Le petit pêcheur d’oranges

Comme le soleil, perçant enfin un ciel de nuées, frappait de ses rayons

obliques la robe d’or de Notre-Dame-de-la-Garde, je descendis vers les

quais. Les grandes dalles en étaient humides encore, et, sous nos pas,

nous renvoyaient notre image. Le peuple des matelots, des débardeurs et

des portefaix, s’agitait autour des poutres venues des forêts du nord,

actionnait les poulies et tirait sur les câbles. Le vent âpre du large,

se glissant sournoisement entre la tour Saint-Jean et le fort

Saint-Nicolas, étalait sa rude caresse sur les eaux frissonnantes du

vieux port. Flanc à flanc, hanche à hanche, les petites barques se

tendaient les bras où s’enroulait la voile latine, et dansaient en

cadence. À côté d’elles, fatiguées des roulis lointains, lasses d’avoir

tangué pendant des jours et des nuits sur des mers inconnues, les

lourdes carènes reposaient pesamment, étirant vers les cieux en loques

leurs grands mâts immobiles. Mon regard, à travers la forêt aérienne

des vergues et des hunes, alla jusqu’à la tour qui atteste qu’il y a

vingt-cinq siècles des enfants de l’antique Phocée jetèrent l’ancre sur

cette côte heureuse, et qu’ils venaient des routes liquides d’Ionie.

Puis mon attention retourna à la dalle des quais, et j’aperçus le petit

pêcheur d’oranges.

Il était debout, cambré dans les lambeaux d’une jaquette qui lui

battait les talons, nu-tête et pieds nus, la chevelure blonde et les

yeux noirs; et je crois bien qu’il avait neuf ans. Une corde passée en

bretelle sur l’épaule soutenait à son côté un sac de toile. Son poing

gauche était campé à la taille, et de la main droite il s’appuyait à un

bâton, long trois fois comme lui, qui se terminait tout là-haut par une

petite rondelle de liège. L’enfant était immobile et contemplatif.

Alors je lui demandai ce qu’il faisait là. Il me répondit qu’il était

pêcheur d’oranges.

Il paraissait très fier d’être pêcheur d’oranges et négligea de me

demander des sous comme font les petits vauriens sur les ports. Je lui

parlai encore; mais cette fois il garda le silence, car il considérait

attentivement l’eau. Nous étions entre la fine taille du Fides, venu de

Castellamare, et le beaupré d’un trois-mâts-goélette venu de Gênes.

Plus loin, deux tartanes arrivées le matin des Baléares arrondissaient

leurs ventres, et je vis que ces ventres étaient pleins d’oranges, car

ils en perdaient de toutes parts. Les oranges nageaient sur les eaux;

la houle légère les portait vers nous à petites vagues. Mon pêcheur

sauta dans un canot, courut à la proue, et, armé de son bâton couronné

de liège, attendit. Puis il pêcha. Le liège de son bâton amena une

orange, deux, trois, quatre. Elles disparurent dans le sac. Il en pêcha

une cinquième, sauta sur le quai et ouvrit la pomme d’or. Il plongea

son petit museau dans la pelure entrouverte et dévora.

«Bon appétit! lui fis-je.

— Monsieur, me répondit-il, tout barbouillé de jus vermeil, moi, je

n’aime que les fruits.

— Ça tombe bien, répliquai-je; mais quand il n’y a pas d’oranges?

— Je travaille au charbon.»

Et sa menotte, s’étant engouffrée dans le sac, en sortit avec un énorme

morceau de charbon.

Le jus de l’orange avait coulé sur la guenille de sa jaquette. Cette

guenille avait une poche. Le petit sortit de la poche un mouchoir

inénarrable et, soigneusement, essuya sa guenille. Puis il remit avec

orgueil son mouchoir dans sa poche.

«Qu’est-ce que fait ton père? demandai-je.

— Il est pauvre.

— Oui, mais qu’est-ce qu’il fait?»

Le pêcheur d’oranges eut un mouvement d’épaules.

«Il ne fait rien, puisqu’il est pauvre!»

Mon questionnaire sur sa généalogie n’avait point l’air de lui plaire.

Il fila le long du quai et je le suivis; nous arrivâmes ainsi au

«gardiennage», petit carré de mer où l’on tient en garde les petits

yachts de plaisance, les petits bateaux bien propres d’acajou ciré, les

petits navires d’une toilette irréprochable. Mon gamin les considérait

d’un oeil connaisseur et prenait à cette inspection un vif plaisir. Une

embarcation jolie, toute sa voile dehors — elle n’en avait qu’une —

accosta. Cette voile était immaculée, gonflait son albe triangle,

éclatant dans le radieux soleil.

«Voilà du beau linge!» fit mon bonhomme.

Là-dessus, il marcha dans une flaque, et sa jaquette, qui décidément le

préoccupait au-dessus de toutes choses, en fut tout éclaboussée. Quel

désastre! Il en aurait pleuré. Vite, il sortit son mouchoir et essuya,

essuya, puis il me regarda d’un oeil suppliant et me dit:

«Monsieur! je ne suis pas sale par derrière?…» Je lui en donnai ma

parole d’honneur. Alors, confiant, il remit encore une fois son

mouchoir dans sa poche. À quelques pas de là, sur le trottoir qui longe

les vieilles maisons jaunes ou rouges ou bleues, les maisons dont les

fenêtres étalent la lessive des chiffons multicolores, il y avait,

derrière des tables, des marchandes de moules. Les petites tables

étalaient les moules, un couteau rouillé, un flacon de vinaigre.

Comme nous arrivions devant les marchandes et que les moules étaient

fraîches et tentantes, je dis au pêcheur d’oranges:

«Si tu n’aimais pas que les fruits, je pourrais t’offrir une douzaine

de moules.»

Ses yeux noirs brillaient de désir et nous nous mîmes, tous deux, à

manger des moules. La marchande nous les ouvrait et nous dégustions.

Elle voulut nous servir du vinaigre, mais mon compagnon l’arrêta d’un

geste impérieux. Il ouvrit son sac, tâtonna, et sortit triomphalement

un citron. Le citron, ayant voisiné avec le morceau de charbon, était

passé au noir. Mais son propriétaire reprit son mouchoir et essuya.

Puis il coupa le fruit et m’en offrit la moitié, mais j’aime les moules

pour elles-mêmes et je le remerciai.

Après déjeuner, nous revînmes sur le quai. Le pêcheur d’oranges me

demanda une cigarette qu’il alluma avec une allumette qu’il avait dans

une autre poche de sa jaquette.

Alors, la cigarette aux lèvres, lançant vers le ciel des bouffées comme

un homme, le bambin se campa sur une dalle au-dessus de l’eau, et, le

regard fixé tout là-haut sur Notre-Dame-de-la-Garde, il se mit dans la

position du gamin célèbre qui fait le plus bel ornement de Bruxelles.

Il ne perdait pas un pouce de sa taille, était très fier et semblait

vouloir emplir le port.

Le parfum de la dame en noir · 第 8 / 30 题