Par le grand chemin à pente douce je partis dans Cayenne. Ceux qui, du
bateau, disaient que c'étaient des ampoules électriques avaient raison.
Mais ce doit être de la marchandise précieuse dans ce pays; il n'y
avait guère, à l'horizon, que cinq ou six de ces petites gouttes de
lumière pendues à un fil.
Ce que je rencontrai d'abord trônait sur un socle. C'étaient deux
grands diables d'hommes, l'un en redingote, l'autre tout nu et qui se
tenaient par la main. Je dois dire qu'ils ne bougeaient pas, étant en
bronze. C'était Schœlcher, qui fit abolir l'esclavage. Une belle phrase
sur la République et l'Humanité éclatait dans la pierre. Peut-être dans
cinq cents ans, verra-t-on une deuxième statue à Cayenne, celle de
l'homme qui aura construit un port.
Puis j'aperçus quelques honorables baraques, celle de la Banque de
Guyane, celle de la Compagnie Transatlantique. Il y avait une ampoule
électrique devant la «Transat», ce qui faisait tout de suite plus
gai. Je vis un grand couvent qui avait tout du dix-huitième siècle.
Le lendemain, on m'apprit que ce n'était pas un couvent, mais le
gouvernement. C'est un couvent tout de même qui nous vient des
Jésuites, du temps de leur proconsulat prospère.
Je ne marchais pas depuis cinq minutes, mais j'avais vu le bout de la
belle route. J'étais dans l'herbe jusqu'au menton, mettons jusqu'aux
genoux, pour garder la mesure. C'était la savane. On m'avait dit que
les forçats occupaient leur temps à arracher l'herbe. Il est vrai qu'à
deux ou trois brins par jour dans ce pays de brousse...
Généralement, à défaut de contemporains, on croise un chat, un chien
dans une ville. A Cayenne, ces animaux familiers passent sans doute la
nuit aux fers, tout comme les hommes. Il n'y a que des crapauds-buffles
dans les rues. On les appelle crapauds-buffles parce qu'ils meuglent
comme des vaches. Ils doivent être de bien honnêtes bêtes puisqu'on les
laisse en liberté.
Cela est la place des Palmistes. Ce n'est pas écrit sur une plaque,
mais c'est une place et il y a des palmiers. C'est certainement ce
qu'on trouve de mieux en Guyane, on l'a reproduite sur les timbres, et
sur les timbres de un, de deux et de cinq francs seulement!
Marchons toujours. Ce n'est pas que j'espère découvrir un hôtel. Je
suis revenu de mes illusions, et je crois tout ce que l'on m'a affirmé,
c'est-à-dire qu'en Guyane il n'y a rien, ni hôtel, ni restaurant, ni
chemin de fer, ni route. Depuis un demi-siècle, on dit aux enfants
terribles: «Si tu continues, tu iras casser des cailloux sur les routes
de Guyane», et il n'y a pas de route; c'est comme ça! Peut-être fait-on
la soupe avec tous ces cailloux qu'on casse?
Voici le comptoir Galmot. Et ce magasin, un peu plus loin est à
l'enseigne: l'Espérance. C'est d'une bonne intention pour les
malheureux qui passent chaque jour devant. Et ce bazar, où les vitres
laissent voir que l'on vend parapluies, savates et autres objets de
luxe, n'est ni plus ni moins que l'œil de Caïn, il j'appelle: La
Conscience.