Les adieux furent déchirants. La Dame en noir et Rouletabille ne se
dirent rien.
Et, quand le train se fut ébranlé, elle resta sur le quai, sans un
geste, les bras ballants, debout dans ses voiles sombres, comme une
statue de deuil et de douleur.
Devant moi, les épaules de Rouletabille sanglotaient.
* * *
Lyon!… Nous ne pouvons dormir… nous sommes descendus sur le quai… nous
nous rappelons notre passage ici… Il y a quelques jours… quand nous
courions au secours de la malheureuse… Nous sommes replongés dans le
drame… Rouletabille maintenant parle… parle… évidemment il essaye de
s’étourdir, de ne plus penser à sa peine qui l’a fait pleurer comme un
tout petit enfant pendant des heures…
«Mon vieux, ce Brignolles était un saligaud!» me dit-il sur un ton de
reproche qui eût presque réussi à me faire croire que j’avais toujours
considéré ce bandit comme un honnête homme…
Et alors il m’apprend tout, toute la chose énorme qui tient en si peu
de lignes. Larsan avait eu besoin d’un parent de Darzac pour faire
enfermer celui-ci dans une maison de fous! Et il avait découvert
Brignolles! Il ne pouvait tomber mieux. Les deux hommes se comprirent
tout de suite. On sait combien il est simple, encore aujourd’hui, de
faire enfermer un être, quel qu’il soit, entre les quatre murs d’un
cabanon. La volonté d’un parent et la signature d’un médecin suffisent
encore en France, si invraisemblable que la chose paraisse, à cette
sinistre et rapide besogne. Une signature n’a jamais embarrassé Larsan.
Il fit un faux et Brignolles, largement payé, se chargea de tout. Quand
Brignolles vint à Paris, il faisait déjà partie de la combinaison.
Larsan avait son plan: prendre la place de Darzac avant le mariage.
L’accident des yeux avait été, comme je l’avais du reste pensé
moi-même, des moins naturels. Brignolles avait mission de s’arranger de
telle sorte que les yeux de Darzac fussent le plus tôt possible
suffisamment endommagés pour que Larsan qui le remplacerait pût avoir
cet atout formidable dans son jeu: les binocles noirs! et, à défaut de
binocles, que l’on ne peut porter toujours, le droit à l’ombre!
Le départ de Darzac pour le Midi devait étrangement faciliter le
dessein des deux bandits. Ce n’est qu’à la fin de son séjour à San Remo
que Darzac avait été, par les soins de Larsan, qui n’avait pas cessé de
le surveiller, véritablement «emballé» pour la maison de fous. Il avait
été aidé naturellement dans cette circonstance par cette police
spéciale, qui n’a rien à faire avec la police officielle, et qui se met
à la disposition des familles dans les cas les plus désagréables,
lesquels demandent autant de discrétion que de rapidité dans
l’exécution…
Un jour qu’il faisait une promenade à pied dans la montagne… La maison
de fous se trouvait justement dans la montagne, à deux pas de la
frontière italienne… tout était préparé depuis longtemps pour recevoir
le malheureux. Brignolles, avant de partir pour Paris, s’était entendu
avec le directeur et avait présenté son fondé de pouvoir, Larsan… Il y
a des directeurs de maison de fous qui ne demandent point trop
d’explications, pourvu qu’ils soient en règle avec la loi… et qu’on les
paye bien… et ce fut vite fait… et ce sont des choses qui arrivent tous
les jours…
«Mais comment avez-vous appris tout cela? demandai-je à Rouletabille.
— Vous vous rappelez, mon ami, me répondit le reporter, ce petit
morceau de papier que vous me rapportâtes au Château d’Hercule, le jour
où, sans m’avertir d’aucune sorte, vous prîtes sur vous-même de suivre
à la piste cet excellent Brignolles qui venait faire un petit tour dans
le Midi. Ce bout de papier qui portait l’entête de la Sorbonne et les
deux syllabes bonnet… devait m’être du plus utile secours. D’abord les
circonstances dans lesquelles vous l’aviez découvert, puisque vous
l’aviez ramassé après le passage de Larsan et de Brignolles, me
l’avaient rendu précieux. Et puis, l’endroit où on l’avait jeté fut
presque pour moi une révélation lorsque je me mis à la recherche du
véritable Darzac, après que j’eus acquis la certitude que c’était lui,
«le corps de trop» que l’on avait mis et emporté dans le sac!…»
Et Rouletabille, de la façon la plus nette, me fit passer par les
différentes phases de sa compréhension du mystère qui devait jusqu’au
bout rester incompréhensible pour nous. Ç’avait été d’abord la
révélation brutale qui lui était venue du séchage de la peinture, et
puis cette autre révélation formidable qui lui était venue du mensonge
de l’une des deux manifestations Darzac! Bernier, dans l’interrogatoire
que Rouletabille lui a fait subir avant le retour de l’homme qui a
emporté le sac, a rapporté les paroles du mensonge de celui que tout le
monde prend pour Darzac! Celui-là s’est étonné devant Bernier. Celui-là
n’a point dit à Bernier que le Darzac auquel Bernier a ouvert la porte
à cinq heures n’était point lui! Il cache déjà cette
contre-manifestation Darzac et il ne peut avoir d’intérêt à la cacher
que si cette manifestation est la vraie! Il veut dissimuler qu’il y a
ou qu’il y a eu de par le monde un autre Darzac qui est le vrai! Cela
est clair comme la lumière du jour! Rouletabille en est ébloui; il en
chancelle… il s’en trouverait mal… il en claque des dents!… Mais
peut-être… espère-t-il… peut-être Bernier s’est-il trompé… peut-être
a-t-il mal compris les paroles et les étonnements de M. Darzac…
Rouletabille questionnera lui-même M. Darzac et il verra bien!… Ah!
qu’il revienne vite!… C’est à M. Darzac lui-même à fermer le cercle!…
Comme il l’attend avec impatience!… Et, quand il revient, comme il
s’accroche au plus faible espoir… «Avez-vous regardé la figure de
l’homme?» demande-t-il, et quand ce Darzac lui répond: «Non!… je ne
l’ai pas regardée…» Rouletabille ne dissimule pas sa joie… Il eût été
si facile à Larsan de répondre: «Je l’ai vue! c’était bien la figure de
Larsan!»… Et le jeune homme n’avait pas compris que c’était là une
dernière malice du bandit, une négligence voulue et qui entrait si bien
dans son rôle: le vrai Darzac n’eût pas agi autrement! Il se serait
débarrassé de l’affreuse dépouille sans la vouloir regarder encore…
Mais que pouvaient tous les artifices d’un Larsan contre les
raisonnements, un seul raisonnement de Rouletabille?… Le faux Darzac,
sur l’interrogation très nette de Rouletabille, ferme le cercle. Il
ment!… Rouletabille, maintenant, sait!… Du reste, ses yeux, qui voient
toujours derrière sa raison, voient maintenant!…
Mais que va-t-il faire?… Dévoiler tout de suite Larsan, qui, peut-être,
va lui échapper? Apprendre du même coup à sa mère qu’elle est remariée
à Larsan et qu’elle a aidé à tuer Darzac? Non! Non! Il a besoin de
réfléchir, de savoir, de combiner!… Il veut agir à coup sûr! Il demande
vingt-quatre heures!… Il assure la sécurité de la Dame en noir en la
faisant habiter l’appartement de M. Stangerson et en lui faisant jurer
en secret qu’elle ne sortira pas du château. Il trompe Larsan en lui
faisant entendre qu’il croit «dur comme fer» à la culpabilité du vieux
Bob. Et, comme Walter rentre au château avec le sac vide… Il lui reste
un espoir… Celui que peut-être Darzac n’est pas mort!… Enfin, mort ou
vivant, il court à sa recherche… De Darzac, il possède un revolver,
celui qu’il a trouvé dans la Tour Carrée… revolver tout neuf, dont il a
déjà remarqué le type chez un armurier de Menton… Il va chez cet
armurier… il montre le revolver… il apprend que cette arme a été
achetée la veille au matin par un homme dont on lui donne le
signalement: chapeau mou, pardessus gris ample et flottant, grande
barbe en collier… Et puis il perd tout de suite cette piste… Mais il ne
s’y attarde pas!… Il remonte une autre piste, ou plutôt il en reprend
une autre qui avait conduit Walter au puits de Castillon. Là, il fait
ce que n’a point fait Walter. Celui-ci, une fois qu’il eut retrouvé le
sac, ne s’était plus occupé de rien et était redescendu au fort
d’Hercule. Or, Rouletabille, lui, continua de suivre la piste… Et il
s’aperçut que cette piste (constituée par l’écartement exceptionnel de
la marque des deux roues de la petite charrette anglaise) au lieu de
redescendre vers Menton, après avoir touché au puits de Castillon,
redescendait de l’autre côté du versant de la montagne vers Sospel.
Sospel! Est-ce que Brignolles n’était pas signalé comme descendu à
Sospel? Brignolles!… Rouletabille se rappela mon expédition… Qu’est-ce
que Brignolles venait faire dans ces parages!… Sa présence devait être
étroitement liée au drame. D’un autre côté, la disparition et la
réapparition du véritable Darzac attestaient qu’il y avait eu
séquestration… Mais où… Brignolles, qui avait partie liée avec Larsan,
ne devait pas avoir fait le voyage de Paris pour rien! Peut-être
était-il venu, dans ce moment dangereux, pour veiller sur cette
séquestration-là!… Songeant ainsi et poursuivant sa pensée logique,
Rouletabille avait interrogé le patron de l’auberge du tunnel de
Castillon qui lui avoua qu’il avait été fort intrigué la veille par le
passage d’un homme qui répondait singulièrement au signalement du
client de l’armurier. Cet homme était entré boire chez lui; il
paraissait très altéré et il avait des manières si étranges qu’on eût
pu le prendre pour un échappé de la maison de santé… Rouletabille eut
la sensation qu’il «brûlait», et, d’une voix indifférente: «Vous avez
donc par ici une maison de santé?» «Mais oui, répondit le patron de
l’auberge, la maison de santé du mont Barbonnet!» C’est ici que les
deux fameuses syllabes bonnet prenaient toute leur signification…
Désormais, il ne faisait plus de doute pour Rouletabille que le vrai
Darzac avait été enfermé par le faux comme fou dans la maison de santé
du mont Barbonnet. Il sauta dans sa voiture et se fit conduire à Sospel
qui est au pied du mont. Ne courait-il point la chance de rencontrer là
Brignolles?… Mais il ne le vit point et immédiatement prit le chemin du
mont Barbonnet et de la maison de santé. Il était résolu à tout savoir,
à tout oser. Fort de sa qualité de reporter au journal L’Époque, il
saurait faire parler le directeur de cette maison de fous pour
professeurs en Sorbonne!… Et peut-être… peut-être… allait-il apprendre
ce qu’il était advenu définitivement de Robert Darzac… car, du moment
qu’on avait retrouvé le sac sans le cadavre… du moment que la piste de
la petite voiture descendait à Sospel où, d’ailleurs, elle se perdait…
du moment que Larsan n’avait point jugé utile de se débarrasser
auparavant de Darzac par la mort, en le précipitant, dans le sac, au
fond du puits de Castillon, peut-être avait-il été de son intérêt de
reconduire Darzac, vivant encore, dans la maison de santé! Et
Rouletabille pensait ainsi des choses tout à fait raisonnables, Darzac
vivant était en effet beaucoup plus utile à Larsan que Darzac mort!…
Quel otage pour le jour où Mathilde s’apercevrait de son imposture!…
Cet otage le faisait le maître de tous les traités qui pouvaient
s’ensuivre entre la malheureuse femme et le bandit. Darzac mort,
Mathilde tuait Larsan de ses mains ou le livrait à la justice!
Et Rouletabille avait bien tout deviné. À la porte de la maison de
santé, il se heurta à Brignolles. Alors, sans ménagement, il lui sauta
à la gorge et le menaça de son revolver. Brignolles était lâche. Il
cria à Rouletabille de l’épargner, que Darzac était vivant! Un quart
d’heure après, Rouletabille savait tout. Mais le revolver n’avait point
suffi, car Brignolles, qui détestait la mort, aimait la vie et tout ce
qui rendait la vie aimable, en particulier l’argent. Rouletabille n’eut
point de peine à le convaincre qu’il était perdu s’il ne trahissait
Larsan, mais qu’il aurait beaucoup à gagner s’il aidait la famille
Darzac à sortir de ce drame, sans scandale. Ils s’entendirent et tous
deux rentrèrent dans la maison de santé où le directeur les reçut et
écouta leurs discours avec une certaine stupeur qui se transforma
bientôt en effroi, puis en une immense amabilité, laquelle se
traduisait par la mise en liberté immédiate de Robert Darzac. Darzac,
par une chance miraculeuse que j’ai déjà expliquée, souffrait à peine
d’une blessure qui aurait pu être mortelle. Rouletabille, dans une joie
folle, s’en empara et le ramena sur-le-champ à Menton. Je passe sur les
effusions. On avait «semé» le Brignolles en lui donnant rendez-vous à
Paris pour le règlement des comptes. En route, Rouletabille apprenait
de la bouche de Darzac que celui-ci, dans sa prison, était tombé
quelques jours auparavant sur un journal du pays qui relatait le
passage au fort d’Hercule de M. et de Mme Darzac, dont on venait de
célébrer le mariage à Paris! Il ne lui en avait pas fallu davantage
pour comprendre d’où venaient tous ses malheurs et pour deviner qui
avait eu l’audace fantastique de prendre sa place auprès d’une
malheureuse femme dont l’esprit encore chancelant faisait possible la
plus folle entreprise. Cette découverte lui avait donné des forces
inconnues. Après avoir volé le pardessus du directeur pour cacher son
uniforme d’aliéné et s’être emparé dans la bourse de celui-ci d’une
centaine de francs, il était parvenu, au risque de se casser le cou, à
escalader un mur qui, en toute autre circonstance, lui eût paru
infranchissable. Et il était descendu à Menton; et il avait couru au
fort d’Hercule; et il avait vu, de ses yeux vu, Darzac! Il s’était vu
lui-même!… Il s’était donné quelques heures pour ressembler si bien à
lui-même que l’autre Darzac lui-même s’y serait trompé!… Son plan
était simple. Pénétrer dans le fort d’Hercule comme chez lui, entrer
dans l’appartement de Mathilde et se montrer à l’autre, pour le
confondre, devant Mathilde!… Il avait interrogé des gens de la côte et
appris où le ménage logeait: au fond de la Tour Carrée… Le ménage!…
Tout ce que Darzac avait souffert jusqu’alors n’était rien à côté de ce
que ces deux mots: leur ménage… Le faisait souffrir!… Cette
souffrance-là ne devait cesser que de la minute où il avait revu, lors
de la démonstration corporelle de la possibilité de corps de trop, la
Dame en noir!… Alors il avait compris!… jamais elle n’eût osé le
regarder ainsi… Jamais elle n’eût poussé un pareil cri de joie, jamais
elle ne l’eût si victorieusement reconnu, si, une seconde, en corps et
en esprit, elle avait, victime des maléfices de l’autre, été la femme
de l’autre!… Ils avaient été séparés… mais jamais ils ne s’étaient
perdus!
Avant de mettre son projet à exécution, il était allé acheter un
revolver à Menton, s’était débarrassé ensuite de son pardessus qui eût
pu le perdre, pour peu que l’on fût à sa recherche, avait fait
l’acquisition d’un veston qui, par la couleur et par la coupe, pouvait
rappeler le costume de l’autre Darzac, et avait attendu jusqu’à cinq
heures le moment d’agir. Il s’était dissimulé derrière la villa Lucie,
tout en haut du boulevard de Garavan, au sommet d’un petit tertre d’où
il apercevait tout ce qui se passait dans le château. À cinq heures, il
s’était risqué, sachant que Darzac était dans la Tour du Téméraire, et
étant sûr par conséquent qu’il ne le trouverait point, dans le moment,
au fond de la Tour Carrée qui était son but. Quand il était passé
auprès de nous et qu’il nous avait aperçus tous deux, il avait eu une
forte envie de nous crier qui il était, mais il était parvenu tout de
même à se retenir, voulant être uniquement reconnu par la Dame en noir!
Cette espérance seulement soutenait ses pas. Cela seulement valait la
peine de vivre, et, une heure plus tard, quand il avait eu à sa
disposition la vie de Larsan qui, dans la même chambre, lui tournant le
dos, faisait sa correspondance, il n’avait même pas été tenté par la
vengeance. Après tant d’épreuves, il n’y avait pas encore place dans
son coeur pour la haine de Larsan, tant il était plein pour toujours de
l’amour de la Dame en noir! Pauvre cher pitoyable M. Darzac!…
On sait le reste de l’aventure. Ce que je ne savais pas, c’était la
façon dont le vrai M. Darzac avait pénétré une seconde fois dans le
fort d’Hercule, et était parvenu une seconde fois jusque dans le
placard. Et c’est alors que j’appris que la nuit même qu’il ramena M.
Darzac à Menton, Rouletabille qui avait appris par la fuite du vieux
Bob qu’il existait une issue au château par le puits, avait, à l’aide
d’une barque, fait rentrer dans le château M. Darzac, par le chemin qui
avait vu sortir le vieux Bob! Rouletabille voulait être le maître de
l’heure à laquelle il allait confondre et frapper Larsan. Cette
nuit-là, il était trop tard pour agir, mais il comptait bien en
terminer avec Larsan la nuit suivante. Le tout était de cacher, un
jour, M. Darzac dans la presqu’île. Aidé de Bernier, il lui avait
trouvé un petit coin abandonné et tranquille dans le Château Neuf.
À ce passage, je ne pus m’empêcher d’interrompre Rouletabille par un
cri qui eut le don de le faire partir d’un franc éclat de rire.
«C’était donc cela! m’écriai-je.
— Mais oui, fit-il… c’était cela.
— Voilà donc pourquoi j’ai découvert ce soir-là l’Australie! Ce
soir-là, c’était le vrai Darzac que j’avais en face de moi!… Et moi qui
ne comprenais rien à cela!… Car enfin, il n’y avait pas que
l’Australie!… Il y avait encore la barbe! Et elle tenait!… elle
tenait!… Oh! je comprends tout, maintenant!
— Vous y avez mis le temps… répliqua, placide, Rouletabille… Cette
nuit-là, mon ami, vous nous avez bien gênés. Quand vous apparûtes dans
la Cour du Téméraire, M. Darzac venait de me reconduire à mon puits. Je
n’ai eu que le temps de faire retomber sur moi le plateau de bois
pendant que M. Darzac se sauvait dans le Château Neuf… Mais quand vous
fûtes couché, après votre expérience de la barbe, il revint me voir et
nous étions assez embarrassés. Si, par hasard, vous parliez de cette
aventure, le lendemain matin, à l’autre M. Darzac, croyant avoir
affaire au Darzac du Château Neuf, c’était une catastrophe. Et,
cependant, je ne voulus point céder aux prières de M. Darzac qui
voulait aller vous dire toute la vérité. J’avais peur que, la sachant,
vous ne pussiez assez la dissimuler pendant le jour suivant. Vous avez
une nature un peu impulsive, Sainclair, et la vue d’un méchant vous
cause, à l’ordinaire, une louable irritation qui, dans le moment, eût
pu nous nuire. Et puis, l’autre Darzac était si malin!… Je résolus donc
de risquer le coup sans rien vous dire. Je devais rentrer le lendemain
ostensiblement au château dans la matinée… Il fallait s’arranger, d’ici
là, pour que vous ne rencontriez pas Darzac. C’est pourquoi, dès la
première heure, je vous envoyai pêcher des palourdes!
— Oh! je comprends!…
— Vous finissez toujours par comprendre, Sainclair! J’espère que vous
ne m’en voulez point de cette pêche-là qui vous a valu une heure
charmante de Mrs. Edith…
— À propos de Mrs. Edith, pourquoi prîtes-vous le malin plaisir de me
mettre dans une sotte colère?… demandai-je.
— Pour avoir le droit de déchaîner la mienne et de vous défendre de
nous adresser, désormais, la parole, à moi et à M. Darzac!… Je vous
répète que je ne voulais point qu’après votre aventure de la nuit, vous
parlassiez à M. Darzac!… Il faudrait pourtant continuer à comprendre,
Sainclair.
— Je continue, mon ami…
— Mes compliments…
— Et cependant, m’écriai-je, il y a encore une chose que je ne
comprends pas!… La mort du père Bernier!… Qui est-ce qui a tué Bernier?
— C’est la canne! dit Rouletabille d’un air sombre… C’est cette maudite
canne…
— Je croyais que c’était le plus vieux grattoir…
— Ils étaient deux: la canne et le plus vieux grattoir… Mais c’est la
canne qui a décidé la mort… Le plus vieux grattoir n’a fait
qu’exécuter…»
Je regardai Rouletabille, me demandant si, cette fois, je n’assistai
point à la fin de cette belle intelligence.
«Vous n’avez jamais compris, Sainclair — entre autres choses —
pourquoi, le lendemain du jour où j’avais tout compris, moi, je
laissais tomber la canne à bec de corbin d’Arthur Rance devant M. et
Mme Darzac. C’est que j’espérais que M. Darzac la ramasserait. Vous
rappelez-vous, Sainclair, la canne à bec de corbin de Larsan, et le
geste que faisait Larsan avec sa canne, au Glandier!… Il avait une
façon de tenir sa canne bien à lui… je voulais voir… voir ce Darzac-là
tenir une canne à bec de corbin comme Larsan!… Mon raisonnement était
sûr!… Mais je voulais voir, de mes yeux, Darzac avec le geste de
Larsan… Et cette idée fixe me poursuivit jusqu’au lendemain, même après
ma visite à la maison des fous!… même quand j’eus serré dans mes bras
le vrai Darzac, j’ai encore voulu voir le faux avec les gestes de
Larsan!… Ah! le voir tout à coup brandir sa canne comme le bandit…
oublier le déguisement de sa taille, une seconde!… redresser ses
épaules faussement courbées… Tapez donc! Tapez donc sur le blason des
Mortola!… à grands coups de canne, cher, cher Monsieur Darzac!… Et il a
tapé!… et j’ai vu toute sa taille!… toute!… Et un autre aussi l’a vue
qui en est mort… C’est ce pauvre Bernier, qui en fut tellement saisi
qu’il en chancela et tomba si malheureusement sur le plus vieux
grattoir, qu’il en est mort!… Il est mort d’avoir ramassé le grattoir
tombé sans doute de la redingote du vieux Bob et qu’il devait porter
alors dans le bureau du professeur, à la Tour Ronde… Il est mort
d’avoir revu, dans le même moment, la canne de Larsan!… il est mort
d’avoir revu, avec toute sa taille et tout son geste, Larsan!… Toutes
les batailles, Sainclair, ont leurs victimes innocentes…»
Nous nous tûmes un instant. Et puis je ne pus m’empêcher de lui dire la
rancoeur que je lui gardais qu’il ait eu si peu de confiance en moi. Je
ne lui pardonnais pas d’avoir voulu me tromper avec tout le monde sur
le compte de son vieux Bob.
Il sourit.
«En voilà un qui ne m’occupait pas!… J’étais bien sûr que ce n’était
pas lui qui était dans le sac… Cependant, la nuit qui a précédé son
repêchage, dès que j’eus casé le vrai Darzac, sous l’égide de Bernier,
dans le Château Neuf, et que j’eus quitté la galerie du puits après y
avoir laissé pour mes projets du lendemain, ma barque à moi… une barque
que j’avais eue de Paolo le pêcheur, un ami du Bourreau de la mer, je
regagnai le rivage à la nage. Je m’étais naturellement dévêtu et je
portais mes vêtements en paquet sur ma tête. Comme j’accostais, je
tombai dans l’ombre sur le Paolo, qui s’étonna de me voir prendre un
bain à cette heure, et qui m’invita à venir pêcher la pieuvre avec lui.
L’événement me permettait de tourner toute la nuit autour du château
d’Hercule et de le surveiller. J’acceptai. Et alors j’appris que la
barque qui m’avait servi était celle de Tullio. Le Bourreau de la mer
était devenu soudainement riche et avait annoncé à tout le monde qu’il
se retirait dans son pays natal. Il avait vendu très cher,
racontait-il, de précieux coquillages au vieux savant, et, de fait,
depuis plusieurs jours, on l’avait vu avec le vieux savant tous les
jours. Paolo savait qu’avant d’aller à Venise Tullio s’arrêterait à San
Remo. Pour moi, l’aventure du vieux Bob se précisait: il lui avait
fallu une barque pour quitter le château, et cette barque était
justement celle du Bourreau de la mer. Je demandai l’adresse de Tullio
à San Remo et y envoyai, par le truchement d’une lettre anonyme, Arthur
Rance, persuadé que Tullio pouvait nous renseigner sur le sort du vieux
Bob. En effet, le vieux Bob avait payé Tullio pour qu’il l’accompagnât
cette nuit-là à la grotte et qu’il disparût ensuite… C’est par pitié
pour le vieux professeur que je me décidai à avertir ainsi Arthur
Rance; il pouvait, en effet, être arrivé quelque accident à son parent.
Quant à moi, je ne demandais au contraire qu’une chose, c’est que cet
exquis vieillard ne revînt pas avant que j’en eusse fini avec Larsan,
désirant toujours faire croire au faux Darzac que le vieux Bob me
préoccupait par-dessus tout. Aussi, quand j’appris qu’on venait de le
retrouver, je n’en fus qu’à moitié réjoui, mais j’avouerai que la
nouvelle de sa blessure à la poitrine, à cause de la blessure à la
poitrine de l’homme au sac, ne me causa aucune peine. Grâce à elle, je
pouvais espérer, encore quelques heures, continuer mon jeu.
— Et pourquoi ne le cessiez-vous pas tout de suite?
— Ne comprenez-vous donc point qu’il m’était impossible de faire
disparaître le corps de trop de Larsan en plein jour? Il me fallait
tout le jour pour préparer sa disparition dans la nuit! Mais quel jour
nous avons eu là avec la mort de Bernier! L’arrivée des gendarmes
n’était point faite pour simplifier les choses. J’ai attendu pour agir
qu’ils eussent disparu! Le premier coup de fusil que vous avez entendu
quand nous étions dans la Tour Carrée fut pour m’avertir que le dernier
gendarme venait de quitter l’auberge des Albo, à la pointe de
Garibaldi, le second que les douaniers, rentrés dans leurs cabanes,
soupaient et que la mer était libre!…
— Dites donc, Rouletabille, fis-je en le regardant bien dans ses yeux
clairs, quand vous avez laissé, pour vos projets, la barque de Tullio
au bout de la galerie du puits, vous saviez déjà ce que cette barque
remporterait le lendemain?»
Rouletabille baissa la tête:
«Non… fit-il sourdement… et lentement… non… ne croyez pas cela,
Sainclair… Je ne croyais pas qu’elle remporterait un cadavre… après
tout, c’était mon père!… Je croyais qu’elle remporterait un corps de
trop pour la maison des fous!… Voyez-vous, Sainclair, je ne l’avais
condamné qu’à la prison… pour toujours… Mais il s’est tué… C’est Dieu
qui l’a voulu!… que Dieu lui pardonne!…»
Nous ne dîmes plus un mot de la nuit.
À Laroche, je voulus lui faire prendre quelque chose de chaud, mais il
me refusa ce déjeuner avec fièvre. Il acheta tous les journaux du matin
et se précipita, tête baissée, dans les événements du jour. Les
feuilles étaient pleines des nouvelles de Russie. On venait de
découvrir, à Pétersbourg, une vaste conspiration contre le tsar. Les
faits relatés étaient si stupéfiants qu’on avait peine à y ajouter foi.
Je déployai L’Époque et je lus en grosses lettres majuscules en
première colonne de la première page: