Le soir, à huit heures, à l'île Royale, le commandant me dit:
--Cela vous intéresserait-il de jeter un coup d'œil dans une case, la
nuit?
--Oui.
--Si vous entrez, vous ne verrez rien: ils se donneront en spectacle.
Je vais vous conduire devant un judas. Vous y resterez le temps que
vous voudrez.
Ils étaient allongés sur deux longs bat-flancs, le pied pris dans la
manille (la barre). De petits halos faisaient des taches de lumière.
C'étaient les _boîtes de sardines_ qui éclairaient. Ils ne jouaient
pas aux cartes. Quelques-uns se promenaient, ceux qui avaient pu se
déferrer. Les manilles sont d'un même diamètre et il y a des chevilles
plus fines que d'autres. Ils s'insultaient. J'entendis:
--Eh! l'arbi! C'est-y vrai que ta mère...
Ils parlaient de l'événement du jour, de la visite du journaliste.
--Tu crois qu'il y fera quelque chose? Rien, j'te dis. D'ailleurs, nous
n'avons plus rien de commun avec les hommes, nous sommes un parc à
bestiaux.
--Ça ne peut tout de même pas durer toute la vie.
--T'avais qu'à ne pas tuer un homme.
--Et toi qui qu't'as tué?
--Prends le bateau et va le demander au juge d'instruction du Mans,
s'il veut te recevoir.
Aucun ne dormait. On voyait des couples. Un sourd brouhaha flottait,
déchiré de temps en temps d'un éclat de voix fauve. Par l'odeur et la
vue, cela tenait de la ménagerie.
--J'irai le trouver, demain, pour lui prouver que je ne suis pas fou.
Ah! le manchot (un surveillant) dit que je suis fou! J'irai le trouver,
le journaliste.
--Et puis, après? C'est de la clique comme les autres.
Et l'un, d'un ton de faubourg, me fixa définitivement sur la nature de
ma personne:
--Va! ne crains rien, il fait partie de la viande qu'on soigne!