Le prince Paul de Wurtemberg prisonnier.--Reddition de Stettin et
Custrin.--Capitulation de Magdebourg.--Nouvelle mission de Duroc près du
roi de Prusse.--Négociations entre Lucchesini et Maret.--Arrivée du
prince de Bénévent.--Le roi de Prusse refuse de signer la
paix.--Députation du sénat.--Conduite du ministre de la police dans
cette circonstance.--Capitulation de Hameln.--Mesures pour prévenir la
dilapidation des magasins.--Capitulation de Nienbourg.
Dans le nombre des prisonniers prussiens se trouvait le prince Paul de
Wurtemberg, second fils du roi de Wurtemberg. Il était parti de
Stuttgard sans la permission de son père, pour venir en Prusse faire la
campagne contre nous. Le roi l'avait fait général tout en arrivant, et
c'est aussi à peu près en arrivant qu'il fut pris.
L'empereur devait être blessé de sa conduite; néanmoins il le traita
avec bonté, et n'en tira d'autre vengeance que de ne pas le recevoir et
de le faire reconduire par un capitaine de gendarmerie jusqu'à
Stuttgard, remettant son avenir à la disposition du roi son père.
Pendant que tout cela se passait à Berlin, la cavalerie de l'armée
s'approchait de l'Oder, et, par une terreur que l'on ne peut expliquer,
les villes fortes de Stettin et de Custrin se rendirent à des troupes à
cheval, qui de la rive gauche du fleuve les sommèrent de capituler.
Elles furent bien étonnées d'être obéies, et de voir arriver de ces
villes des bateaux que les gouverneurs leur envoyaient, pour venir en
prendre possession.
Ces détachemens de cavalerie firent avertir les corps d'infanterie qui
étaient en arrière, et qui se hâtèrent de venir occuper ces deux
places[53]. Dans le même temps, Magdebourg, avec une garnison de
vingt-trois mille hommes, aux ordres du général Kleist, ancien
aide-de-camp de Frédéric, se rendit au maréchal Ney, qui n'avait pas un
corps d'armée beaucoup plus fort.
Tout nous souriait: la Prusse était occupée, l'armée prussienne
prisonnière, les places rendues; notre armée pouvait être réunie en
totalité et entreprendre de nouvelles opérations.
Il ne restait plus que la Silésie, où un corps prussien tenait la
campagne devant le prince Jérôme, auquel l'empereur avait donné un corps
d'armée à commander. Il était, en majeure partie, composé de troupes
alliées, telles que bavaroises, wurtembergeoises, etc.
Il restait aussi sur le Weser les places de Hameln, de Nienbourg,
renfermant ensemble treize mille hommes de garnison. L'empereur me
chargea de prendre ces deux places; j'en parlerai tout à l'heure.
Le maréchal Duroc fut renvoyé de nouveau près du roi de Prusse; il ne le
trouva qu'à Osterode, au-delà de la Vistule; il lui portait un
_ultimatum_ en réponse aux propositions qu'il avait fait faire par son
ministre.
M. de Lucchesini avait rejoint le roi de Prusse avant le commencement
des hostilités, et c'était par son canal que la Prusse donnait suite aux
ouvertures dont le maréchal Duroc avait été porteur après la bataille
d'Iéna. L'empereur était seul. M. de Talleyrand, qu'il avait laissé à
Mayence près de l'impératrice, avait à la vérité reçu ordre de venir à
Berlin, mais il n'était pas arrivé.
Le général Clarke, qui d'Erfurth, où il avait été laissé gouverneur,
devait venir prendre le gouvernement de la Prusse ainsi que de Berlin,
n'était pas non plus arrivé. L'empereur fit suivre la négociation par M.
Maret. Le prince de Bénévent arriva sur ces entrefaites, et fit passer
une note peu propre à la mener à bonne fin. Il déclara aux
plénipotentiaires prussiens que l'empereur était immuable dans sa
politique, qu'il ne cherchait ni à s'agrandir ni à opprimer ses voisins,
mais qu'il était décidé à ne se dessaisir de ses conquêtes que pour
arriver à la paix. Le sort des armes avait mis la Prusse en son pouvoir;
mais il était prêt à compenser: que l'Angleterre restituât les colonies
qu'elle avait enlevées à la France et à ses alliés, que la Russie se
désistât de son protectorat sur la Valachie et la Moldavie, que la Porte
ottomane fût rétablie dans la plénitude de ses droits, dès-lors il
serait prompt à rendre les provinces qu'il avait conquises.
Quand même le roi de Prusse l'eût voulu, il ne pouvait obliger ses
alliés à souscrire à de telles conditions. Il récrimina, observa qu'il
n'était pas en son pouvoir de faire rétrograder les armées russes qui
couvraient ce qui lui restait de territoire; que quant à ce qu'il
exigeait, qu'il amenât les cours de Saint-James, de Pétersbourg, à
négocier de concert avec lui une paix générale avec l'empereur Napoléon,
il ne se flattait pas de réussir; que cependant il ne repoussait pas
toute espérance, et qu'en conséquence il ne rappelait pas encore son
ministre du quartier-général de l'empereur et roi. Quand Duroc se
présenta, il refusa de ratifier l'armistice: «Il n'est plus temps, lui
dit-il; la chose ne dépend plus de moi; l'empereur de Russie m'a offert
du secours, et je me suis jeté dans ses bras.» Après cette réponse,
l'empereur ne fit plus donner aucune suite aux négociations, et il
songea à se mettre en mesure d'aller chercher la paix là où il
rencontrerait les Russes.
Il avait fait de Berlin et de Potsdam ses grandes places
d'approvisionnement Tous les chevaux de la cavalerie prussienne y
avaient été amenés pour remonter la nôtre. Il y fit venir aussi tous les
chevaux d'artillerie, en sorte qu'au bout de moins d'un mois nous avions
une armée remontée en tout point.
À Berlin, l'empereur reçut une députation du sénat; elle venait de
Paris, et était envoyée pour le complimenter sur ses étonnans succès, et
en même temps le remercier des étendards et drapeaux dont il avait fait
don au sénat pour décorer le lieu de ses séances.
La même députation, composée de douze sénateurs, s'avisa de faire des
représentations à l'empereur sur les dangers qu'il y aurait à passer
l'Oder, et lui témoigna le désir de voir terminer ses conquêtes.
L'empereur fut mécontent de cette observation, et répondit à la
députation qu'il ferait la paix le plus tôt qu'il pourrait, mais de
manière à terminer une fois pour toutes; qu'eux-mêmes savaient bien
qu'il avait tout tenté dans ce but, et qu'il ne pouvait s'empêcher de
leur témoigner son mécontentement de ce que, sachant que les Russes
venaient se joindre aux Prussiens, ils étaient assez peu réfléchis pour
donner le scandale d'une désunion entre le chef de l'État et le premier
corps constitué de la nation. Il ajouta qu'avant de faire cette
démarche, il aurait fallu qu'ils s'assurassent de quel côté venait
l'opposition à la paix, et qu'ils lui apportassent des moyens de la
faire disparaître.
Du reste, il ne les traita pas mal, et les congédia satisfaits; mais il
écrivit à Paris de main de maître, sur la mission des douze sénateurs.
Ils pouvaient avoir raison; mais comment aurait-on fait la paix, puisque
cela ne dépendait plus du roi de Prusse, qui s'était jeté dans les bras
des Russes?
On aurait dû savoir aussi que le séjour de l'empereur à Berlin n'avait
été employé qu'à une négociation de paix avec la Prusse, et qu'elle
n'avait été rompue que par l'arrivée des Russes.
Il commença à soupçonner le ministre de la police d'avoir mal agi dans
cette occasion, parce que, ou il devait, comme sénateur, éclairer le
sénat sur l'état des choses, et alors cette assemblée n'eût pas fait
cette démarche; ou bien il devait, comme ministre, s'y opposer. Mais il
voulut ménager le sénat, en lui laissant faire la demande. S'il avait
réussi, il aurait dit que c'était lui qui l'avait porté à cette
représentation: par là, il eût augmenté sa popularité et son crédit;
mais à tout événement, il mit sa responsabilité ministérielle à couvert,
en avertissant l'empereur de tout ce qui s'était passé, et en lui disant
que, quoi qu'il eût pu faire, les sénateurs avaient persisté. De là,
l'humeur de l'empereur contre eux. Le ministre néanmoins n'en fut pas
mieux dans son esprit. Si la campagne eût été terminée, et sans la
protection que lui accordaient le grand-duc de Berg et le maréchal
Lannes, il eût probablement été congédié.
L'empereur avait fait venir d'Italie le général polonais Dombrowski, qui
nous rejoignit à Potsdam: cela annonçait des intentions, néanmoins il
n'avait encore rien fait dire en Pologne; ce n'est qu'après le refus
définitif du roi de Prusse que, pour augmenter ses forces, il mit en
mouvement le patriotisme des Polonais.
Le général Dombrowski lui fut à cet effet d'une grande utilité par sa
seule présence.
L'empereur, qui était fort prévoyant, ne marchait jamais qu'accompagné
de tous les moyens dont il supposait avoir un jour besoin; voilà ce qui
rendait son quartier-général si populeux. On y trouvait avec
l'administration d'une armée celle de tout un État.
Indépendamment de l'armée que nous avions en Prusse, l'empereur fit
venir de France quelques régimens, qu'il tira de la garnison de Paris,
et même de celle de Brest. Ils formèrent le noyau d'un corps dont le
maréchal Mortier prit le commandement, et avec lequel il partit de
Mayence pour aller occuper les villes hanséatiques. Ce corps fut
augmenté ensuite par des troupes alliées. Il était déjà maître des bords
de la Baltique, lorsque l'empereur se préparait à entrer en Pologne.
C'est de Berlin qu'il m'envoya prendre le commandement des troupes
hollandaises qui étaient devant Hameln. Le roi de Hollande, après avoir
sommé cette place, fut attaqué d'un accès de maladie à laquelle il était
sujet, et obligé de retourner à Amsterdam.
L'empereur me dit de tâcher de prendre Hameln avec ces seuls moyens, me
défendant même d'arrêter ni de détourner aucune troupe qui allait
rejoindre la grande armée[54].
Le grand-duc de Berg me recommanda de bien ménager le pays où j'allais,
me prévenant qu'il devait lui appartenir. Il comptait déjà dessus.
Je trouvai ce corps hollandais posté à deux lieues de Hameln; sa force
était d'environ la moitié de la garnison de la place; la saison était
horrible. J'écrivis en arrivant au gouverneur, pour lui demander une
entrevue sur le glacis, le laissant le maître de régler toutes les
précautions qu'il croirait devoir prendre dans cette occasion. Il me
répondit de suite, et accepta pour le lendemain le rendez-vous.
Je m'y trouvai le premier; j'étais muni des capitulations de Magdebourg,
Spandau, Custrin, Stettin, et de celle de Prentzlau et de Lubeck:
c'étaient certainement mes meilleurs moyens d'attaque; la place avait
pour un peu plus de six mois de vivres, et elle contenait un petit corps
mobile aux ordres du général Le Cocq, qui, n'ayant pu rejoindre aucune
armée prussienne, s'était jeté dans Hameln. Il vint au rendez-vous avec
le gouverneur, qui était un vieillard, le général Schell, aussi ancien
serviteur de Frédéric.
Je leur dis que, venant de prendre le commandement des opérations
militaires qui allaient s'ouvrir devant la place, je devais, avant tout,
les prévenir de la situation de leur pays; qu'ils la jugeraient par les
pièces que je leur apportais; qu'ensuite leur détermination fixerait la
mienne; qu'à présent j'étais autorisé à les laisser sortir pour aller
chez eux, hormis les soldats, ainsi qu'on en avait ordonné pour les
autres places; que, si ma proposition était refusée, j'attaquerais de
suite, mais que le siége une fois ouvert, je n'entendrais à aucune autre
capitulation.
J'avais remarqué que les officiers prussiens tenaient beaucoup à leurs
bagages; car, à cette époque, ils avaient, comme du temps de Frédéric,
plus de bagages qu'un colonel n'en avait dans notre armée.
Ces messieurs me prièrent de les laisser seuls pour prendre connaissance
de ce que je leur apportais, et pour délibérer entre eux. Je leur donnai
une chambre dans le moulin où j'étais. Au bout d'une demi-heure, ils
m'annoncèrent qu'ils étaient résolus de traiter aux conditions que je
leur proposais; ils n'y ajoutèrent que celle de leur faire payer un mois
ou un demi-mois de leur traitement, à titre de frais de route.
Je n'avais pas le premier écu de l'argent qu'ils demandaient. Cependant
je ne voulais pas manquer un aussi bon marché. Je l'accordai, et nous
signâmes la capitulation, d'après laquelle la place avec ses forts
devait m'être remise le surlendemain à midi.
Nous nous séparâmes; je rentrai fort content à mon quartier-général pour
faire mes dispositions.
Le lendemain, il y eut une insurrection dans la garnison, et le général
Schell m'écrivit qu'il craignait de ne pouvoir me remettre la place sans
ajouter de nouveaux articles à ceux qui avaient été souscrits: c'était,
pour les soldats, la liberté de retourner en Prusse, et pour les
officiers, je crois, quelques douceurs de plus.
Je tins ferme, et ne voulus rien changer ni ajouter à la première
capitulation. J'envoyai porter ma réponse par un de mes aides-de-camp,
et me mis en mesure, à tout événement, d'avoir la place d'une manière
quelconque. Le bonheur voulut que la garnison se livrât au pillage des
magasins et à l'ivrognerie; il ne fut plus possible de la tenir en
ordre, et le général Schell fut obligé de m'envoyer prier de hâter le
moment de l'occupation, me prévenant que la garnison avait forcé une des
portes que la faiblesse du corps de blocus n'avait pas permis
d'observer, et que les soldats sortaient de la place à la débandade. Je
courus bien vite, et fis hâter le pas à la colonne hollandaise, qui
entra en ville quelques heures plus tôt que ne le portait le traité. On
fut obligé de mettre les soldats prussiens dans une espèce de parc, près
de la ville. Il fallait aller les relever morts ivres dans tous les
carrefours: c'était un tableau hideux. Cependant on vint à bout de faire
évacuer la place, et de mettre en route toute cette colonne de
prisonniers.
Je trouvai en ville une artillerie prodigieuse, avec quinze drapeaux
prussiens, et, ce qui flatta mon amour-propre, les étendards du régiment
des hussards de Blücher, que le commandant de ce régiment avait déposés
à Hameln pour les préserver d'une mauvaise fortune de guerre; C'était
une manière nouvelle que je ne connaissais pas. Un de ces étendards,
plus léger que les autres, était garni, indépendamment de sa cravate,
d'une quantité de rubans sur lesquels il y avait des devises en broderie
qui attestaient que plus d'une belle s'intéressait à la gloire de ce
régiment; elles paraissaient y avoir réuni tous leurs tendres sentimens;
et on ne les avait sans doute pas consultées lorsqu'on avait mis ce
témoignage de leur intérêt sous la garde d'une place forte.
Je ne restai à Hameln que le temps nécessaire pour dresser l'inventaire
de la place, des magasins surtout. Je ne voulus jamais permettre qu'on
les remît en d'autres mains que celles des membres de la régence de
Hanovre, qui avait formé cet approvisionnement par réquisition du
gouvernement prussien. Je les leur fis remettre tels qu'ils étaient, en
les prévenant de prendre garde à eux, qu'on les volerait de mille
façons, mais que toutes leurs plaintes seraient comptées pour rien,
lorsqu'on leur demanderait l'état de ces approvisionnemens. Les députés
de la régence étaient tout étonnés que je ne leur demandasse rien pour
mon compte personnel; ils n'étaient venus à Hameln que pour traiter avec
moi sous ce rapport. On les avait tant accoutumés à acheter ce qui leur
appartenait, et à se le voir reprendre le lendemain pour le payer
encore, qu'en venant de Hanovre, ils s'étaient attendus à quelque chose
de semblable. Ils avaient même apporté de l'argent avec eux. Ils furent
donc satisfaits, et je fis une bonne action, car la première chose que
l'empereur ordonna fut de réapprovisionner cette place pour six mois; ce
que je leur laissai était au moins l'approvisionnement de quatre: ils
n'eurent donc à recompléter que ce qu'avait consommé la garnison
prussienne.
Les États de Hanovre ne furent pas insensibles à ce service; car, à la
fin de l'été suivant, j'en reçus un grand-ordre en diamant.
J'envoyai à l'empereur la capitulation d'Hameln, les drapeaux et tout ce
qui concernait la place, et je pris mes mesures pour marcher vers
Nienbourg, sur le Bas-Weser, où il y avait un pont sur le fleuve. La
place contenait quatre mille cinq cents hommes de garnison, et avait
quatre-vingts pièces de canon.
Je me composai dans Hameln un petit train d'obusiers, avec leur
approvisionnement; je n'avais que cela et l'artillerie de campagne pour
aller mettre le siége devant Nienbourg. Heureusement, la veille de mon
départ, il m'arriva le 12e régiment d'infanterie légère, qui avait reçu
ordre de venir me rejoindre, au lieu de se rendre à Cassel, sa première
destination. Je l'emmenai avec tout le corps hollandais, dont je laissai
un seul régiment en garnison à Hameln.
Le premier jour de marche, je vins à Minden, et le second je m'approchai
jusqu'à portée de canon de la place; il était nuit, sans quoi j'en
aurais été maltraité. Malgré l'obscurité, j'envoyai parlementer, et fis
remettre au gouverneur les capitulations des autres places, auxquelles
je joignis celle de Hameln. C'était aussi un vieillard, le général
Stracwitzch, ancien aide-de-camp de Frédéric; il remit au lendemain à
parler d'affaire, et me renvoya mon parlementaire après l'avoir bien
traité.
Effectivement, le lendemain il signa la même capitulation qu'avaient
signée ses camarades de la guerre de sept ans, et me remit la place et
sa garnison le jour suivant.