Une nuit à la barre.
Deux mois auparavant j'avais quitté Gibraltar pour mon voyage de 4.600
milles, seul à travers l'Atlantique, par la longue route du sud. Pendant
soixante jours je n'avais parlé à aucun être vivant. Les lecteurs de ce
récit peuvent penser que cette période de solitude me sembla très dure à
supporter: il n'en était rien. Le fait que je n'avais personne à qui
parler ne me troublait jamais. J'étais accoutumé à être moi-même mon
seul compagnon: mon bonheur tenait en effet à la grande fascination que
l'océan exerçait sur moi.
La plupart du temps, j'étais très occupé à réparer les ravages du vent
dans mes vieilles voiles. Elles s'ouvraient constamment le long des
coutures et je travaillais sur un pont glissant et incliné sur lequel je
devais me tenir en équilibre.
J'aurais pu faire des voiles neuves complètes avec beaucoup moins de
travail, si j'avais transporté la toile de rechange nécessaire; mais
j'en avais juste assez pour réparer les déchirures. Ma provision
d'aiguilles diminuait et j'avais peur de manquer de fil avant mon
arrivée au port.
En raison du mauvais état de mes voiles j'avais souvent à les changer.
Les amener et les hisser suivant les différentes conditions du vent
représentait déjà suffisamment de travail, mais j'avais en outre à
amener souvent une voile pour la réparer et, ensuite, en hisser une
autre à sa place.
D'autre part, j'avais deux ou trois repas à cuire par jour. J'avais peu
de temps pour la lecture, quoique la bibliothèque du bord fût
abondamment fournie de livres d'aventures maritimes. La nuit j'étais
trop fatigué pour lire et je tombais dans ma couchette à moitié endormi.
Mon sommeil était fort léger, car, au moindre changement de vent, je
devais monter sur le pont pour modifier l'angle de la barre.
Et pendant que mon navire était secoué sur l'océan, j'avais des rêves
étranges. Parfois ces rêves se passaient sur terre, mais l'idée fixe du
but que je m'étais proposé me poursuivait toujours, et je pensais en
dormant: Si je suis à terre, je n'ai pas traversé l'Atlantique, c'est
donc que je ne serais pas parti. Le rêve devenait alors un atroce
cauchemar. Je me réveillais baigné d'une sueur froide pour constater
avec joie que j'étais à bord du _Firecrest_. Vite je jetais un coup
d'oeil sur le pont pour voir si tout allait bien à bord et je me
rendormais en souriant à la pensée que mon navire se rapprochait sans
cesse du but.
Bien souvent aussi c'était pendant le jour que je cherchais à prendre du
repos. Souvent alors vers le soir la brise se levait et je passais la
nuit à la barre. Il était toujours difficile de résister au sommeil;
mais je ne m'ennuyais jamais pendant ces longues heures de veille. Le
_Firecrest_ glissait doucement laissant derrière lui un sillage
phosphorescent et je gouvernais sur une étoile. Seul sur la mer, je
regardais la voûte céleste et les mondes de lumière en occupant mon
esprit à des considérations sur la faiblesse de l'homme et la pauvreté
des systèmes philosophiques.
Je pensais à la théorie si incomplète de l'évolution, qui veut que tout
évolue presque toujours dans un sens de progrès. Je pensais aux
histoires des mondes qui veulent que la terre se soit refroidie
progressivement et que l'homme soit parti du stage le plus bas pour
arriver à la période actuelle. Ceci n'est, comme tout système, qu'une
hypothèse émise par des hommes parce qu'elle semble expliquer mieux
qu'une autre les phénomènes que nos faibles moyens nous ont permis de
constater pendant notre époque.
On ne peut pas prouver que la terre n'ait pas existé il y a des millions
de siècles. Elle s'est peut-être aussi alternativement refroidie et
réchauffée. Le monde a peut-être connu à maintes reprises des degrés de
civilisation très supérieurs aux nôtres. Des catastrophes périodiques
ont pu à différents intervalles anéantir complètement toute civilisation
et la presque totalité de la race humaine, qui recommencerait toujours
indéfiniment le même cycle de l'âge de pierre à l'âge des grandes
inventions. Tout en somme n'est qu'hypothèse et incertitude.
La connaissance absolue est interdite à l'homme. Parce qu'il est
entraîné dans le mouvement relatif de la terre, il ne peut avoir que des
notions relatives.
Pour connaître l'absolu, il faudrait qu'il puisse se tenir dans l'espace
libre de tout mouvement. Mais alors il ne serait plus un homme, il
serait Dieu.
Parfois aussi les différentes périodes de ma vie défilaient devant moi
ainsi que tous les événements qui modifièrent ma conception de
l'existence et firent que j'étais là à la barre de mon navire au milieu
de l'océan.
C'est d'abord la trop grande sensibilité et les déceptions de mon
enfance éprise d'idéal qui m'obligèrent de bonne heure à vivre en
moi-même, puis la triste vie de pensionnaire au collège, la guerre et la
mort de ma mère qui brisa ma vie par l'épouvantable tristesse du jamais
plus.
Les souvenirs de guerre se précipitent devant ma mémoire: un combat du
haut des airs, les balles incendiaires qui percent les flancs de mon
appareil, l'avion ennemi qui descend en flammes, l'ivresse momentanée de
la victoire. De retour à terre je ne suis plus, hélas, qu'un enfant qui
a perdu sa mère.
[Illustration: VIII.--Le Sillage du _Firecrest_, de Gibraltar à
New-York.]
Le temps ne comble pas le vide immense. Les uns après les autres mes
meilleurs compagnons meurent dans les airs. L'armistice vint et je pense
à ces héros qu'on oublie trop facilement, à la vanité de tous ceux qui
portent trop ostensiblement les insignes d'une victoire qui n'appartient
qu'aux morts, car, lorsqu'on n'a pas donné sa vie pour la Patrie, on n'a
rien donné.
De nouveau, d'autres épisodes de ma vie se présentent à ma mémoire.
Certains, insignifiants en apparence, ont laissé en moi une impression
profonde. Je ne sais trop pourquoi, je me vois soudain reporté à trois
années en arrière.
Un train de luxe qui se dirigeait vers Madrid ralentissait sa marche le
long d'une courbe aux approches de la ville. C'est alors que, regardant
par la fenêtre de mon wagon, j'aperçus un jeune mendiant. Il courait
pieds nus le long de la voie ferrée. Sa peau brunie brillait au soleil
entre les haillons qui le couvraient. Il était plus beau que le jeune
mendiant de Murillo, plus réel que l'enfant au pied bot de Ribera. Il
mendiait comme l'on mendie en Espagne, car il avait l'air de faire une
faveur en demandant l'aumône.
Sale et déguenillé, c'était cependant lui le prince de la vie, qui
courait libre, inondé de soleil et de lumière, et non l'un quelconque
des voyageurs que le train emportait prisonnier. Je pensais alors que
j'aurais aimé être comme lui pour pouvoir recommencer ma vie en partant
de très bas avec quinze ans de moins, moi qui cours inlassablement à la
recherche de ma jeunesse.
Mais parce que depuis des siècles les hommes ont coutume de vivre
esclaves de la civilisation, je ne serais pas obligé de mener la même
vie servile et conventionnelle. Maître de mon navire, je voguerai autour
du monde, ivre de grand air, d'espace et de lumière, menant la vie
simple de matelot, baignant dans le soleil un corps qui ne fut pas créé
pour être enfermé dans les maisons des hommes.
Et, tout heureux d'avoir trouvé ma voie et réalisé mon rêve, je récite à
la barre mes poèmes préférés de la mer...
La nuit passait ainsi très vite. Une à une les étoiles disparaissaient.
Une clarté grise arrivait de l'orient et je voyais apparaître les formes
et les lignes du _Firecrest_.
Mon navire était beau lorsque venait le jour.