BRUTUS.--Elle est morte.
CASSIUS.--Comment ne m'avez-vous pas tué quand je vous ai tourmenté
ainsi? O perte sensible, insupportable!--De quelle maladie?
BRUTUS.--De n'avoir pu soutenir mon absence, et du chagrin de voir
grossir à ce point les forces de Marc-Antoine et du jeune Octave;
car j'ai reçu cette nouvelle avec celle de sa mort: sa raison en fut
altérée; et dans l'absence de ceux qui la servaient, elle avala du feu.
CASSIUS.--Et elle en est morte?
BRUTUS.--Elle en est morte.
CASSIUS.--O dieux immortels!
(Lucius entre, tenant une coupe et des flambeaux.)
BRUTUS.--Ne me parle plus d'elle.--Donne-moi une coupe de vin.--Cassius,
j'ensevelis ici tout sentiment d'aigreur.
(Il boit.)
CASSIUS.--Mon coeur a soif de la noble coupe[46] qui va vous faire
raison. Remplis, Lucius, jusqu'à ce que le vin déborde: je ne puis trop
boire de l'amitié de Brutus.
[Note 46: _My heart is thirsty for that noble pledge_. _Pledge_, coup
de vin destiné à faire raison à celui qui boit à votre santé. La formule
usitée autrefois en français était: _Je bois à vous_, à quoi le convive
répondait: _Je vous pleige d'autant_.]
(Rentre Titinius avec Messala.)
BRUTUS.--Entre, Titinius.--Sois le bienvenu, brave Messala.--Maintenant
prenons place, serrons-nous autour de ce flambeau, et délibérons sur ce
que nous avons à faire.
CASSIUS.--O Porcia, as-tu donc cessé de vivre?
BRUTUS.--Cessez, je vous conjure.--Messala, ces lettres que j'ai reçues,
m'apprennent que le jeune Octave et Marc-Antoine viennent à nous avec
une puissante armée, et dirigent leur marche sur Philippes.
MESSALA.--J'ai aussi des lettres qui annoncent absolument la même chose.
BRUTUS.--Qu'y ajoute-t-on?
MESSALA.--Que par des décrets de proscription et de mise hors la loi[47],
Octave, Antoine et Lépidus ont fait périr cent sénateurs.
[Note 47: _Outlawry_.]
BRUTUS.--En cela nos lettres ne s'accordent pas bien. Les miennes
ne parlent que de soixante-dix sénateurs morts par l'effet de cette
proscription: Cicéron en est un.
CASSIUS.--Cicéron en est?
MESSALA.--Oui, Cicéron est mort, il était sur la liste de
proscription.--Brutus, avez-vous reçu des lettres de votre femme?
BRUTUS.--Non, Messala.
MESSALA.--Et dans vos lettres, ne vous mande-t-on rien sur elle?
BRUTUS.--Rien, Messala.
MESSALA.--Cela me paraît étrange.
BRUTUS.--Pourquoi me le demandez-vous? En avez-vous appris quelque chose
dans les vôtres?
MESSALA.--Non, mon seigneur.
BRUTUS.--Si vous êtes Romain, dites-moi la vérité.
MESSALA.--Supportez donc en Romain la vérité que je vous annonce. Il est
certain qu'elle est morte, et d'une manière étrange.
BRUTUS.--Eh bien! adieu, Porcia.--Il nous faut mourir, Messala: c'est
pour avoir pensé qu'elle devait mourir un jour que j'ai la patience de
supporter aujourd'hui ce coup.
MESSALA.--C'est ainsi que les grands hommes devraient toujours supporter
les grandes pertes.
CASSIUS.--J'en ai là-dessus appris tout autant que vous, et cependant ma
nature ne pourrait jamais s'y soumettre de même.
BRUTUS.--Soit.--A notre tâche qui est vivante.--Si nous marchions à
l'instant vers Philippes? qu'en pensez-vous?
CASSIUS.--Je ne crois pas que ce fût bien fait.
BRUTUS.--La raison?
CASSIUS.--La voici: il vaut mieux que l'ennemi nous cherche; par-là il
consumera ses ressources, fatiguera ses soldats, et se nuira ainsi à
lui-même; tandis que nous, qui n'aurons pas changé de place, nous nous
trouverons pleins de repos, entiers et prêts à tout.
BRUTUS.--De bonnes raisons doivent nécessairement céder à de meilleures.
Les peuples qui sont entre Philippes et ce camp ne sont contenus que
par une affection forcée, car ils ne nous ont accordé qu'à regret des
subsides. L'ennemi, en traversant leur pays, complétera chez eux ses
troupes; il s'avancera rafraîchi, recruté et plein d'un nouveau courage,
avantages que nous lui interceptons si nous allons le rencontrer à
Philippes, tenant ces peuples sur nos derrières.
CASSIUS.--Mon bon frère, écoutez-moi.
BRUTUS.--Permettez; il faut de plus faire attention à ceci. Nous savons
à présent le compte de nos amis jusqu'au dernier. Nos légions sont
complètes; notre cause est mûre; de jour en jour l'ennemi s'élève;
tandis que nous, arrivés à notre plus haut période, nous sommes près de
décliner. Les affaires humaines ont leurs marées, qui, saisies au moment
du flux, conduisent à la fortune; l'occasion manquée, tout le voyage de
la vie se poursuit au milieu des bas-fonds et des misères. En ce moment,
la mer est pleine et nous sommes à flot: il faut prendre le courant
tandis qu'il nous est favorable, ou perdre toutes nos chances.
CASSIUS.--Eh bien! vous le voulez, marchez. Nous vous accompagnerons et
nous irons les trouver à Philippes.
BRUTUS.--Les heures les plus profondes de la nuit sont insensiblement
arrivées sur notre entretien, et la nature doit obéir à la nécessité à
laquelle nous ne concéderons qu'un peu de repos. Il ne nous reste rien
de plus à dire?
CASSIUS.--Rien de plus. Bonne nuit. Demain de grand matin nous serons
prêts et en marche.
(Entre Lucius.)
BRUTUS.--Lucius, ma robe.--Adieu, digne Messala.--Bonne nuit,
Titinius.--Noble, noble Cassius, bonne nuit et bon repos.
CASSIUS.--O mon cher frère, elle a bien mal commencé, cette nuit.--Que
jamais semblable discorde ne se mette entre nos âmes! Ne le permets pas,
Brutus.
BRUTUS.--Tout est bien.
CASSIUS.--Bonne nuit, mon maître.
BRUTUS.--Bonne nuit, mon bon frère.
TITINIUS ET MESSALA.--Bonne nuit, Brutus, notre maître à tous.
BRUTUS.--Adieu, tous. (_Cassius, Titinius et Messala se
retirent._--_Rentre Lucius, avec la robe de Brutus._)--Donne-moi cette
robe. Où est ton instrument?
LUCIUS.--Ici dans la tente.
BRUTUS.--Tu réponds d'une voix assoupie. Pauvre garçon, je ne t'en
fais point un reproche, tu es harassé de veilles. Appelle Claudius et
quelques autres de mes gens: je veux qu'ils restent là; ils dormiront
sur des coussins dans ma tente.
LUCIUS.--Varron! Claudius!
(Entrent Varron et Claudius.)
VARRON.--Appelez-vous, mon seigneur?
BRUTUS.--Je vous prie, mes amis, couchez et dormez dans ma tente: il est
possible que je vous éveille bientôt pour porter quelque message à mon
frère Cassius.
VARRON.--Permettez-nous de rester debout, seigneur, et de veiller en
attendant vos ordres.
BRUTUS.--Non, je ne veux pas que vous veilliez; couchez-vous, mes amis.
Il peut se faire que je change de pensée.--Vois, Lucius, voici le livre
que j'ai tant cherché; je l'avais mis dans la poche de ma robe.
(Les serviteurs se couchent.)
LUCIUS.--J'étais bien sûr que vous ne me l'aviez pas donné, seigneur.
BRUTUS.--Excuse-moi, mon bon garçon, je suis sujet à oublier.--Peux-tu
tenir ouverts un moment tes yeux appesantis, et jouer sur ton instrument
un air ou deux?
LUCIUS.--Oui, mon seigneur, si cela vous fait plaisir.
BRUTUS.--J'en serai bien aise, mon garçon. Je te fatigue trop, mais tu
as bonne volonté.
LUCIUS.--C'est mon devoir, seigneur.
BRUTUS.--Je ne devrais pas étendre tes devoirs au delà de tes forces. Je
sais qu'un jeune sang demande son temps de sommeil.
LUCIUS.--J'ai dormi, mon seigneur.
BRUTUS.--Tu as bien fait, et tu dormiras encore: je ne te retiendrai
pas longtemps. Si je vis, je te ferai du bien. (_Musique accompagnée de
chant._) C'est un chant à endormir. O sommeil meurtrier! tu appesantis
donc ta massue de plomb sur ce garçon qui te jouait un air! Honnête
serviteur, dors bien; je ne veux pas te faire le tort de t'éveiller.
Si tu laisses tomber ta tête, tu briseras ton instrument: je vais te
l'ôter, et bonne nuit, mon bon garçon.--Voyons, voyons; n'ai-je pas
plié le feuillet en quittant ma lecture? C'est ici, je crois. (_ Il
s'assied_) Que ce flambeau éclaire mal! (_Entre l'ombre de Jules
César_.) Ah! qui entre ici? C'est apparemment la faiblesse de mes yeux
qui produit cette horrible vision!--Il s'avance sur moi!--Es-tu quelque
chose? es-tu quelque dieu, quelque ange ou quelque démon, toi qui glaces
mon sang et fais dresser mes cheveux? Parle-moi, qu'es-tu?
L'OMBRE DE CÉSAR.--Ton mauvais génie, Brutus.
BRUTUS.--Pourquoi viens-tu?
L'OMBRE DE CÉSAR.--Pour te dire que tu me verras à Philippes.
BRUTUS.--A la bonne heure. Je te reverrai donc encore?
L'OMBRE DE CÉSAR.--Oui, à Philippes.
BRUTUS.--Eh bien! je te reverrai à Philippes. (_L'ombre disparaît.)_
Quand je retrouvais mon courage, tu t'évanouis: mauvais génie, j'aurais
voulu t'entretenir plus longtemps.--Garçon! Lucius! Varron! Claudius!
amis! éveillez-vous. Claudius!
LUCIUS.--Il y a des cordes fausses, mon seigneur.
BRUTUS.--Il croit être encore à son instrument.--Lucius, réveille-toi.
LUCIUS.--Mon seigneur.
BRUTUS.--Est-ce un songe, Lucius, qui t'a fait pousser ce cri?
LUCIUS.--Seigneur, je ne crois pas avoir crié.
BRUTUS.--Oui, tu as crié.--As-tu vu quelque chose?
LUCIUS.--Rien, mon seigneur.
BRUTUS.--Rendors-toi, Lucius!--Allons, Claudius; et toi mon ami,
éveille-toi.
VARRON.--Seigneur.
CLAUDIUS.--Seigneur.
BRUTUS.--Pourquoi donc, je vous en prie, avez-vous tous deux crié dans
votre sommeil?
VARRON ET CLAUDIUS.--Nous, seigneur?
BRUTUS.--Oui, vous. Avez-vous vu quelque chose?
VARRON.--Non, mon seigneur, je n'ai rien vu.
CLAUDIUS.--Ni moi, mon seigneur.
BRUTUS.--Allez, saluez de ma part mon frère Cassius: dites-lui qu'il
mette de bonne heure ses troupes en marche; nous le suivrons.
VARRON ET CLAUDIUS.--Vous serez obéi, mon seigneur.
(Ils sortent.)