CHAPITRE XII.

Irruption de l'Autriche en Bavière.--Le camp de Boulogne est

levé.--Mission de Duroc en Prusse.--L'empereur de Russie se rend à

Berlin.--Le duc de Wurtemberg.

Absorbé par son expédition d'Angleterre, l'empereur était loin de

s'attendre à une agression de la part d'aucune puissance continentale,

lorsqu'il apprit par une dépêche de Munich que l'armée autrichienne

marchait sur cette capitale.

L'Autriche, on ne savait pourquoi, si ce n'était pour nous faire la

guerre, avait réuni une armée considérable à Wels, sous les ordres du

feld maréchal Mack; le prétexte de cette réunion était des manoeuvres et

exercices militaires, mais tout à coup cette armée partit et s'approcha

de la Bavière.

L'empereur ne pouvait s'expliquer ce que cela signifiait; il n'avait

aucun point en litige avec l'Autriche. À la vérité, cette puissance

n'avait point reconnu l'empereur, mais son ambassadeur n'avait pas

quitté Paris.

Je ne suis même pas sûr qu'elle ne l'eût pas reconnu, car, lorsque

l'empereur alla à Vérone, après le couronnement de Milan, le général

autrichien de Vincent, qui commandait les troupes de sa nation dans les

états vénitiens, vint, comme je l'ai déjà dit, faire une visite de corps

à l'empereur avec tous les officiers des troupes sous ses ordres;

l'artillerie autrichienne fit la salve d'usage. Cela se passait à la fin

de juin; on n'avait pas l'air de se douter de ce qui devait arriver au

mois de septembre de la même année. L'ambassadeur de France était à

Vienne; celui de Russie était, à la vérité, parti de Paris depuis

long-temps, mais nous n'entendions encore parler de la marche des

troupes russes que sur les gazettes.

L'avis cependant était trop sérieux pour que l'empereur le négligeât, et

il était occupé de soins trop importans pour qu'il les abandonnât

légèrement. Il envoya de Boulogne même ses aides-de-camp au-devant de

l'armée autrichienne, tant il avait peine à ajouter foi à une aussi

incroyable agression. J'eus pour ma part l'ordre d'aller à sa rencontre.

Le général Bertrand eut une mission semblable dans une autre direction.

Je poussai jusqu'à l'Inn, et d'après mes instructions je vins

reconnaître une route pour revenir de Donawert sur Louisbourg et les

bords du Rhin, autre que la grande route ordinaire de Wurtemberg. Mais

avant que ses aides-de-camp fussent de retour, l'empereur eut des

nouvelles indubitables du départ de Wels de l'armée de Mack, et de

l'entrée des Russes sur le territoire autrichien. C'est de cette inique

agression que datent les malheurs de la France. Il ne balança plus à

prendre son parti. Il y avait même déjà un peu de temps perdu, en

méfiance de la véracité des avis donnés. Il fit donc débarquer tout, et

réorganiser l'armée pour de longues marches. Elle partit effectivement

par toutes les directions les plus courtes pour se rapprocher des bords

du Rhin, où elle arriva en même temps que l'armée autrichienne arrivait

sur le Danube. L'électeur de Bavière, avec sa famille et son armée,

s'était retiré à Wurtzbourg.

Avant de quitter Boulogne, l'empereur avait envoyé à la hâte sur les

bords du Rhin pour réunir des chevaux de trait, et organiser le plus de

matériel d'artillerie que l'on pourrait. On se trouvait pris tout-à-fait

au dépourvu, et il fallut toute l'activité de l'empereur pour improviser

ce qui manquait à cette armée pour la campagne qu'elle était forcée

d'entreprendre tout à coup.

Le général Marmont, qui était en Hollande, ne traversa que des pays dont

les souverains n'ont jamais le droit de dire à un ennemi plus fort:

Pourquoi passez-vous sur mon territoire? mais Bernadotte, qui était en

Hanovre, avait une portion du territoire prussien à traverser, et en

même temps que l'empereur lui faisait envoyer son ordre de marcher, il

envoya le grand-maréchal Duroc à Berlin. On était en politique franche

avec la Prusse, et en courtoisie avec sa cour; on venait, il y avait à

peine deux mois, d'échanger les distinctions honorifiques des deux pays.

Ainsi attaqué sans déclaration de guerre, l'empereur faisait part au roi

de Prusse de la situation critique où l'avait mis cette agression

inopinée; il lui témoignait combien il était fâché de se voir contraint

de faire passer ses troupes sur quelques portions du territoire

prussien, avant d'en avoir traité préalablement. Il lui envoyait son

grand-maréchal pour l'en prévenir, et l'assurer de tout le désir qu'il

avait que cette marche ne fût regardée que comme le résultat d'une

absolue nécessité.

Le maréchal Duroc fut reçu un peu moins bien qu'il ne l'avait été dans

les missions antérieures dont il avait été chargé près la cour de

Berlin. Le roi lui parla peu de la marche de Bernadotte; il eut l'air

d'être convaincu de la validité des motifs de l'empereur, et lui

témoigna beaucoup de regrets de le voir jeté de nouveau dans une guerre

dont il ne doutait pas du reste, qu'il ne sortît heureusement.

Le baron de Hardenberg fut moins modéré; il présenta, le 14 octobre, une

note extrêmement vive au grand-maréchal. «Son maître, disait-il, ne

savait de quoi il devait le plus s'étonner des violences qu'avait

commises l'armée française, ou des motifs dont on se servait pour les

justifier. La Prusse, quoiqu'elle se fût déclarée neutre, avait rempli

toutes les obligations qu'elle avait contractées. Peut-être même

avait-elle fait à la France des sacrifices que ses devoirs condamnaient.

De quelle manière cependant avait-on reconnu la loyauté, la persévérance

qu'elle avait mise dans ses relations d'amitié avec la France? On

alléguait les guerres de 1796 et de 1800, où les margraviats avaient été

ouverts aux parties belligérantes; mais l'exception n'est pas la règle,

et d'ailleurs tout, aux époques dont on s'appuyait, avait été réglé,

stipulé par des conventions spéciales. On ignorait nos intentions! Mais

les intentions ressortaient de la nature même des choses, les

protestations des autorités royales les faisaient connaître. Des

affaires de cette importance exigeaient une déclaration positive! Mais

qu'a besoin de déclaration celui qui se repose sur l'inviolabilité d'un

système généralement reconnu? Est-ce à lui d'en faire, lorsque celui qui

médite le renversement de ce qu'il a sanctionné s'en abstient? On cite

des faits inconnus; on attribue aux Autrichiens des torts dont ils ne se

sont jamais rendus coupables: quel résultat doivent produire de tels

moyens, si ce n'est de faire mieux ressortir la différence qu'il y a

entre la conduite des cabinets de Paris et de Vienne? Le roi cependant

ne s'arrête pas aux conséquences qu'ils présentent; il se borne à croire

que l'empereur des Français a eu des motifs suffisans pour annuler les

engagemens qui les lient, et se considère comme dégagé désormais de

toute espèce d'obligation. Ainsi rétabli dans une position qui ne lui

impose pas d'autres devoirs que ceux que commandent sa sûreté et la

justice, le roi de Prusse restera fidèle aux principes qu'il n'a cessé

de professer, et ne négligera rien pour procurer, par sa médiation, à

l'Europe la paix qu'il désire à ses peuples; mais il déclare en même

temps qu'arrêté partout dans ses desseins généreux, libre d'engagemens,

sans garantie pour l'avenir, il va pourvoir à la sûreté de ses états, et

mettre son armée en mouvement.»

Cette déclaration n'était appuyée d'aucune mesure bien directe: le

grand-maréchal continua son séjour à Berlin, et y resta près d'un mois,

pendant lequel il vit arriver l'empereur de Russie[26], qui se rendit

dans cette capitale sous prétexte d'aller, avant de se mettre en

campagne, voir sa soeur la princesse héréditaire de Saxe-Weimar. Personne

ne se méprit sur le motif secret de ce voyage. On ne quitte pas une

armée qui va à la rencontre des événemens, pour aller faire une visite à

plus de cent lieues du pays où elle doit opérer. Il était évident qu'il

cherchait à entraîner la Prusse dans la coalition.

Je ne puis dire ce qui s'est fait et dit à cette occasion, mais ce qu'il

y a de certain, c'est que, pendant que le maréchal Duroc était encore à

Berlin, l'armée russe, aux ordres du général Buxhowden, passa la Vistule

à Varsovie, marcha par la Pologne prussienne sur Breslaw, d'où elle

devait entrer en Bohême.

Mais l'empereur Napoléon avait déjà tout calculé, tout prévu. Les cartes

d'Angleterre avaient disparu; il n'y avait plus que celles d'Allemagne

dans son cabinet. Il nous faisait suivre la marche des troupes, et nous

dit un jour ces paroles remarquables: «Si les ennemis viennent à moi, je

les détruirai avant qu'ils aient repassé le Danube; s'ils m'attendent,

je les prendrai entre Augsbourg et Ulm.» Il donna ses derniers ordres à

la marine et à l'armée, et partit pour Paris. Dès qu'il y fut arrivé, il

se rendit au sénat, lui exposa les motifs qui l'avaient obligé à changer

tout d'un coup la direction de nos forces, et se mit en route le

lendemain pour Strasbourg. Il arriva dans cette ville pendant que

l'armée passait le Rhin à Kehl, à Lauterbourg, Spire et Manheim. Il

visita les établissemens de la place, et indiqua les moyens d'utiliser

une quantité de petites ressources dont il régla l'emploi.

Il passa le Rhin lui-même après avoir ordonné et vu commencer la

reconstruction du fort de Kehl. Il avait fait proposer aux princes de

Bade et au landgrave de Hesse-Darmstadt de s'allier à lui; les deux

princes tardèrent à s'expliquer. Le dernier crut éluder la question en

licenciant ses troupes, et en le faisant connaître officiellement à

l'empereur, comme une preuve de sa neutralité; mais lorsque la bataille

d'Austerlitz fut gagnée, il se hâta d'envoyer protester de son

dévoûment. L'officier qui avait rempli la première mission fut chargé de

la seconde; c'était changer de rôle à bien court intervalle.

La cour de Bade marcha plus franchement: ses troupes étaient réunies aux

nôtres avant la bataille.

Pendant que l'empereur se livrait à ces divers soins, les différens

corps de son armée approchaient du pied des montagnes qui sont sur la

rive droite du fleuve, et entraient dans le pays de Wurtemberg. Il avait

envoyé un de ses aides-de-camp près du prince souverain de ce pays pour

le prévenir qu'il était obligé de traverser ses états; qu'il en était

fâché, mais qu'il espérait que le passage se ferait sans désordre.

Le duc de Wurtemberg, choqué de voir déboucher nos troupes, avait réuni

sa petite armée auprès de Louisbourg, sa résidence d'été, et se

disposait à faire résistance, lorsque l'aide-de-camp de l'empereur se

présenta. Cette marque d'égards le calma; il exigea néanmoins qu'il ne

passât point de troupes par sa résidence. L'empereur arriva quelques

instans après: la cour de Wurtemberg lui fit une magnifique réception;

il coucha deux nuits au château de Louisbourg. Ce fut pendant ce séjour

que les hostilités commencèrent sur la route de Stuttgard à Ulm, que

suivait le corps du maréchal Ney. Les Autrichiens, commandés par

l'archiduc Ferdinand, que dirigeait le feld-maréchal Mack, avaient leur

quartier-général dans la dernière de ces deux places.

L'empereur manoeuvra sur sa gauche et resta à Louisbourg, faisant

déboucher le maréchal Ney par la grande route de Stuttgard; les ennemis

crurent de bonne foi que toute notre armée le suivait, et manoeuvrèrent

en conséquence. L'empereur, satisfait de leur avoir donné le change, se

porta avec la rapidité de l'éclair à Nordlingen, où arrivèrent en même

temps le corps du maréchal Davout, qui de Manheim était venu par la

vallée du Necker à Bettingen, celui du maréchal Soult, qui de Spire

était venu par Heilbron, enfin celui du maréchal Lannes, qui, laissant

Louisbourg sur sa gauche, avait atteint Donawert, au moment même où un

bataillon autrichien se présentait sur la rive droite du Danube pour

couper le pont. On rejeta ces troupes au loin, et l'on fit passer le

fleuve d'abord à toute la cavalerie, puis à l'infanterie.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 2 · 第 16 / 47 题