Cette exaltation dura jusqu'à ce que Thérèse l'eût ramené à sa porte. Elle

ne comprenait plus du tout pourquoi et comment cet homme si peu enivré, si

maître de lui-même, si agréablement discoureur au milieu des filles du bal

masqué, redevenait passionné jusqu'à l'extravagance aussitôt qu'elle lui

apparaissait.

--C'est moi qui vous rends fou, lui dit-elle. Tout à l'heure on vous

parlait de moi comme d'une misérable, et cela même ne vous réveillait pas.

Je suis devenue pour vous comme un spectre vengeur. Ce n'était pas là ce

que je voulais. Quittons nous donc, puisque je ne peux plus vous faire que

du mal.

XIV

Ils se revirent pourtant le lendemain. Il la supplia de lui donner une

dernière journée de causerie fraternelle et de promenade _bourgeoise_,

amicale, tranquille. Ils allèrent ensemble au Jardin des Plantes,

s'assirent sous le grand cèdre, et montèrent au labyrinthe. Il faisait

doux; plus de traces de neige. Un soleil pâle perçait à travers des nuages

lilas. Les bourgeons des plantes étaient déjà gonflés de sève. Laurent

était poëte, rien que poëte et artiste contemplatif ce jour-là: un calme

profond, inouï, pas de remords, pas de désirs ni d'espérances; de la

gaieté ingénue encore par moments. Pour Thérèse, qui l'observait avec

étonnement, c'était à ne pas croire que tout fût brisé entre eux.

L'orage revint effroyable le lendemain, sans cause, sans prétexte, et

absolument comme il se forme dans le ciel d'été, par la seule raison qu'il

a fait beau la veille.

Puis, de jour en jour, tout s'obscurcit; et ce fut comme une fin du monde,

comme de continuels éclats de foudre au sein des ténèbres.

Une nuit, il entra chez elle fort tard, dans un état d'égarement complet,

et, sans savoir où il était, sans lui dire un mot, il se laissa tomber

endormi sur le sofa du salon.

Thérèse passa dans son atelier, et pria Dieu avec ardeur et désespoir de

la soustraire à ce supplice. Elle était découragée; la mesure était

comble. Elle pleura et pria toute la nuit.

Le jour paraissait lorsqu'elle entendit sonner à sa porte. Catherine

dormait, et Thérèse crut que quelque passant attardé se trompait de

domicile. On sonna encore; on sonna trois fois. Thérèse alla regarder par

la lucarne de l'escalier qui donnait au-dessus de la porte d'entrée. Elle

vit un enfant de dix à douze ans, dont les vêtements annonçaient l'aisance,

dont la figure levée vers elle lui parut angélique.

--Qu'est-ce donc, mon petit ami? lui dit-elle; êtes-vous égaré dans le

quartier?

--Non, répondit-il, on m'a amené ici; je cherche une dame qui s'appelle

mademoiselle Jacques.

Thérèse descendit, ouvrit à l'enfant, et le regarda avec une émotion

extraordinaire. Il lui semblait qu'elle l'avait déjà vu, ou qu'il

ressemblait à quelqu'un qu'elle connaissait et dont elle ne pouvait

retrouver le nom. L'enfant aussi paraissait troublé et indécis.

Elle l'emmena dans le jardin pour le questionner; mais, au lieu de

répondre:

--C'est donc vous, lui dit-il tout tremblant, qui êtes mademoiselle

Thérèse?

--C'est moi, mon enfant; que me voulez-vous? que puis-je faire pour vous?

--Il faut me prendre avec vous et me garder si vous voulez de moi!

--Qui êtes-vous donc?

--Je suis le fils du comte de ***.

Thérèse retint un cri, et son premier mouvement fut de repousser l'enfant;

mais tout à coup elle fut frappée de sa ressemblance avec une figure

qu'elle avait peinte dernièrement en la regardant dans une glace pour

l'envoyer à sa mère, et cette figure, c'était la sienne propre.

--Attends! s'écria-t-elle en saisissant le jeune garçon dans ses bras avec

un mouvement convulsif. Comment t'appelles-tu?

--Manoël.

--Oh! mon Dieu! qui donc est ta mère?

--C'est... on m'a bien recommandé de ne pas vous le dire tout de suite! Ma

mère... c'était d'abord la comtesse de ***, qui est là-bas, à La Havane;

elle ne m'aimait pas et elle me disait bien souvent: «Tu n'es pas mon fils,

je ne suis pas obligée de t'aimer.» Mais mon père m'aimait, et il me

disait souvent: «Tu n'es qu'à moi, tu n'as pas de mère.» Et puis il est

mort il y a dix-huit mois, et la comtesse a dit: «Tu es à moi et tu vas

rester avec moi.» C'est parce que mon père lui avait laissé de l'argent, à

la condition que je passerais pour leur fils à tous les deux. Cependant

elle continuait à ne pas m'aimer, et je m'ennuyais beaucoup avec elle,

quand un monsieur des États-Unis, qui s'appelle M. Richard Palmer, est

venu tout d'un coup me demander. La comtesse a dit: «Non, je ne veux pas.»

Alors M. Palmer m'a dit: «Veux-tu que je te reconduise à ta vraie mère,

qui croit que tu es mort, et qui sera bien contente de te revoir?» J'ai

dit: «Oui, bien sûr!» Alors M. Palmer est venu la nuit, dans une barque,

parce que nous demeurions au bord de la mer; et, moi, je me suis levé bien

doucement, bien doucement, et nous avons navigué tous les deux jusqu'à un

grand navire, et puis nous avons traversé toute la grande mer, et nous

voilà.

--Vous voila! dit Thérèse, qui tenait l'enfant pressé contre sa poitrine,

et qui, agitée d'un tremblement d'ivresse, le couvait et l'enveloppait

d'un seul et ardent baiser pendant qu'il parlait; où est-il, Palmer?

--Je ne sais pas, dit l'enfant. Il m'a amené à la porte, il m'a dit:

_Sonne!_ et puis je ne l'ai plus vu.

--Cherchons-le, dit Thérèse en se levant; il ne peut pas être loin!

Et, courant avec l'enfant, elle rejoignit Palmer, qui se tenait à quelque

distance, attendant de pouvoir s'assurer que l'enfant était reconnu par sa

mère.

--Richard! Richard! s'écria Thérèse en se jetant à ses pieds au milieu de

la rue encore déserte, comme elle l'eût fait quand même elle eût été

pleine de monde. Vous êtes _Dieu_ pour moi!...

Elle n'en put dire davantage; suffoquée par les larmes de la joie, elle

devenait folle.

Palmer l'emmena sous les arbres des Champs-Élysées et la fit asseoir. Il

lui fallut au moins une heure pour se calmer et se reconnaître, et pour

réussir à caresser son fils sans risquer de l'étouffer.

--A présent, lui dit Palmer, j'ai payé ma dette. Vous m'avez donné des

jours d'espoir et de bonheur, je ne voulais pas rester insolvable. Je vous

rends une vie entière de tendresse et de consolation, car cet enfant est

un ange, et il m'en coûte de me séparer de lui. Je l'ai privé d'un

héritage et je lui en dois un en échange. Vous n'avez pas le droit de vous

y opposer; mes mesures sont prises et tous ses intérêts sont réglés. Il a

dans sa poche un portefeuille qui lui assure le présent et l'avenir. Adieu,

Thérèse! Comptez que je suis votre ami à la vie et à la mort.

Palmer s'en alla heureux; il avait fait une bonne action. Thérèse ne

voulut pas remettre les pieds dans la maison où Laurent dormait. Elle prit

un fiacre, après avoir envoyé un commissionnaire à Catherine avec ses

instructions, qu'elle écrivit d'un petit café où elle déjeuna avec son

fils. Ils passèrent la journée à courir Paris ensemble, afin de s'équiper

pour un long voyage. Le soir, Catherine vint les rejoindre avec les

paquets qu'elle avait faits dans la journée, et Thérèse alla cacher son

enfant, son bonheur, son repos, son travail, sa joie, sa vie, au fond de

l'Allemagne. Elle eut le bonheur égoïste: elle ne pensa plus à ce que

Laurent deviendrait sans elle. Elle était mère, et la mère avait

irrévocablement tué l'amante.

Laurent dormit tout le jour et s'éveilla dans la solitude. Il se leva,

maudissant Thérèse d'avoir été à la promenade sans songer à lui faire

faire à souper. Il s'étonna de ne pas trouver Catherine, donna la maison

au diable, et sortit.

Ce ne fut qu'au bout de quelques jours qu'il comprit ce qui lui arrivait.

Quand il vit la maison de Thérèse sous-louée, les meubles emballés ou

vendus, et qu'il attendit des semaines et des mois sans recevoir un mot

d'elle, il n'eut plus d'espoir et ne songea plus qu'à s'étourdir.

Ce n'est qu'au bout d'un an qu'il sut le moyen de faire parvenir une

lettre à Thérèse. Il s'accusait de tout son malheur et demandait le retour

de l'ancienne amitié; puis, revenant à la passion, il finissait ainsi:

«Je sais bien que de toi je ne mérite pas même cela, car je t'ai maudite,

et, dans mon désespoir de t'avoir perdue, j'ai fait pour me guérir des

efforts de désespéré. Oui, je me suis efforcé de dénaturer ton caractère

et ta conduite à mes propres yeux; j'ai dit du mal de toi avec ceux qui te

haïssent, et j'ai pris plaisir à en entendre dire à ceux qui ne te

connaissent pas. Je t'ai traitée absente comme je te traitais quand tu

étais là! Et pourquoi n'es-tu plus là? C'est ta faute si je deviens fou;

il ne fallait pas m'abandonner... Oh! malheureux que je suis, je sens que

je te hais en même temps que je t'adore. Je sens que toute ma vie se

passera à t'aimer et à te maudire... Et je vois bien que tu me hais! Et je

voudrais te tuer! Et, si tu étais là, je tomberais à tes pieds! Thérèse,

Thérèse, tu es donc devenue un monstre, que tu ne connais plus la pitié?

Oh! l'affreux châtiment que celui de cet incurable amour avec cette colère

inassouvie! Qu'ai-je donc fait, mon Dieu, pour en être réduit à perdre

tout, jusqu'à la liberté d'aimer ou de haïr?»

Thérèse lui répondit:

«Adieu pour toujours! Mais sache que tu n'as rien fait contre moi que je

n'aie pardonné, et que tu ne pourras rien faire que je ne puisse pardonner

encore. Dieu condamne certains hommes de génie à errer dans la tempête et

à créer dans la douleur. Je t'ai assez étudié dans tes ombres et dans ta

lumière, dans ta grandeur et dans ta faiblesse, pour savoir que tu es la

victime d'une destinée, et que tu ne dois pas être pesé dans la même

balance que la plupart des autres hommes. Ta souffrance et ton doute, ce

que tu appelles ton châtiment, c'est peut-être la condition de ta gloire.

Apprends donc à le subir, Tu as aspiré de toutes tes forces à l'idéal du

bonheur, et tu ne l'as saisi que dans tes rêves. Eh bien, tes rêves, mon

enfant, c'est la réalité, à toi, c'est ton talent, c'est la vie; n'es-tu

pas artiste?

»Sois tranquille, va, Dieu te pardonnera de n'avoir pu aimer! Il t'avait

condamné à cette insatiable aspiration pour que ta jeunesse ne fût pas

absorbée par une femme. Les femmes de l'avenir, celles qui contempleront

ton oeuvre de siècle en siècle, voilà tes soeurs et tes amantes.»

FIN

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--11640 11 21.

* * * * *

OEUVRES COMPLÈTES DE GEORGE SAND

publiées par CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

LES AMOURS DE L'AGE D'OR.

ANDRIANI.

ANDRÉ.

ANTONIA.

AUTOUR DE LA TABLE.

LE BEAU LAURENCE.

LES BEAUX MESSIEURS DU BOIS DORÉ.

CADIO.

CÉSARINE DIETRICH.

LE CHATEAU DES DÉSERTES.

LE CHATEAU DE PICTORDU.

LE CHÊNE PARLANT.

LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT.

LA CONFESSION D'UNE JEUNE FILLE.

CONSTANCE VERRIER.

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CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND ET GUSTAVE FLAUBERT.

CONTES D'UNE GRAND'MÈRE.

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* * * * *

FIN

Elle et lui · 第 15 / 15 段