Ullmo s'est fait catholique.
Sans le père Fabre, curé de Cayenne, le gouverneur de la Guyane, même
après quinze ans, n'aurait pas signé le désinternement d'Ullmo. Le
père Fabre a répondu d'Ullmo. Il a dit: «Je prends la chose sous ma
responsabilité.»
Sans situation, sans un sou, même marqué (la petite monnaie de Cayenne
s'appelle sous marqués), il était promis, comme tous les libérés, aux
tonneaux de poissons pourris du marché couvert.
Le père Fabre le logea au presbytère.
Il y habite encore. Il y mange aussi.
--Monsieur, me dit le père Fabre, d'abord la conversion d'Ullmo ne
regarde personne.
Le père Fabre m'ayant répondu cela d'un ton cavalier, je lui dis:
--Pour mon compte, mon père, vous savez...
--Il a payé, il paye encore. Il ne demande que l'oubli. Donnons-le lui.
--Donnons-le lui.
--Qu'est-ce qu'on n'a pas raconté sur nous deux!
Voici les choses. Asseyez-vous, gardez votre casque à cause de la
réverbération. Petite! apporte-moi mon casque.
--Voici votre casque, mon bon père, fit une petite fille noire.
--Je reçus un mot, il y a quelques années, du commandant des îles, me
demandant un catéchisme et quelques livres religieux pour un condamné
qui en exprimait le désir. J'envoie le catéchisme. Six mois passent.
Je reçois un autre mot du même commandant, pour des livres plus
_sérieux_. C'était un mécréant; il n'existe pas de livre plus sérieux
que le catéchisme, mais j'envoyai les évangiles. Quatre mois passent.
M'arrive une lettre sur papier réglementaire. Un transporté réclamait
ma visite. C'était très mal signé. Je lus: Ullu. Il était des îles
du Salut. On ne va pas aux îles du Salut comme ça! Enfin, j'y allai.
Et je vis Ullmo. Il me dit qu'il se sentait appelé vers l'Eglise.
«Réfléchissez, lui dis-je. Ecrivez-moi, je reviendrai dans six mois».
Ce fut une belle conversion, pure et entière. Quand je retournai au
Diable, j'avais le Bon Dieu dans ma soutane.
Je portais à Ullmo la première communion.
Entre Royale (l'île Royale) et le rocher... Vous en revenez? Vous
connaissez ce passage! Ce jour-là, ce fut plus infernal encore. Et les
requins! Ce n'est pas pour ma soutane que je craignais, mais pour le
Bon Dieu.
Ullmo communia dans sa case. La case tremblait sous ce vent furieux.
Une lampe faite dans un coco représentait seule la pompe catholique.
Sur cette lampe, de Boué, de la bande Bonnot avait gravé, à la demande
d'Ullmo (peut-être avec son surin), un des plus beaux versets des
psaumes: «Si l'Eternel ne bâtit la maison...»
Maintenant Ullmo est catholique. Qu'on le laisse en paix. Ne comptez
pas sur moi pour le voir. D'ailleurs, il est invisible.