«C’est fou, dit-il, je crois que je vais devenir fou… Qu’est-ce que
vous voulez? C’est plus fort que moi, n’est-ce pas?… L’idée que je vais
revoir le parloir… où elle m’attendait… Je ne vivais que dans l’espoir
de la voir, et, quand elle était partie, malgré que je lui promettais
toujours d’être raisonnable, je tombais dans un si morne désespoir que,
chaque fois, on craignait pour ma santé. On ne parvenait à me faire
sortir de ma prostration qu’en m’affirmant que je ne la verrais plus si
je tombais malade. Jusqu’à la visite suivante, je restais avec son
souvenir et avec son parfum. N’ayant jamais pu distinctement voir son
cher visage, et m’étant enivré jusqu’à en défaillir, lorsqu’elle me
serrait dans ses bras, de son parfum, je vivais moins avec son image
qu’avec son odeur. Les jours qui suivaient sa visite, je m’échappais de
temps en temps, pendant les récréations, jusqu’au parloir, et, lorsque
celui-ci était vide, comme aujourd’hui, j’aspirais, je respirais
religieusement cet air qu’elle avait respiré, je faisais provision de
cette atmosphère où elle avait un instant passé, et je sortais, le
coeur embaumé… C’était le plus délicat, le plus subtil et certainement
le plus naturel, le plus doux parfum du monde et j’imaginais bien que
je ne le rencontrerais plus jamais, jusqu’à ce jour que je vous ai dit,
Sainclair… vous vous rappelez… le jour de la réception à l’Élysée…
— Ce jour-là, mon ami, vous avez rencontré Mathilde Stangerson…
— C’est vrai!…» répondit-il d’une voix tremblante…
… Ah! si j’avais su à ce moment que la fille du professeur Stangerson,
lors de son premier mariage en Amérique, avait eu un enfant, un fils
qui aurait dû, s’il était vivant encore, avoir l’âge de Rouletabille,
peut-être, après le voyage que mon ami avait fait là-bas et où il avait
été certainement renseigné, peut-être eussé-je enfin compris son
émotion, sa peine, le trouble étrange qu’il avait à prononcer ce nom de
Mathilde Stangerson dans ce collège où venait autrefois la Dame en
noir!
Il y eut un silence que j’osai troubler.
«Et vous n’avez jamais su pourquoi la Dame en noir n’était plus
revenue?
— Oh! fit Rouletabille, je suis sûr que la Dame en noir est revenue…
Mais c’est moi qui étais parti!…
— Qui est-ce qui était venu vous chercher?
— Personne!… je m’étais sauvé!…
— Pourquoi?… Pour la chercher?
— Non! non!… pour la fuir!… pour la fuir, vous dis-je, Sainclair!… Mais
elle est revenue!… je suis sûr qu’elle est revenue!…
— Elle a dû être désespérée de ne plus vous retrouver!…» Rouletabille
leva les bras vers le ciel, secoua la tête.
«Est-ce que je sais?… Peut-on savoir?… Ah! je suis bien malheureux!…
Chut! mon ami!… chut!… le père Simon… là… Il s’en va… enfin!… Vite!… au
parloir!…»
Nous y fûmes en trois enjambées. C’était une pièce banale, assez
grande, avec de pauvres rideaux blancs à ses fenêtres nues. Elle était
meublée de six chaises de paille alignées contre les murailles, d’une
glace au-dessus de la cheminée et d’une pendule. Il faisait là-dedans
assez sombre.
En entrant dans cette pièce, Rouletabille se découvrit avec un de ces
gestes de respect et de recueillement que l’on n’a, à l’ordinaire,
qu’en pénétrant dans un endroit sacré. Il était devenu très rouge,
s’avançait à petits pas, très embarrassé, roulant sa casquette de
voyage entre ses doigts. Il se tourna vers moi et, tout bas, plus bas
encore qu’il ne m’avait parlé dans la chapelle…
«Oh! Sainclair! le voilà, le parloir!… Tenez, touchez mes mains, je
brûle… je suis rouge, n’est-ce pas?… J’étais toujours rouge quand
j’entrais ici et que je savais que j’allais l’y trouver!… Certainement,
j’ai couru… je suis essoufflé… Je n’ai pas pu attendre, n’est-ce pas?…
Oh! mon coeur, mon coeur qui bat comme quand j’étais tout petit… Tenez,
j’arrivais ici… là, là!… à la porte, et puis je m’arrêtais, tout
honteux… Mais j’apercevais son ombre noire dans le coin; elle me
tendait silencieusement les bras et je m’y jetais, et tout de suite, en
nous embrassant, nous pleurions!… C’était bon! C’était ma mère,
Sainclair!… Oh! ce n’est pas elle qui me l’a dit; au contraire, elle,
elle me disait que ma mère était morte et qu’elle était une amie de ma
mère… Seulement, comme elle me disait aussi de l’appeler: «maman!» et
qu’elle pleurait quand je l’embrassais, je sais bien que c’était ma
mère… Tenez, elle s’asseyait toujours là, dans ce coin sombre, et elle
venait à la tombée du jour, quand on n’avait pas encore allumé, dans le
parloir… En arrivant, elle déposait, sur le rebord de cette fenêtre, un
gros paquet blanc, entouré d’une ficelle rose. C’était une brioche.
J’adore les brioches, Sainclair!…»
Et Rouletabille ne put plus se retenir. Il s’accouda à la cheminée et
il pleura, pleura… Quand il fut un peu soulagé, il releva la tête, me
regarda et me sourit tristement. Et puis, il s’assit, très las. Je
n’avais garde de lui adresser la parole. Je sentais si bien que ce
n’était pas avec moi qu’il causait, mais avec ses souvenirs…
Je le vis qui sortait de sa poitrine la lettre que je lui avais remise
et, les mains tremblantes, il la décacheta. Il la lut lentement.
Soudain, sa main retomba, et il poussa un gémissement. Lui, tout à
l’heure si rouge était devenu si pâle… si pâle qu’on eût dit que tout
son sang s’était retiré de son coeur. Je fis un mouvement, mais son
geste m’interdit de l’approcher. Et puis, il ferma les yeux.
J’aurais pu croire qu’il dormait. Je m’éloignai tout doucement alors,
sur la pointe des pieds, comme on fait dans la chambre d’un malade.
J’allai m’appuyer à une croisée qui donnait sur une petite cour habitée
par un grand marronnier. Combien de temps restai-je là à considérer ce
marronnier? Est-ce que je sais?… Est-ce que je sais seulement ce que
nous aurions répondu à quelqu’un de la maison qui fût entré dans le
parloir, à ce moment? Je songeais obscurément à l’étrange et
mystérieuse destinée de mon ami… À cette femme qui était peut-être sa
mère et qui, peut-être, ne l’était pas!… Rouletabille était alors si
jeune… Il avait tant besoin d’une mère qu’il s’en était peut-être, dans
son imagination, donné une… Rouletabille!… quel autre nom lui
connaissions-nous?… Joseph Joséphin… C’était sans doute sous ce nom-là
qu’il avait fait ses premières études, ici… Joseph Joséphin, comme le
disait le rédacteur en chef de l’Époque: «Ça n’est pas un nom, ça!» Et,
maintenant, qu’était-il venu faire ici? Rechercher la trace d’un
parfum!… Revivre un souvenir?… une illusion?…
Je me retournai au bruit qu’il fit. Il était debout; il paraissait très
calme; il avait cette figure soudainement rassérénée de ceux qui
viennent de remporter une grande victoire intérieure.
«Sainclair, il faut nous en aller, maintenant… Allons-nous-en, mon
ami!… Allons-nous-en!…»
Et il quitta le parloir sans même regarder derrière lui. Je le suivais.
Dans la rue déserte où nous parvînmes sans avoir été remarqués, je
l’arrêtai et je lui demandai, anxieux:
«Eh bien, mon ami… Avez-vous retrouvé le parfum de la Dame en noir?…»
Certes! il vit bien qu’il y avait dans ma question tout mon coeur,
plein de l’ardent désir que cette visite aux lieux de son enfance lui
rendît un peu la paix de l’âme.
«Oui, fit-il, très grave… Oui, Sainclair… je l’ai retrouvé…»
Et il me montra la lettre de la fille du professeur Stangerson. Je le
regardais, hébété, ne comprenant pas… puisque je ne savais pas… Alors,
il me prit les deux mains et, les yeux dans les yeux, il me dit:
«Je vais vous confier un grand secret, Sainclair… le secret de ma vie
et peut-être, un jour, le secret de ma mort… Quoi qu’il arrive, il
mourra avec vous et avec moi!… Mathilde Stangerson avait un enfant… un
fils… ce fils est mort, est mort pour tous, excepté pour vous et pour
moi!…»
Je reculai, frappé de stupeur, étourdi, sous une pareille révélation…
Rouletabille, le fils de Mathilde Stangerson!… Et puis, tout à coup,
j’eus un choc plus violent encore… Mais alors!… Mais alors!…
Rouletabille était le fils de Larsan!
Oh!… Je comprenais, maintenant, toutes les hésitations de Rouletabille…
Je comprenais pourquoi, ce matin, mon ami, dans sa prescience de la
vérité, disait: «Pourquoi n’est-il pas mort? S’il est vivant, moi,
j’aimerais autant être mort!»
Rouletabille lut certainement cette phrase dans mes yeux et il fit
simplement un signe qui voulait dire: «C’est cela, Sainclair,
maintenant, vous y êtes!»
Puis il finit sa pensée tout haut:
«Silence!»
Arrivés à Paris, nous nous sommes séparés pour nous retrouver à la
gare. Là, Rouletabille me tendit une nouvelle dépêche qui venait de
Valence et qui était signée du professeur Stangerson. En voici le
texte: «M. Darzac me dit que vous avez quelques jours de congé. Nous
serions tous très heureux si vous pouviez venir les passer parmi nous.
Nous vous attendons aux Rochers Rouges chez Mr Arthur Rance, qui sera
enchanté de vous présenter à sa femme. Ma fille serait bien heureuse
aussi de vous voir. Elle joint ses instances aux miennes. Amitiés.»
Enfin, alors que nous montions dans le train, le concierge de l’hôtel
de Rouletabille se précipitait sur le quai et nous apportait une
troisième dépêche. Elle venait, celle-là, de Menton, et elle était
signée de Mathilde. Elle ne portait que ces deux mots: «Au secours!»
IV
En route
Maintenant, je sais tout. Rouletabille vient de me raconter son
extraordinaire et aventureuse enfance, et je sais aussi pourquoi il ne
redoute rien tant à cette heure que de voir Mme Darzac pénétrer le
mystère qui les sépare. Je n’ose plus rien dire, rien conseiller à mon
ami. Ah! le malheureux pauvre gosse!… Quand il eut lu cette dépêche:
«Au secours!» il la porta à ses lèvres, et puis, me broyant la main, il
dit: «Si j’arrive trop tard, je nous vengerai!» Ah! l’énergie froide et
sauvage de cela! De temps en temps, un geste trop brusque trahit la
passion de son âme, mais en général il est calme. Comme il est calme
maintenant, affreusement!… Quelle résolution a-t-il donc prise dans le
silence du parloir, alors qu’il se tenait immobile et les yeux clos
dans le coin où s’asseyait la Dame en noir?…
… Pendant que nous roulons vers Lyon et que Rouletabille rêve, étendu,
tout habillé, sur sa couchette, je vous dirai donc comment et pourquoi
l’enfant s’était échappé du collège d’Eu, et ce qu’il en advint.
Rouletabille s’était enfui du collège comme un voleur! Il n’est point
besoin de chercher d’autre expression, puisqu’il était bien accusé de
vol! Voici toute l’affaire: étant âgé de neuf ans, — il était déjà
d’une intelligence extraordinairement précoce et porté à la résolution
des problèmes les plus bizarres, les plus difficiles. D’une force de
logique surprenante, quasi incomparable à cause de sa simplicité et de
l’unité sommaire de son raisonnement, il étonnait son professeur de
mathématiques par son mode philosophique de travail. Il n’avait jamais
pu apprendre sa table de multiplication et comptait sur ses doigts. Il
faisait faire ordinairement ses opérations par ses camarades, comme on
donne une vulgaire besogne à accomplir à un domestique… Mais,
auparavant, il leur avait indiqué la marche du problème. Ignorant
encore les principes de l’algèbre classique, il avait inventé pour son
usage personnel une algèbre, faite de signes bizarres rappelant
l’écriture cunéiforme, à l’aide de laquelle il marquait toutes les
étapes de son raisonnement mathématique, et il était arrivé ainsi à
inscrire des formules générales qu’il était le seul à comprendre. Son
professeur le comparait avec orgueil à Pascal trouvant tout seul, en
géométrie, les premières propositions d’Euclide. Il appliquait à la vie
quotidienne cette admirable faculté de raisonner. Et cela,
matériellement et moralement, c’est-à-dire, par exemple, qu’un acte
ayant été commis, farce d’écolier, scandale, dénonciation ou
rapportage, par un inconnu parmi dix personnages qu’il connaissait, il
dégageait presque fatalement cet inconnu d’après les données morales
qu’on lui avait fournies ou que ses observations personnelles lui
avaient procurées. Ceci pour le moral; et pour le matériel, rien ne lui
semblait plus simple que de retrouver un objet caché ou perdu… ou
dérobé… C’est là surtout qu’il déployait une invention merveilleuse,
comme si la nature, dans son incroyable équilibre, après avoir créé un
père qui était le mauvais génie du vol, avait voulu en faire naître un
fils qui eût été le bon génie des volés.
Cette étrange aptitude, après lui avoir valu, en plusieurs
circonstances amusantes, à propos d’objets chipés, quelques succès
d’estime dans le personnel du collège, devait un jour lui être fatale.
Il découvrit d’une façon si anormale une petite somme d’argent qui
avait été volée au surveillant général, que nul ne voulut croire que
cette découverte était uniquement due à son intelligence et à sa
perspicacité. Cette hypothèse parut à tous, de toute évidence,
impossible; et il finit bientôt, grâce à une malheureuse coïncidence
d’heure et de lieu, par passer pour le voleur. On voulut lui faire
avouer sa faute; il s’en défendit avec une énergie indignée qui lui
valut une punition sévère; le principal fit une enquête où Joseph
Joséphin fut desservi, avec la lâcheté coutumière aux enfants, par ses
petits camarades. Certains se plaignaient qu’on leur dérobait depuis
quelque temps des livres, des objets scolaires, et accusèrent
formellement celui qu’ils voyaient déjà accablé. Le fait qu’on ne lui
connaissait point de parents et qu’on ignorait «d’où il venait» lui
fut, plus que jamais, dans ce petit monde, reproché comme un crime.
Quand ils parlèrent de lui, ils dirent: «le voleur». Il se battit et il
eut le dessous, car il n’était point très fort. Il était désespéré. Il
eût voulu mourir. Le principal, qui était le meilleur des hommes,
persuadé malheureusement qu’il avait affaire à une petite nature
vicieuse sur laquelle il fallait produire une impression profonde, en
lui faisant comprendre toute l’horreur de son acte, imagina de lui dire
que, s’il n’avouait point le vol, il ne le conserverait point plus
longtemps, et qu’il était décidé, du reste, à écrire le jour même à la
personne qui s’intéressait à lui, à Mme Darbel — c’était le nom qu’elle
avait donné — pour qu’elle vînt le chercher. L’enfant ne répondit point
et se laissa reconduire dans la petite chambre où il avait été confiné.
Le lendemain, on l’y chercha en vain. Il s’était enfui. Il avait
réfléchi que le principal à qui il avait été confié depuis les plus
tendres années de son enfance — si bien qu’il ne se rappelait guère
d’une façon un peu précise d’autre cadre à sa petite vie que celui du
collège — s’était toujours montré bon pour lui et qu’il ne le traitait
de la sorte que parce qu’il croyait à sa culpabilité. Il n’y avait donc
point de raison pour que la Dame en noir ne crût point, elle aussi,
qu’il avait volé. Passer pour un voleur auprès de la Dame en noir,
plutôt la mort! Et il s’était sauvé, en sautant, la nuit, par-dessus le
mur du jardin. Il avait couru tout de suite au canal dans lequel, en
sanglotant, après une pensée suprême donnée à la Dame en noir, il
s’était jeté. Heureusement, dans son désespoir, le pauvre enfant avait
oublié qu’il savait nager.
Si j’ai rapporté assez longuement cet incident de l’enfance de
Rouletabille, c’est que je suis sûr que, dans sa situation actuelle, on
en comprendra toute l’importance. Alors qu’il ignorait qu’il était le
fils de Larsan, Rouletabille ne pouvait déjà songer à ce triste épisode
sans être déchiré par l’idée que la Dame en noir avait pu croire, en
effet, qu’il était un voleur, mais depuis qu’il s’imaginait avoir la
certitude — imagination trop fondée, hélas! — du lien naturel et légal
qui l’unissait à Larsan, quelle douleur, quelle peine infinie devait
être la sienne! Sa mère, en apprenant l’événement, avait dû penser que
les criminels instincts du père revivraient dans le fils et peut-être…
— et peut-être — idée plus cruelle que la mort elle-même, s’était-elle
réjouie de sa mort!
Car il passa pour mort. On retrouva toutes les traces de sa fuite
jusqu’au canal, et on repêcha son béret. En réalité, comment vécut-il?
De la façon la plus singulière. Au sortir de son bain et, bien décidé à
fuir le pays, ce gamin, que l’on recherchait partout, dans le canal et
hors du canal, imagina une façon bien originale de traverser toute la
contrée sans être inquiété. Cependant, il n’avait pas lu La Lettre
volée. Son génie le servit. Il raisonna, comme toujours. Il
connaissait, pour les avoir entendu souvent raconter, ces histoires de
gamins, petits diables et mauvaises têtes, qui se sauvaient de chez
leurs parents pour courir les aventures, se cachant le jour dans les
champs et dans les bois, marchant la nuit, et vite retrouvés d’ailleurs
par les gendarmes ou forcés de revenir au logis parce qu’ils manquaient
bientôt de tout et qu’ils n’osaient demander à manger au long de la
route qu’ils suivaient et qui était trop surveillée. Notre petit
Rouletabille, lui, dormit, comme tout le monde, la nuit, et marcha au
grand jour sans se cacher de personne. Seulement, après avoir fait
sécher ses vêtements — on commençait à entrer heureusement dans la
bonne saison et il n’eut point à souffrir du froid — il les mit en
pièces. Il en fit des loques dont il se couvrit et, ostensiblement, il
mendia, sale et déguenillé, il tendait la main, affirmant aux passants
que, s’il ne rapportait point des sous, ses parents le battraient. Et
on le prenait pour quelque enfant de bohémiens dont il se trouvait
toujours quelque voiture dans les environs. Bientôt ce fut l’époque des
fraises des bois. Il en cueillit et en vendit dans de petits paniers de
feuillages. Et il m’avoua que, s’il n’avait pas été travaillé par
l’affreuse pensée que la Dame en noir pouvait croire qu’il était un
voleur, il aurait conservé de cette période de sa vie le plus heureux
souvenir. Son astuce et son naturel courage le servirent pendant toute
cette expédition qui dura des mois. Où allait-il? à Marseille! C’était
son idée.
Il avait vu, dans un livre de géographie, des vues du midi, et jamais
il n’avait regardé ces gravures sans pousser un soupir en songeant
qu’il ne connaîtrait peut-être jamais ce pays enchanté. À force de
vivre comme un bohémien, il fit la connaissance d’une petite caravane
de romanichels qui suivait la même route que lui et qui se rendait aux
Saintes-Maries-de-la-Mer — dans la Crau — pour élire leur roi. Il
rendit à ces gens quelques services, sut leur plaire, et ceux-ci, qui
n’ont point coutume de demander aux passants leurs papiers, ne
voulurent point en savoir davantage. Ils pensèrent que, victime de
mauvais traitements, l’enfant s’était enfui de quelque baraque de
saltimbanques et ils le gardèrent avec eux. Ainsi parvint-il dans le
midi. Aux environs d’Arles, il les quitta et arriva enfin à Marseille.
Là, ce fut le paradis… un éternel été et… le port! Le port était d’une
ressource inépuisable pour les petits vauriens de la ville. Ce fut un
trésor pour Rouletabille. Il y puisa, comme il lui plaisait, au fur et
à mesure de ses besoins, qui n’étaient point grands. Par exemple, il se
fit «pêcheur d’oranges». C’est dans le moment qu’il exerçait cette
lucrative profession qu’il fit connaissance, un beau matin, sur les
quais, d’un journaliste de Paris, M. Gaston Leroux, et cette rencontre
devait avoir par la suite une telle influence sur la destinée de
Rouletabille que je ne crois point superflu de donner ici l’article où
le rédacteur du Matin a rapporté cette mémorable entrevue: