulation d'Hameln, les drapeaux et tout ce

qui concernait la place, et je pris mes mesures pour marcher vers

Nienbourg, sur le Bas-Weser, où il y avait un pont sur le fleuve. La

place contenait quatre mille cinq cents hommes de garnison, et avait

quatre-vingts pièces de canon.

Je me composai dans Hameln un petit train d'obusiers, avec leur

approvisionnement; je n'avais que cela et l'artillerie de campagne pour

aller mettre le siége devant Nienbourg. Heureusement, la veille de mon

départ, il m'arriva le 12e régiment d'infanterie légère, qui avait reçu

ordre de venir me rejoindre, au lieu de se rendre à Cassel, sa première

destination. Je l'emmenai avec tout le corps hollandais, dont je laissai

un seul régiment en garnison à Hameln.

Le premier jour de marche, je vins à Minden, et le second je m'approchai

jusqu'à portée de canon de la place; il était nuit, sans quoi j'en

aurais été maltraité. Malgré l'obscurité, j'envoyai parlementer, et fis

remettre au gouverneur les capitulations des autres places, auxquelles

je joignis celle de Hameln. C'était aussi un vieillard, le général

Stracwitzch, ancien aide-de-camp de Frédéric; il remit au lendemain à

parler d'affaire, et me renvoya mon parlementaire après l'avoir bien

traité.

Effectivement, le lendemain il signa la même capitulation qu'avaient

signée ses camarades de la guerre de sept ans, et me remit la place et

sa garnison le jour suivant.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 2 · 第 35 / 47 题