--Je vais vous y conduire.
Dans le quartier administratif, un beau jardin prenait le frais sur le
bord du trottoir. On poussa une petite porte de bois. C'est touchant,
au pays des verrous, une porte fragile!
Une clochette tinta. On aurait dit une chèvre qui gambadait, une chèvre
qui aurait eu une clochette au cou, naturellement.
--Bonjour, ma sœur! Est-ce que votre Mère est ici?
--Oh! oui, monsieur le commandant supérieur! dans le fond du jardin.
De puissants manguiers, des fleurs de vives couleurs (je ne me lance
pas dans la description n'ayant jamais rien compris à la botanique. Si
c'est beau, c'est suffisant. Tout ce qui est joli n'a pas besoin de
nom). On se sentait dans une demeure de femmes.
De noir vêtue, croix sur la poitrine, parapluie servant d'ombrelle,
voici Mère supérieure! C'est sœur Florence, une femme qui en a vu!
Sœur Florence est Irlandaise. Depuis trente ans, en Guyane, elle dirige
le bagne des femmes.
--Oh! monsieur le commandant, quand je pense que c'est peut-être votre
dernière visite!
--Alors, vous nous quittez, ma sœur, c'est définitif?
--Hélas! C'est le résultat de la visite de notre inspectrice. Plus de
femmes au bagne, alors plus de sœurs. Au moins, si l'on me renvoyait
à Cayenne! Mais il faut obéir. Je rejoindrai notre maison, dans votre
belle France.
--Qu'allez-vous faire de vos trois dernières pensionnaires?
--C'est bien mon souci. Et je suis fort contente de vous voir. Nous
allons arranger leur sort ensemble, monsieur le commandant. On ne
peut les jeter à la rue. Elles ne sont plus capables de travailler.
L'hôpital n'en voudra pas, car je les ai bien soignées. Impossible de
les emmener avec moi, vous vous y opposeriez. Je cherche, je demande à
Dieu. Je ne vois rien.
--Vous avez deux reléguées et une transportée?
--Oui.
--On pourrait envoyer les deux reléguées... Que pourrait-on faire
d'elles?
--Mon commandant, vous n'en savez pas davantage que moi. Allons les
voir, peut-être nous donneront-elles une idée.