La Guyane est un pays inhabité. Son territoire fait le tiers de la
France, mais elle n'a que vingt-cinq mille habitants--encore quand on
compte avec amitié. Le Guyanais qui va se promener prend son fusil
comme nous notre parapluie. C'est l'habitude. En dehors de ceux qui
font de la politique, ce qui nourrit, les autres sont des coureurs des
bois, balatistes (qui saignent le balata), chercheurs d'or. C'est vous
dire qu'il y a peu de villages.
Voici pourtant Marcouria.
On nous fait entrer dans une charmante cage à lapins: la mairie. En
notre honneur, le curé et le maire se sont réconciliés. Le curé,
grâce à sa belle barbe rousse, sans doute, avait subtilisé une
pénitente au maire, une petite _Doudou_, et ça n'allait plus! Nous
buvons le champagne. Le secrétaire de mairie était là, aussi. Est-ce
l'émotion? Est-ce la coutume du pays? Sitôt qu'il eut bu, comme un bébé
joufflu qui se dégonfle, il souffla tout le liquide par la figure du
gouverneur. Le gouverneur dit: «Ça ne fait rien!»
Repartons.
Toujours des _pri-pri_, toujours des savanes tremblantes. Nous arrivons
au kilomètre 24. C'est le bout du monde.
Et pour la première fois, je vois le _bagne_!
Ils sont là cent hommes, tous la maladie dans le ventre. Ceux qui sont
debout, ceux qui sont couchés, ceux qui gémissent comme des chiens.
La brousse est devant eux, semblable à un mur. Mais ce n'est pas eux
qui abattront le mur, c'est le mur qui les aura.
Ce n'est pas un camp de travailleurs, c'est une cuvette bien cachée
dans les forêts de Guyane, où l'on jette des hommes qui n'en
remonteront plus.
Vingt-quatre kilomètres dans ces conditions-là, mais c'est magnifique
en soixante ans! Dans quatre siècles, nous aurons probablement réuni
Cayenne à Saint-Laurent-du-Maroni, et ce sera plus magnifique encore!...
Pourtant, la question serait de savoir si l'on veut faire une route ou
si l'on veut faire crever des individus. Si c'est pour faire crever
des individus, ne changez rien! Tout va bien! Si c'est pour faire une
route...
D'abord, ils ne mangent pas à leur faim. Aucun forçat ne mange à sa
faim; mais les autres ne font rien. Ceux-là, le temps de souffler,
n'ont plus la force de lever la pioche.
Ensuite, ils sont pieds nus. La «Tentiaire» dit: «Quand ils avaient des
souliers, ils les vendaient!» Possible. On pourrait peut-être inventer
des souliers faciles à reconnaître aux pieds du peuple libre qui les
achète! Ils sont pieds nus, c'est-à-dire sur le flanc, leurs pieds ne
les portant plus: chiques, araignées des criques, pian-bois (plaies
ulcéreuses). C'est affreux à voir...
--Et à traîner, donc! fait une voix.
On met, pour ouvrir la route, des misérables qui ne peuvent plus
marcher!
Ce n'est que l'extérieur, ce qui se voit. Le mal qui les mine en dedans
s'appelle _ankylostomiase_. Ce sont des vers infiniment petits, qui
désagrègent l'intestin. Tous les bagnards en sont atteints. C'est ce
qui leur vaut ce teint de chandelle, ce ventre concave, et qui fait
que plus l'heure approche où leurs yeux se fermeront, plus leurs yeux
s'agrandissent!
Pour eux, la quinine étant considérée comme un bonbon, on ne leur
en donne que lorsqu'ils sont sages; alors la fièvre accourt tambour
battant dans ce champ de bataille.
Les travaux forcés? Oui. La maladie forcée? Non.
J'entre dans une case. Sur cent travailleurs, quarante-huit aujourd'hui
sont abattus. Sous des moustiquaires noires de crasse, mais trop
petites, leurs bras dépassent, leurs pieds dépassent et la plus
infernale invention de Dieu, le moustique, mène là sa danse.
Les forçats ne me voient pas passer, même ceux qui regardent. La fièvre
les a emportés dans son cercle enchanté. Ils gémissent et l'on ne sait
si leurs gémissements sont un chant ou une plainte. Ils tremblotent
sur leur planche comme ces petits lapins mécaniques quand on presse la
poire.
Ce sont les terrassiers!
Quand on veut faire une route, on s'y prend autrement.