Retour prématuré de l'escadre de l'amiral Missiessy.--Revue de
Monte-Chiaro.--Réunion de Gênes à l'empire.--Dispositions
d'embarquement.
De Milan Napoléon se rendit à Brescia, où il resta deux jours. Il y
apprit une nouvelle qui le surprit autant qu'elle le contraria. C'était
la rentrée à Rochefort de l'escadre de l'amiral Missiessy, qui avait été
comme un trait à la Guadeloupe et qui en était revenu avec la même
rapidité. Il était de deux ou trois mois en avance, et ramenait sur nos
côtes la flotte anglaise qui était à sa poursuite depuis son départ. Il
avait ainsi manqué le but de sa croisière; car on n'avait pas eu d'autre
projet, en faisant sortir les vaisseaux que nous avions à Toulon, à
Cadix et à Rochefort, que de disperser sur les mers de l'Inde les
escadres anglaises, et de les éloigner des côtes que nous voulions
aborder.
Le général Lagrange, qui avait été embarqué sur cette escadre, était
également revenu; il arriva lui-même à Brescia, où il fut assez mal
reçu.
L'empereur néanmoins ne laissa pas voir toute la contrariété que ce
retour lui causait.
Il alla, de Brescia, passer la revue de toute l'armée qui était
rassemblée dans la plaine de Monte-Chiaro; elle défila, l'infanterie par
bataillons formés en bataille, et la cavalerie par régimens aussi formés
en bataille, et néanmoins la nuit était close quand elle fut finie.
L'empereur continua son voyage et se rendit à Vérone, qui à cette époque
était la frontière du royaume d'Italie. Le général autrichien, baron de
Vincent (depuis ambassadeur à Paris), fit demander à lui rendre ses
devoirs, et le fit saluer, selon l'usage, par son artillerie. L'empereur
le reçut le lendemain avec tout son corps d'officiers, et partit deux
jours après pour Mantoue, puis vint passer le Pô en face de Bologne. Il
entra dans cette ville, se rendit de là à Parme, à Plaisance, puis à
Gênes, dont il fut prendre possession.
Le doge et le sénat de cette ville étaient venus le prier à Milan de les
accepter et de les comprendre dans l'empire français. Je crois bien que
l'on avait un peu aidé à cette résolution. La position de cette
malheureuse république était telle que ses habitans allaient mourir de
faim: les Anglais la bloquaient sévèrement par mer; les douanes
françaises la resserraient par terre; elle n'avait point de territoire,
et ne pouvait que difficilement se procurer de quoi exister. Ajoutez à
cela que, toutes les fois qu'une querelle s'engageait en Italie, on
commençait par lui envoyer une garnison qu'elle n'avait pas les moyens
de refuser. Elle avait donc tous les inconvéniens qu'entraînait sa
réunion à la France, sans en avoir les avantages. Elle se détermina à
demander d'être agrégée à l'empire.
La France fit une médiocre acquisition. Le pays avait un passif qui
surpassait de beaucoup son actif, de sorte que sa réunion entraînait une
augmentation de dépenses pour le trésor impérial. Depuis long-temps
Gênes n'avait plus que des palais de marbre, restes de son antique
splendeur.
L'empereur avait fait venir à Gênes M. Lebrun, archi-trésorier, qu'il en
nomma gouverneur, et le ministre des finances qui régla de suite ce qui
concernait son département. L'empereur reprit ensuite le chemin de
Paris, où il lui tardait d'arriver. Il s'arrêta à Fontainebleau quelques
jours avant d'entrer dans Paris. Nous étions à la fin de juin; il ne se
contenait plus d'impatience. Il partit enfin pour Boulogne avec le
ministre de la marine, comme il en avait pris l'habitude, c'est-à-dire
en s'échappant.
Il avait fait organiser la ligne des signaux de côtes d'une manière
particulière depuis Bayonne jusqu'à Boulogne. Il vit son armée homme par
homme, et la flottille bâtiment par bâtiment. Il avait placé aux avenues
de son quartier-général des postes de sa garde, qui arrêtaient tous les
courriers arrivant pour le ministre de la marine, et les lui amenaient,
de sorte qu'il lisait les dépêches avant le ministre, auquel il les
renvoyait après les avoir parcourues. Il avait pris cette précaution
pour ne pas perdre un instant, et faire embarquer l'armée, dès qu'il
serait assuré que l'événement qu'il attendait avait eu lieu. Il gagnait
ainsi quelques heures sur le ministre de la marine, qui était établi
dans Boulogne, tandis qu'il était, comme l'on sait, à son petit château
de Pont-de-Brique, à une lieue de Boulogne, sur la route de Paris.
Tout cela fini, on fit approcher les parcs d'artillerie, on les
embarqua, et la cavalerie ensuite.
Il ne restait plus que l'infanterie, qui était consignée dans les camps,
prête à prendre les armes au premier coup de tambour. On attendait de
moment en moment l'ordre d'embarquer; il n'arriva point: loin de là, on
débarqua ce qui était déjà à bord. Voici pourquoi.
La flotte qui était partie de Toulon, l'hiver précédent, avec celle
d'Espagne, devait être jointe par celle de Missiessy; mais celui-ci
avait fait voile pour l'Europe avant l'époque assignée. Les deux flottes
faisaient ensemble quinze vaisseaux; elles devaient venir devant le
Ferrol, sans y entrer. L'amiral Gourdon, qui y était avec six vaisseaux,
avait ordre de se joindre à elles. Les vingt-un bâtimens réunis devaient
ensuite faire route ensemble, prendre le Missiessy en rade à Rochefort,
rallier son escadre, et marcher tous à Brest, où il y avait vingt-un
vaisseaux qui avaient ordre de sortir aussitôt que les escadres seraient
signalées. La jonction faite, elles eussent présenté une force de
soixante vaisseaux, qui pouvaient arriver, en deux ou trois jours,
devant Boulogne. Les escadres de Rochefort et de Brest sorties, on
devait expédier un courrier au ministre de la marine, et de plus en
prévenir en même temps par des signaux de côte, c'est-à-dire, de
Rochefort à Brest, et de Brest à Boulogne.
À l'arrivée de ce courrier, ou au signal de côte, l'on aurait fait
embarquer le reste de l'armée, et commencé à faire sortir la flottille,
qui, toute rassemblée dans Étaples, Boulogne, Vimereux, Ambleteuse,
pouvait, d'après les calculs faits, être en rade en trois marées. On
aurait procédé à cette opération lorsqu'on aurait commencé à apercevoir
la flotte des vaisseaux de guerre. Il n'y avait devant nous que deux ou
trois frégates anglaises: qui peut prévoir ce qui serait advenu, si les
ordres de l'empereur eussent été exécutés[25]?
Comment une combinaison amenée d'aussi loin, et calculée depuis aussi
long-temps, a-t-elle manqué? Le voici: la flotte française et espagnole,
composée de quinze vaisseaux, rencontra à cent lieues au large du
Ferrol, en revenant d'Amérique comme le portaient ses instructions, la
flotte anglaise de l'amiral Calder. Cette dernière n'avait que neuf
vaisseaux, qui peut-être n'auraient pas été là sans la rentrée de M. de
Missiessy à Rochefort; non seulement notre flotte de quinze vaisseaux ne
battit pas l'amiral Calder, mais encore elle se laissa prendre deux
bâtimens. Nous avions le vent: on dit que les deux vaisseaux pris
étaient démâtés, et qu'il sont tombés dans la ligne anglaise; mais
comment les treize restant des nôtres n'ont-ils pas laissé arriver sur
cette ligne? Ils auraient au moins sauvé leurs deux vaisseaux; c'est ce
que je n'ai jamais pu savoir. L'escadre, par suite de cette affaire, ne
parut pas devant le Ferrol, et ne fit pas prévenir l'amiral Gourdon,
comme cela était convenu; celui-ci ne sortit pas la flotte de Rochefort,
non plus que celle de Brest. Voilà donc une opération ajournée par suite
de fautes particulières et d'un léger accident.
L'empereur, qui arrêtait les courriers du ministre de la marine, vit le
rapport de ce combat dans une dépêche venant de Bayonne; il leva les
épaules de pitié en voyant la conduite de son amiral: c'était déjà
l'infortuné Villeneuve, et il en fut triste tout le jour.
Que faire? Quelle punition, quelle vengeance, quel exemple pouvait
compenser une faute qui frappait de nullité les efforts et les dépenses
énormes qu'il avait faits depuis deux ans? Il fallut néanmoins se
résigner et chercher une combinaison nouvelle pour rallier nos escadres,
et éloigner celles des Anglais qui les avaient suivies. L'empereur
méditait les moyens d'atteindre ce résultat, mais des événemens d'une
tout autre importance vinrent faire diversion à ses projets.