Thérèse fut à la fois misérable et sublime dans cet enfer où elle s'était

replongée en fermant les yeux et en faisant le sacrifice de sa vie. Elle

poussa le dévouement jusqu'à des immolations qui faisaient frémir ses amis,

et qui lui valurent quelquefois le blâme, presque le mépris des gens

fiers et sages, qui ne savent pas ce que c'est que d'aimer.

Et, d'ailleurs, cet amour de Thérèse pour Laurent était incompréhensible

pour elle-même. Elle n'y était pas entraînée par les sens, car Laurent,

souillé par la débauche où il se replongeait pour tuer un amour qu'il ne

pouvait éteindre par sa volonté, lui était devenu un objet de dégoût pire

qu'un cadavre. Elle n'avait plus de caresses pour lui, et il n'osait plus

lui en demander. Elle n'était plus vaincue et dominée par le charme de son

éloquence et par les grâces enfantines de ses repentirs. Elle ne pouvait

plus croire au lendemain; et les attendrissements splendides qui les

avaient tant de fois réconciliés n'étaient plus pour elle que les

effrayants symptômes de la tempête et du naufrage.

Ce qui l'attachait à lui, c'était cette immense pitié dont on contracte

l'impérieuse habitude avec les êtres à qui l'on a beaucoup pardonné. Il

semble que le pardon engendre le pardon jusqu'à la satiété, jusqu'à la

faiblesse imbécile. Quand une mère s'est dit que son enfant est

incorrigible, et qu'il faut qu'il meure ou qu'il tue, elle n'a plus rien à

faire qu'à l'abandonner ou à tout accepter. Thérèse s'était trompée toutes

les fois qu'elle avait cru guérir Laurent par l'abandon. Il est bien vrai

qu'alors il redevenait meilleur, mais c'était à la condition d'espérer son

pardon. Quand il ne l'espérait plus, il se jetait à corps perdu dans la

paresse et le désordre. Elle revenait alors pour l'en tirer, et elle

réussissait à le faire travailler pendant quelques jours. Mais combien

elle payait cher ce peu de bien qu'elle parvenait à lui faire! Quand il

revenait au dégoût d'une vie normale, il n'avait pas assez d'invectives

pour lui reprocher de vouloir faire de lui «ce que _sa patronne Thérèse

Levasseur_ avait fait de Jean-Jacques,» c'est-à-dire, selon lui, «un idiot

et un maniaque.»

Et pourtant, dans cette pitié de Thérèse qu'il implorait si ardemment pour

s'en offenser aussitôt qu'elle lui était rendue, il y avait un respect

enthousiaste et peut-être même un peu fanatique pour le génie de

l'artiste. Cette femme, qu'il accusait d'être bourgeoise et inintelligente

quand il la voyait travailler à son bien-être à lui avec candeur et

persévérance, elle était grandement artiste, au moins dans son amour,

puisqu'elle acceptait la tyrannie de Laurent comme étant de droit divin,

et lui sacrifiait sa propre fierté, son propre travail, et ce qu'une autre

moins dévouée eût peut-être appelé sa propre gloire.

Et lui, l'infortuné, il voyait et comprenait ce dévouement, et, lorsqu'il

s'apercevait de son ingratitude, il était dévoré de remords qui le

brisaient. Il lui eût fallu une maîtresse insouciante et robuste qui se

fut moquée de ses colères comme de ses repentirs, qui n'eût souffert de

rien, pourvu qu'elle le dominât. Telle n'était pas Thérèse. Elle se

mourait de fatigue et de chagrin, et, en la voyant dépérir, Laurent

cherchait dans le suicide de son intelligence, dans le poison de l'ivresse,

l'oubli momentané de ses propres larmes.

XIII

Un soir, il lui fit une si longue et si incompréhensible querelle, qu'elle

ne l'entendit plus et s'assoupit sur son fauteuil. Au bout de quelques

instants, un léger frôlement lui fit ouvrir les yeux. Laurent jeta

convulsivement par terre quelque chose de brillant: c'était un poignard.

Thérèse sourit et referma les yeux. Elle comprenait faiblement, et comme à

travers le voile d'un rêve, qu'il avait songé à la tuer. En ce moment tout

était indifférent à Thérèse. Se reposer de vivre et de penser, que ce fût

sommeil ou mort, elle laissait le choix à la destinée.

C'était la mort qu'elle méprisait. Laurent crut que c'était lui, et, se

méprisant lui-même, il la quitta enfin.

Trois jours après, Thérèse, décidée à faire un emprunt qui lui permît un

voyage sérieux, une absence réelle (cette vie de déchirements et de

bourrasques tuait son travail et ruinait son existence), alla au quai aux

Fleurs et acheta un rosier blanc, qu'elle envoya à Laurent sans donner son

nom au porteur. C'était son adieu. En rentrant chez elle, elle y trouva un

rosier blanc anonyme: c'était aussi l'adieu de Laurent. Tous deux

partaient, tous deux restèrent. La coïncidence de ces rosiers blancs émut

Laurent jusqu'aux larmes. Il courut chez Thérèse, et la trouva achevant

ses paquets. Sa place était retenue dans le courrier pour six heures du

soir. Celle de Laurent l'était aussi dans la même voiture. Tous deux

avaient pensé revoir l'Italie l'un sans l'autre.

--Eh bien, partons ensemble! s'écria-t-il.

--Non, je ne pars plus, répondit-elle.

--Thérèse, lui dit-il, nous aurons beau vouloir! ce lien atroce qui nous

unit ne se rompra jamais. C'est folie d'y songer encore. Mon amour a

résisté à tout ce qui peut briser un sentiment, à tout ce qui peut tuer

une âme. Il faut que tu m'aimes comme je suis, ou que nous mourrions

ensemble. Veux-tu m'aimer?

--Je le voudrais en vain, je ne peux plus, dit Thérèse. Je sens mon coeur

épuisé: je crois qu'il est mort.

--Eh bien, veux-tu mourir?

--Il m'est indifférent de mourir, tu le sais; mais je ne veux ni de ta vie

ni de ta mort avec moi.

--Ah! oui, tu crois à l'éternité du _moi!_ Tu ne veux pas me retrouver

dans l'autre vie! Pauvre martyre, je comprends cela!

--Nous ne nous retrouverons pas, Laurent; j'en ai la certitude. Chaque âme

va vers son foyer d'attraction. Le repos m'appelle, et, toi, tu seras

toujours et partout attiré par la tempête.

--C'est-à-dire que tu n'as pas mérité l'enfer, toi!

--Tu ne l'as pas mérité non plus. Tu auras un autre ciel, voilà tout!

--En ce monde, qu'est-ce qui m'attend, si tu me quittes?

--La gloire quand tu ne chercheras plus l'amour.

Laurent devint pensif. Il répéta machinalement plusieurs fois: «La

gloire!» puis il s'agenouilla devant la cheminée en tisonnant, comme il

avait coutume de faire quand il voulait être seul avec lui-même. Thérèse

sortit pour décommander son départ. Elle savait bien que Laurent l'eût

suivie.

Quand elle rentra, elle le trouva très-calme et très-enjoué.

--Ce monde, lui dit-il, n'est qu'une plate comédie; mais pourquoi vouloir

s'élever au-dessus de lui, puisque nous ne savons pas ce qu'il y a plus

haut, et même s'il y a quelque chose? La gloire, dont tu ris

intérieurement, je le sais fort bien...

--Je ne ris pas de celle des autres...

--Qui, les autres?

--Ceux qui y croient et qui l'aiment.

--Dieu sait si j'y crois, Thérèse, et si je ne m'en moque pas comme d'une

farce! Mais on peut bien aimer une chose dont on sait le peu de valeur. On

aime un cheval quinteux qui vous casse le cou, le tabac qui vous

empoisonne, une mauvaise pièce qui vous fait rire, et la gloire qui n'est

qu'une mascarade! La gloire! qu'est-ce pour un artiste vivant? Des

articles de journaux qui vous éreintent et qui font parler de vous, et

puis des éloges que personne ne lit, car le public ne s'amuse que des

critiques acerbes, et, quand on porte son idole aux nues, il ne s'en

soucie plus du tout. Et puis des groupes qui se pressent et se succèdent

devant une toile peinte, et puis des commandes monumentales qui vous

transportent de joie et d'ambition, et qui vous laissent moitié mort de

fatigue sans avoir réalisé votre idée... Et puis... l'Institut... une

réunion de gens qui vous détestent, et qui eux-mêmes...

Ici Laurent se livra aux plus amers sarcasmes, et termina son dithyrambe

en disant:

--N'importe! voilà la gloire de ce monde! On crache dessus, mais on ne

peut s'en passer, puisqu'il n'y a rien de mieux!

Leur entretien se prolongea ainsi jusqu'au soir, railleur, philosophique,

et peu à peu tout à fait impersonnel. On eût dit, à les entendre et à les

voir, deux paisibles amis qui ne s'étaient jamais brouillés. Cette

situation étrange s'était répétée plusieurs fois au beau milieu de leur

grande crise: c'est que, quand leurs coeurs se taisaient, leurs

intelligences se convenaient et s'entendaient encore.

Laurent eut faim et demanda à dîner avec Thérèse.

--Et votre départ? lui dit-elle. Voici l'heure qui approche.

--Puisque vous ne partez plus, vous!

--Je partirai si vous restez.

--Eh bien, je partirai, Thérèse. Adieu!

Il sortit brusquement et revint au bout d'une heure.

--J'ai manqué le courrier, dit-il, ce sera pour demain. Vous n'avez pas

encore dîné?

Thérèse, préoccupée, avait oublié son repas sur la table.

--Ma chère Thérèse, lui dit-il, accordez-moi une dernière grâce; venez

dîner avec moi quelque part, et allons ce soir ensemble à quelque

spectacle. Je veux redevenir votre ami, rien que votre ami. Ce sera ma

guérison et notre salut à tous les deux. Éprouvez-moi. Je ne serai plus ni

jaloux, ni exigeant, ni même amoureux. Tenez, sachez-le, j'ai une autre

maîtresse, une jolie petite femme du monde, menue comme une fauvette,

blanche et fine comme un brin de muguet. C'est une femme mariée, je suis

l'ami de son amant, que je trompe. J'ai deux rivaux, deux dangers de mort

à braver chaque fois que j'obtiens un tête-à-tête. C'est fort piquant, et

c'est là tout le secret de mon amour. Donc, mes sens et mon imagination

sont satisfaits de ce côté-là; c'est mon coeur tout seul et l'échange de

mes idées avec les vôtres que je vous offre.

--Je les refuse, dit Thérèse.

--Comment! vous aurez la vanité d'être jalouse d'un être que vous n'aimez

plus?

--Certes, non! Je n'ai plus ma vie à donner, et je ne comprends pas une

amitié comme celle que vous me demandez sans un dévouement exclusif. Venez

me voir comme mes autres amis, je le veux bien; mais ne me demandez plus

d'intimité particulière, même apparente.

--Je comprends, Thérèse; vous avez un autre amant!

Thérèse leva ses épaules et ne répondit rien. Il mourait d'envie qu'elle

se vantât d'un caprice, comme il venait de le faire vis-à-vis d'elle. Sa

force abattue se ranimait et avait besoin d'un combat. Il attendait avec

anxiété qu'elle répondît à son défi pour l'accabler de reproches et de

dédains, et lui déclarer peut-être qu'il venait d'inventer cette maîtresse

pour la forcer à se trahir elle-même. Il ne comprenait plus la force

d'inertie de Thérèse. Il aimait mieux se croire haï et trompé qu'importun

ou indifférent.

Elle le lassa par son mutisme.

--Bonsoir, lui-dit-il. Je vais dîner, et, de là, au bal de l'opéra, si je

ne suis pas trop gris.

Thérèse, restée seule, creusa, pour la millième fois en elle-même, l'abîme

de cette mystérieuse destinée. Que lui manquait-il donc pour être une des

plus belles destinées humaines? La raison.

--Mais qu'est-ce donc que la raison? se demandait Thérèse, et comment le

génie peut-il exister sans elle? Est-ce parce qu'il est une si grande

force qu'il peut la tuer et lui survivre? Ou bien la raison n'est-elle

qu'une faculté isolée dont l'union avec le reste des facultés n'est pas

toujours nécessaire?

Elle tomba dans une sorte de rêverie métaphysique. Il lui avait toujours

semblé que la raison était un ensemble d'idées et non pas un détail; que

toutes les facultés d'un être bien organisé lui empruntaient et lui

fournissaient tour à tour quelque chose; qu'elle était à la fois le moyen

et le but, qu'aucun chef-d'oeuvre ne pouvait s'affranchir de sa loi, et

qu'aucun homme ne pouvait avoir de valeur réelle après l'avoir résolument

foulée aux pieds.

Elle repassait dans sa mémoire la vue de grands artistes, et regardait

aussi celle des artistes contemporains. Elle voyait partout la règle du

vrai associée au rêve du beau, et partout cependant des exceptions, des

anomalies effrayantes, des figures rayonnantes et foudroyées comme celle

de Laurent. L'aspiration au sublime était même une maladie du temps et du

milieu où se trouvait Thérèse. C'était quelque chose de fiévreux qui

s'emparait de la jeunesse et qui lui faisait mépriser les conditions du

bonheur normal en même temps que les devoirs de la vie ordinaire. Par la

force des choses, Thérèse elle-même se trouvait jetée, sans l'avoir désiré

ni prévu, dans ce cercle fatal de l'enfer humain. Elle était devenue la

compagne, la moitié intellectuelle d'un de ces fous sublimes, d'un de ces

génies extravagants; elle assistait à la perpétuelle agonie de Prométhée,

aux renaissantes fureurs d'Oreste; elle subissait le contre-coup de ces

inexprimables douleurs sans en comprendre la cause, sans en pouvoir

trouver le remède.

Dieu était encore dans ces âmes rebelles et torturées cependant, puisqu'à

certaines heures Laurent redevenait enthousiaste et bon, puisque la source

pure de l'inspiration sacrée n'était pas tarie; ce n'était point là un

talent épuisé, c'était peut-être encore un homme de beaucoup d'avenir.

Fallait-il l'abandonner à l'envahissement du délire et à l'hébétement de

la fatigue?

Thérèse avait, disons-nous, trop côtoyé cet abîme pour n'en point partager

quelquefois le vertige. Son propre talent comme son propre caractère avait

failli s'engager à son insu dans cette voie désespérée. Elle avait eu

cette exaltation de la souffrance qui fait voir en grand les misères de la

vie, et qui flotte entre les limites du réel et de l'imaginaire; mais, par

une réaction naturelle, son esprit aspirait désormais au vrai, qui n'est

ni l'un ni l'autre, ni l'idéal sans frein, ni le fait sans poésie. Elle

sentait que c'était là le beau, et qu'il fallait chercher la vie

matérielle simple et digne pour rentrer dans la vie logique de l'âme. Elle

se faisait de graves reproches de s'être manqué si longtemps à elle-même:

puis, un instant après, elle se reprochait également de se trop préoccuper

de son propre sort en présence du péril extrême où celui de Laurent

restait engagé.

Par toutes ses voix, par celle de l'amitié comme par celle de l'opinion,

le monde lui criait de se relever et de se reprendre. C'était là le devoir

en effet selon le monde, dont le nom en pareil cas équivaut à celui

d'ordre général, d'intérêt de la société: «Suivez le bon chemin, laissez

périr ceux qui s'en écartent.» Et la religion officielle ajoutait: «Les

sages et les bons pour l'éternel bonheur, les aveugles et les rebelles

pour l'enfer!» Donc, peu importe au sage que l'insensé périsse?

Thérèse se révolta contre cette conclusion.

--Le jour où je me croirai l'être le plus parfait, le plus précieux et le

plus excellent de la terre, se dit-elle, j'admettrai l'arrêt de mort de

tous les autres; mais, si ce jour-là m'arrive, ne serai-je pas plus folle

que tous les autres fous? Arrière la folie de la vanité, mère de

l'égoïsme! Souffrons encore pour un autre que moi!

Il était près de minuit lorsqu'elle se leva du fauteuil où elle s'était

laissée tomber inerte et brisée quatre heures auparavant. On venait de

sonner. Un commissionnaire apportait un carton et un billet. Le carton

contenait un domino et un masque de satin noir. Le billet contenait ce peu

de mots de la main de Laurent: _Senza veder, senza parlar_.

Sans se voir et sans se parler... Que signifiait cette énigme? Voulait-il

qu'elle vint au bal masqué l'intriguer par une aventure banale? voulait-il

essayer de l'aimer sans la reconnaître? Était-ce fantaisie de poëte ou

insulte de libertin?

Thérèse renvoya le carton et retomba dans son fauteuil; mais l'inquiétude

ne l'y laissa plus réfléchir. Ne devait-elle pas tout tenter pour arracher

cette victime à l'égarement infernal?

--J'irai, dit-elle, je le suivrai pas à pas. Je verrai, j'entendrai sa vie

en dehors de moi, je saurai ce qu'il y a de vrai dans les turpitudes qu'il

me raconte, à quel point il aime le mal naïvement ou avec affectation,

s'il a vraiment des goûts dépravés, ou s'il ne cherche qu'à s'étourdir.

Sachant tout ce que j'ai voulu ignorer de lui et de ce mauvais monde, tout

ce que j'éloignais avec dégoût de ses souvenirs et de mon imagination, je

découvrirai peut-être un joint, un biais, pour l'arracher à ce vertige.

Elle se rappela le domino que Laurent venait de lui envoyer, et sur lequel

elle avait pourtant à peine jeté les yeux. Il était en satin. Elle en

envoya chercher un en gros de Naples, mit un masque, cacha ses cheveux

avec soin, se munit de noeuds de rubans de diverses couleurs, afin de

changer l'aspect de sa personne, dans le cas où Laurent viendrait à la

soupçonner sous ce costume, et, demandant une voiture, elle se rendit

toute seule et résolument au bal de l'Opéra.

Elle n'y avait jamais mis les pieds. Le masque lui semblait une chose

insupportable, étouffante. Elle n'avait jamais essayé de contrefaire sa

voix et ne voulait être devinée de personne. Elle se glissa muette dans

les corridors, cherchant les coins isolés quand elle était lasse de

marcher, ne s'y arrêtant pas quand elle voyait quelqu'un approcher d'elle,

ayant toujours l'air de passer, et réussissant plus facilement qu'elle ne

l'avait espéré à être complètement seule et libre dans cette foule agitée.

C'était l'époque où l'on ne dansait pas au bal de l'Opéra, et où le seul

déguisement admis était le domino noir. C'était donc une cohue sombre et

grave en apparence, occupée peut-être d'intrigues aussi peu morales que

les bacchanales des autres réunions de ce genre, mais d'un aspect imposant,

vu de haut, dans son ensemble. Puis tout à coup, d'heure en heure, un

bruyant orchestre jouait des quadrilles effrénés, comme si

l'administration, luttant contre la police, eût voulu entraîner la foule à

enfreindre sa défense; mais personne ne paraissait y songer. La noire

fourmilière continuait à marcher lentement et à chuchoter au milieu de ce

vacarme, qui se terminait par un coup de pistolet, finale étrange,

fantastique, qui semblait impuissant à dissiper la vision de cette fête

lugubre.

Pendant quelques instants, Thérèse fut frappée de ce spectacle au point

d'oublier où elle était et de se croire dans le monde des rêves tristes.

Elle cherchait Laurent, et ne le trouvait pas.

Elle se hasarda dans le foyer, où se tenaient, sans masque et sans

déguisement, les hommes connus de tout Paris, et, quand elle en eut fait

le tour, elle allait se retirer, lorsqu'elle entendit prononcer son nom

dans un coin. Elle se retourna, et vit l'homme qu'elle avait tant aimé

assis entre deux filles masquées, dont la voix et l'accent avaient ce je

ne sais quoi de mou et d'aigre tout ensemble qui révèle la fatigue des

sens et l'amertume de l'esprit.

--Eh bien, disait l'une d'elles, tu l'as donc enfin abandonnée, ta fameuse

Thérèse? Il paraît qu'elle t'a trompé là-bas, en Italie, et que tu ne

voulais pas le croire?

--Il a commencé à s'en douter, reprit l'autre, le jour où il a réussi à

chasser le rival heureux.

Thérèse fut mortellement blessée de voir le douloureux roman de sa vie

livré à de pareilles interprétations, mais plus encore de voir Laurent

sourire, répondre à ces filles qu'elles ne savaient ce qu'elles disaient,

et leur parler d'autre chose, sans indignation et comme sans mémoire ou

sans souci de ce qu'il venait d'entendre. Thérèse n'eût jamais cru qu'il

n'était pas même son ami. Elle en était sûre maintenant! Elle resta, elle

écouta encore; elle sentait une sueur glacée coller son masque à sa

figure.

Cependant Laurent ne disait à ces filles rien qui ne pût être entendu de

tout le monde. Il babillait, s'amusait de leur caquet, et y répondait en

homme de bonne compagnie. Elles n'avaient aucun esprit, et deux ou trois

fois il bâilla en se cachant un peu. Néanmoins il restait là, se souciant

peu d'être vu de tous en cette compagnie, se laissant faire la cour,

bâillant de fatigue et non d'ennui réel, doux, distrait, mais aimable, et

parlant à ces compagnes de rencontre comme si elles eussent été des femmes

du meilleur monde, presque de bonnes et sérieuses amies, mêlées à des

souvenirs agréables de plaisirs que l'on peut avouer.

Cela dura bien un quart d'heure. Thérèse restait toujours. Laurent lui

tournait le dos. La banquette où il était assis se trouvait placée dans

l'embrasure d'une porte de glace sans tain, fermée en face de lui. Lorsque

des groupes errant dans les couloirs extérieurs s'arrêtaient contre cette

porte, les habits et les dominos faisaient un fond opaque, et la vitre

devenait une glace noire où l'image de Thérèse se répétait sans qu'elle

s'en aperçût. Laurent la vit à divers intervalles sans songer à elle; mais

peu à peu l'immobilité de cette figure masquée l'inquiéta, et il dit à ses

compagnes en la leur montrant dans le sombre miroir:

--Est-ce que vous ne trouvez pas ça effrayant, le masque?

--Nous te faisons donc peur?

--Non, pas vous: je sais comment vous avez le nez fait sous ce morceau de

satin; mais une figure qu'on ne devine pas, que l'on ne connaît pas, et

qui vous fixe avec cette prunelle ardente; je m'en vais d'ici, moi, j'en

ai assez.

--C'est-à-dire, reprirent-elles, que tu as assez de nous?

--Non, dit-il, j'ai assez du bal. On y étouffe. Voulez-vous venir voir

tomber la neige? Je vais au bois de Boulogne.

--Mais il y a de quoi mourir?

--Ah bien, oui! Est-ce qu'on meurt? Venez-vous?

--Ma foi, non!

--Qui veut venir en domino au bois de Boulogne avec moi? dit-il en élevant

la voix.

Un groupe de figures noires s'abattit comme une volée de chauves-souris

autour de lui.

--Combien cela vaut-il? disait l'une.

--Me feras-tu mon portrait? disait l'autre.

--Est-ce à pied ou à cheval? disait une troisième.

--Cent francs par tête, répondit-il, rien que pour se promener les pieds

dans la neige au clair de la lune. Je vous suivrai de loin. C'est pour

voir l'effet... Combien êtes-vous? ajouta-t-il au bout de quelques

instants. Dix! ce n'est guère. N'importe, marchons!

Trois restèrent en disant:

--Il n'a pas le sou. Il nous fera attraper une fluxion de poitrine, et ce

sera tout.

--Vous restez? reprit-il. Reste sept! Bravo, nombre cabalistique, les sept

péchés capitaux! Vive Dieu! je craignais de m'ennuyer, mais voilà une

invention qui me sauve.

--Allons, dit Thérèse, une fantaisie d'artiste!... Il se souvient qu'il

est peintre. Rien n'est perdu.

Elle suivit cette étrange compagnie jusqu'au péristyle, pour s'assurer

qu'en effet l'idée fantasque était mise à exécution; mais le froid fit

reculer les plus déterminées, et Laurent se laissa persuader d'y renoncer.

On voulait qu'il changeât la partie en un souper général.

--Ma foi, non! dit-il, vous n'êtes que des peureuses et des égoïstes,

absolument comme les femmes honnêtes. Je vais dans la bonne compagnie.

Tant pis pour vous!

Mais elles le ramenèrent dans le foyer, et il s'y établit entre lui,

d'autres jeunes gens de ses amis, et une troupe d'effrontées, une causerie

si vive, avec de si beaux projets, que Thérèse, vaincue par le dégoût, se

retira en se disant qu'il était trop tard. Laurent aimait le vice: elle ne

pouvait plus rien pour lui.

Laurent aimait-il le vice, en effet? Non, l'esclave n'aime pas le joug et

le fouet; mais, quand il est esclave par sa faute, quand il s'est laissé

prendre sa liberté, faute d'un jour de courage ou de prudence, il

s'habitue au servage et à toutes ses douleurs: il justifie ce mot profond

de l'antiquité, que, quand Jupiter réduit un homme en cet état, il lui ôte

la moitié de son âme.

Quand l'esclavage du corps était le fruit terrible de la victoire, le ciel

agissait ainsi par pitié pour le vaincu; mais, quand c'est l'âme qui subit

l'étreinte funeste de la débauche, le châtiment est là tout entier.

Désormais Laurent le méritait, ce châtiment. Il avait pu se racheter,

Thérèse y avait risqué, elle aussi, la moitié de son âme: il n'en avait

pas profité.

Comme elle remontait en voiture pour rentrer chez elle, un homme éperdu

s'élança à ses côtés.

C'était Laurent. Il l'avait reconnue au moment où elle quittait le foyer,

à un geste d'horreur involontaire dont elle n'avait pas eu conscience.

--Thérèse, lui dit-il, rentrons dans ce bal. Je veux dire à tous ces

hommes: «Vous êtes des brutes!» à toutes ces femmes: «Vous êtes des

infâmes!» Je veux crier ton nom, ton nom sacré à cette foule imbécile, me

rouler à tes pieds, et mordre la poussière en appelant sur moi tous les

mépris, toutes les insultes, toutes les hontes! Je veux faire ma

confession à haute voix dans cette mascarade immense, comme les premiers

chrétiens la faisaient dans les temples païens, purifiés tout à coup par

les larmes de la pénitence et lavés par le sang des martyrs...

Elle et lui · 第 14 / 15 段