L'évasion, monsieur, n'est pas un jeu, c'est une science. Ceux qui
la représentent sous le jour d'une action romanesque n'ont pas été
forçats. On vous racontera de superbes histoires qui sont vraies.
Il y eut ce collègue, mon ami, qui se fit clouer dans une caisse à
destination d'un autre «frère de la côte» à Demerara. On lisait sur la
caisse: «Plante rare. Prière d'éloigner des chaudières, et d'arroser
souvent.»
Nous n'avons pas davantage oublié cet homme qu'on emporta pour mort,
un couteau dans l'épaule, à l'amphithéâtre de Royale. Le lendemain,
on ne le retrouva plus. Ni la table d'opération; il s'en était servi
pour radeau. Des gens d'hôpitaux sont partis, au fil de l'eau, dans des
cercueils. Et l'évasion des canotiers de la chaloupe _Melinon_! C'était
la plus jolie de l'administration. Elle effectuait son premier voyage.
Il était cinq heures du soir, heure de la promenade chic sur le quai
de Saint-Laurent-du-Maroni. Le directeur était là. Tout ce beau monde
admirait la nouvelle acquisition. Les forçats touchèrent le débarcadère
et, soudain, repoussèrent la chaloupe. On crut d'abord qu'ils
manœuvraient. Ils prenaient le large! «Mais que font-ils?» demandait le
directeur. La chaloupe siffla: «Pou! pou! pou!» Le directeur criait:
«Arrêtez!» Nos amis inclinèrent par trois fois le pavillon--salut
réglementaire. On ne les revit jamais.
Mais l'évasion ordinaire, la vraie! C'est un exploit que les
connaisseurs qualifieraient d'héroïque si le but était autre. De la
«grande terre», on tombe dans la brousse. On est sans vivres, sans
vêtement. On a tout calculé, mais rien prévu. On sait, par exemple,
que, dans la brousse, on tourne toujours à gauche. Pourquoi? C'est un
fait. Mais c'est tout ce qu'on sait. Onze jours, une fois, je suis
resté dans les bois. Les singes rouges étaient mes compagnons. Je
me battais avec eux pour voler leur nourriture. Toute la nuit, ils
criaient lugubrement. Las des marécages, je montais, parfois, aussi,
dans les arbres. Quand le sommeil me terrassait, je rêvais que les
singes m'emportaient. Et puis, il y a le grage, serpent qui donne
la mort, et tous ceux que l'on vient troubler dans leur royaume:
tamanoirs, pumas, caïmans. Enfin, un jour, on aperçoit un pomakari
(toit d'un canot de nègres bosch). Et alors, quand on a la chance et
une volonté d'acier, après encore un mois de vie de chien sauvage,
alors, alors, on est tour à tour scieur de long à Paramaribo, cireur
de bottes à Demerara, barman à Panama, tenancier de tripot à Colon,
chercheur d'or un peu partout. Au Mexique, on s'engage dans les bandes
de Francisco Madero contre Francisco Diaz. Cela dure un mois. Et
l'on s'engage ensuite chez Francisco Diaz contre Francisco Madero.
De bagnard, on s'élève au rang de pirate. On est aussi négociant. Je
fus marchand de glaces ambulant à Bogota. Dans cette même Colombie,
j'ai tâté des mines d'émeraude. Vos compagnons sont des assassins, des
étrangleurs, des faussaires. Un homme intelligent ne fait pas le mal
pour le plaisir de faire mal. Mais il faut soutenir sa façade d'homme
libre. Donc, un coup de pistolet, le soir, est vite tiré. Et on se
sauve....
On va chercher du pétrole au Venezuela. J'ai saigné les balata, j'ai
fait du caoutchouc. On m'a vu dans les massifs de l'Imataqua, à
soixante kilomètres dans l'intérieur. Je gagnais ce que je voulais avec
le quartz aurifère. Les belles cascades qu'il y a là! Les vieux forts
du temps des conquistadores hantent ses côtes. Mais on redescend. On a
besoin de s'amuser. On a hâte de couper sa barbe à la Jean Hiroux. On a
deux ou trois mille dollars en poche, de quoi être un homme: les villes
sont là, les bars, les tripots, les femmes. On lave tout en une semaine.
Huit jours de folie font oublier des années de misère. Le bagne semble
loin! Et l'on remonte prospecter ou mourir.
Une fois, lors de ma seconde évasion (on ne croit jamais retourner au
bagne, mais on compte tout seul. Un duel à la mexicaine, à Panama,
m'avait fait découvrir. On me ramena à Saint-Laurent. Je dus donc
m'évader encore), une fois que j'avais gagné, chez les Guatémaltèques
et autres Nicaraguais, de très authentiques et très bons dollars je
partis me promener à New-York. Passant, un soir d'été, dans un quartier
ouvrier, je vis des familles, le père, la mère, les enfants, causant et
jouant devant les portes. C'était honnête, c'était beau. Pourquoi ne
deviendrais-tu pas cela? me dis-je. Dès le soir, je quittai le palace
qui, depuis un mois, avait l'honneur d'héberger une crapule aussi bien
habillée que moi. Je réduisis mes frais. Hélas! il est une chose que je
ne pus réduire: le goût de grand'route aventureuse. Et puis...
La nuit était tombée tout à fait. Il me regarda à la lueur d'une
chandelle.
--Et puis je suis une canaille. Nous sommes tous des canailles. Nous
sortons de l'école du crime. Ai-je assez souvent entendu: «Comment t'y
es-tu pris?»--«Comme ça.»--«Imbécile! voilà comment il fallait faire.»
Alors on sait. On sait trop!