CHAPITRE VIII

Journées d'orages.

Enfin, vint la pluie. Je n'ai pas de mots pour dire ma joie à l'approche

de l'orage.

Des nuages sombres se rassemblèrent vers l'occident, la nuit du 4 août.

Dans la pénombre, ils se levaient majestueusement au-dessus de la mer

comme d'immenses montagnes noires, semblant vouloir écraser mon petit

navire dans un affreux désastre.

Mais je pouvais rire en face d'eux, car je connaissais la robustesse de

mon vaillant _Firecrest_. Qu'importe la tempête, si je peux avoir de

l'eau... Des éclairs zigzaguaient parmi les amas de nuages et

éclairaient par moments l'océan d'une lumière sinistre.

J'étais assis sur le pont, admirant le déploiement de ces forces

naturelles. Aussi impressionnant que cela pût être pour un marin, je

n'avais aucune crainte de ce qui allait venir. Après les longs jours

torrides et sans vent, j'envisageais avec joie le changement qui se

préparait.

Le grand rideau de nuages arrivait en roulant de l'occident, éteignant

les étoiles les unes après les autres, comme pour cacher une tragédie

qui allait se jouer dans cette petite partie du monde et dont le

_Firecrest_ et moi attendions le dénouement. Il n'y avait rien à faire

que réduire ma voilure et me préparer à attraper la pluie qui devait

tomber. Bientôt j'entendis le bruit des gouttes précipitées sur le pont

et je me souvins du vieux proverbe de marin qui recommande de se méfier

quand la pluie arrive avant le vent; mais le _Firecrest_ était prêt à

tout. L'orage arriva comme un tourbillon et coucha presque entièrement

mon navire; mais, quand le premier coup de vent passa, je fus capable,

en utilisant ma grand'voile comme une sorte de poche, de recueillir

l'eau de pluie que je laissai s'écouler dans un baril au pied du mât.

Les grains continuèrent toute la nuit. Je parvins à recueillir plus de

50 litres. C'était plus important pour moi que la pêche. Je me sentais

maintenant assuré de ne jamais manquer de nourriture ni d'eau, car le

ciel et la mer m'apportaient l'un et l'autre.

J'étais tout à fait satisfait, même heureux. Je n'avais aucune hâte

d'arriver à New-York et je me sentais chez moi sur l'océan.

Le vent est toujours ouest, ce qui veut dire très lente progression,

mais je ne m'en soucie pas. Voilà plus de trois semaines que je n'ai eu

un temps favorable en dépit des flèches pleines de promesses de la carte

des vents. J'ai suffisamment de poisson et d'eau pour mes besoins

actuels, et de nombreux nuages noirs encerclent l'horizon, promettant

plus de pluie.

J'ai mangé trop de poisson dans les derniers jours. Je souffre: mes

lèvres sont enflées et mes jambes me font très mal. Le _Firecrest_

tangue fortement dans une mer très dure et fait à peine quelques

progrès.

Le 8 août, le vent et la mer augmentent, mais à midi j'avais couvert 66

milles dans les dernières vingt-quatre heures, ce qui n'était pas mal.

Je remarque des nuages assez gros dans l'air, se déplaçant en sens

inverse du vent, et j'en conclus qu'une période de mauvais temps va

venir. Le laçage qui attache la grand'voile par en haut se casse et j'ai

de nouveau beaucoup de travail.

Deux mois s'étaient écoulés depuis que j'avais quitté Gibraltar, le 6

juin. Jusque-là mon voyage s'était déroulé comme je l'avais prévu,

chaque jour quelque chose de nouveau arrivait et la vie n'était jamais

monotone. Les privations que j'endurais n'étaient que celles qu'un

ancien marin considérait comme faisant partie de la journée de travail

dans la vieille marine à voile.

J'avais trouvé que je pouvais bien manier mon navire. Nous étions bons

compagnons. Il faisait sa part du travail et moi la mienne. Je me

sentais de plus en plus attaché à lui et admirais sa vaillance.

A vrai dire, 1.500 milles me séparaient encore du port de New-York, mais

j'avais suffisamment de nourriture et d'eau.

Je ne savais pas quel temps j'allais rencontrer vers la côte nord

d'Amérique, mais je gardais pleine confiance quoi qu'il pût arriver. Les

tempêtes et l'ouragan qui attendaient la venue de mon petit cotre et de

ses vieilles voiles allaient pourtant dépasser en violence tout ce que

j'avais pu prévoir.

La navigation de mon navire était sans aucun doute une importante partie

de mon voyage transatlantique, mais c'était le travail le moins

fatigant. Je trouvais beaucoup plus essentiel d'être un bon matelot,

d'être capable de réparer mes voiles et mes cordages que de prendre ma

latitude et ma longitude.

Je préférais de beaucoup être appelé Alain le matelot que capitaine. Je

crois qu'un marin qui ne saurait pas trouver sa position pourrait

traverser l'océan seul, à condition de savoir manier son navire.

Naviguant droit vers l'ouest à la boussole, il ne manquera pas

l'Amérique. Il devra la rencontrer quelque part.

Un écrivain américain, Frank Norris, donne dans un de ses livres, _le

Matelot de la dame Loulou_, une très curieuse description de la

navigation d'un bateau. Il nous montre l'héroïne de son livre, couchée

sur le pont, essayant d'amener, avec le sextant, une étoile vers

l'horizon, puis se précipitant dans la cabine pour couvrir de chiffres,

pendant toute la nuit, les quatre côtés de la table de loch... Au matin,

dit-il, elle avait trouvé sa position et réglé le chronomètre.

Aussi attrayante que cette description puisse paraître au profane, elle

est fort loin de la vérité.

Certainement Frank Norris n'eût jamais écrit cela s'il avait été un

marin. En prenant une observation, le navigateur d'une petite

embarcation doit se tenir aussi haut que possible au-dessus du pont pour

diminuer l'erreur d'observation; au lieu de regarder le soleil ou une

étoile, on regarde à travers le télescope du sextant vers l'horizon et

l'on voit dans un miroir la réflection de l'astre.

Une fois que l'observation est prise, il ne faut que quelques minutes

pour trouver la position. J'utilisais un sextant et un chronomètre.

Ayant des connaissances mathématiques suffisantes, j'employais les plus

modernes procédés de navigation qui sont adoptés sur les paquebots et

dans la marine de guerre.

La difficulté est de prendre une observation dans une tempête et par une

forte mer, car le pont glisse sous les pieds et le navire roule et

tangue fortement; les deux mains sont nécessaires pour tenir le sextant

et le navigateur solitaire doit se maintenir avec ses pieds pour ne pas

tomber à la mer. C'est alors qu'il me fut très utile d'être toujours

pieds nus.

Je suis prêt, l'instrument en mains. Où est l'horizon? Une vague énorme

apparaît dans mon champ de vision et l'horizon semble subitement s'être

élevé verticalement vers le ciel. C'est seulement, lorsque je suis au

sommet d'une vague, que je peux voir l'horizon réel. Avant d'avoir pris

mon observation, une nouvelle vague se brise à bord et moi et mon

sextant disparaissons dans l'écume. La minute suivante, j'ai pris

l'observation, mais j'ai perdu mon équilibre et je dois tout lâcher pour

ne pas passer par-dessus bord. Enfin l'observation est prise et je peux

me précipiter dans la cabine pour noter l'heure au chronomètre.

Maintenant je n'ai plus qu'à consulter mes tables de navigation; mais il

faut encore avoir quelque esprit mathématique pour être capable de

calculer pendant la tempête, au milieu des fortes secousses du navire.

Certainement, sur un petit bateau, si l'on peut trouver sa position à

dix milles près, on peut se flatter d'avoir une excellente

approximation.

Seul, à travers l'Atlantique · 第 17 / 37 题