L'intérieur de la tente de Brutus.--Lucius et Titinius à une certaine
distance.
_Entrent_ BRUTUS ET CASSIUS.
CASSIUS.--Que vous ayez des torts envers moi, cela est manifeste en
ceci: vous avez condamné et noté Lucius Pella[43] pour s'être ici laissé
corrompre par les Sardiens, et n'avez ainsi tenu aucun compte des
lettres que je vous écrivais en sa faveur parce que je le connaissais.
[Note 43: Ce ne fut que le lendemain de cette querelle que Brutus
_condamna judiciellement en public, et nota d'infamie Lucius Pella_,
ce qui «dépleut merveilleusement à Cassius, à cause que peu de jours
auparavant avoit seulement admonesté de paroles en privé, deux de ses
amis atteincts et convaincus de mesmes crimes, et en public, les avoit
absouts, et ne laissoit pas de les employer et de s'en servir comme
devant. PLUTARQUE, _Vie de Brutus_.]
BRUTUS.--C'était vous faire tort à vous-même que d'écrire pour une
pareille affaire.
CASSIUS.--Dans le temps où nous sommes, il n'est pas à propos que la
plus légère faute entraîne ainsi ses conséquences.
BRUTUS.--Mais vous, Cassius, vous-même, souffrez que je vous le dise:
on vous reproche d'avoir une main avide, de trafiquer des emplois qui
dépendent de vous, et de les vendre pour de l'or à des hommes sans
mérite.
CASSIUS.--Moi une main avide!.... Vous savez bien que vous êtes Brutus
lorsque vous me parlez ainsi; ou, par les dieux, ce discours eût été
pour vous le dernier.
BRUTUS.--La corruption s'honore ainsi du nom de Cassius, et le châtiment
est obligé de cacher sa tête.
CASSIUS.--Le châtiment!
BRUTUS.--Souvenez-vous du mois de mars, souvenez-vous des ides de mars.
Le sang du grand César ne coula-t-il pas au nom de la justice? Parmi
ceux qui portèrent la main sur lui, quel était le scélérat qui l'eût
poignardé pour une autre cause que la justice? Quoi! nous qui n'avons
frappé le premier homme de l'Univers que pour avoir protégé des voleurs,
nous souillerons aujourd'hui nos doigts de présents infâmes? nous
vendrons la magnifique carrière qu'ouvrent les honneurs les plus élevés,
nous la vendrons pour cette poignée de vils métaux que peut contenir ma
main? J'aimerais mieux être un chien et aboyer à la lune, que d'être un
pareil Romain.
CASSIUS.--Brutus, ne vous mêlez pas de me gourmander, je ne l'endurerai
point: vous vous oubliez vous-même; vous me poussez à bout. Je suis un
soldat, moi, plus ancien que vous dans le métier, plus capable que vous
de faire des conditions.
BRUTUS.--Allons donc! vous ne l'êtes nullement, Cassius.
CASSIUS.--Je le suis.
BRUTUS.--Je vous dis que vous ne l'êtes pas.
CASSIUS.--Ne continuez pas à m'irriter ainsi, ou je m'oublierai. Songez
à votre vie; ne me tentez pas davantage.
BRUTUS.--Laissez-moi, homme sans consistance.
CASSIUS.--Est-il possible?
BRUTUS.--Écoutez-moi, car je veux parler. Suis-je obligé de laisser un
libre cours à votre fougueuse colère? Serai-je effrayé parce qu'un fou
me regarde?
CASSIUS.--O dieux! O dieux! me faudra-t-il endurer tout cela?
BRUTUS.--Oui, tout cela, et plus encore. Agitez-vous jusqu'à ce que
votre coeur orgueilleux en éclate. Allez montrer à vos esclaves combien
vous êtes colérique, et faire trembler vos vilains. Faudra-t-il que je
m'écarte? Faudra-t-il que je vous observe? Faudra-t-il que je subisse
en rampant les caprices de votre humeur maussade? Par les dieux, vous
dévorerez tout le fiel de votre bile, dussiez-vous en crever, car
désormais je veux que vos accès de fureur servent à m'égayer, oui, à me
faire rire.
CASSIUS.--Quoi! nous en sommes là!
BRUTUS.--Vous dites que vous êtes un meilleur soldat, faites-le voir;
justifiez votre bravade, et ce sera me faire un vrai plaisir. Je
serai bien aise, pour mon compte, de m'instruire à l'école des hommes
supérieurs.
CASSIUS.--Vous me faites injure sur tous les points; vous me faites
injure, Brutus! J'ai dit un plus ancien soldat, et non un meilleur.
Ai-je dit meilleur?
BRUTUS.--Quand vous l'auriez dit, peu m'importe.
CASSIUS.--César, lorsqu'il vivait, n'eût pas osé m'irriter à ce point.
BRUTUS.--Paix, paix; vous n'auriez pas osé le provoquer ainsi.
CASSIUS.--Je n'eusse pas osé?
BRUTUS.--Non.
CASSIUS.--Quoi! pas osé le provoquer?
BRUTUS.--Non, sur votre vie, vous ne l'eussiez pas osé.
CASSIUS.--Ne présumez pas trop de mon amitié; je pourrais faire ce
qu'après je serais fâché d'avoir fait.
BRUTUS.--Vous l'avez fait ce que vous devriez être fâché d'avoir fait.
Cassius, il n'y a point pour moi de terreur dans vos menaces; je suis
si solidement armé de ma probité, qu'elles passent près de moi comme le
vain souffle du vent, sans que j'y fasse attention. Je vous ai envoyé
demander quelques sommes d'or que vous m'avez refusées; car moi, je ne
puis me procurer d'argent par d'indignes moyens. Par le ciel, j'aimerais
mieux monnayer mon coeur, et livrer chaque goutte de mon sang pour en
faire des drachmes que d'extorquer, par des voies illégitimes, de la
main durcie des paysans, leur misérable portion de vil métal. Je vous ai
envoyé demander de l'or pour payer mes légions; vous me l'avez refusé.
Cette action était-elle de Cassius? Quand Marcus Brutus deviendra assez
sordide pour tenir sous clé ces misérables jetons et les interdire à ses
amis, soyez prêts, vous dieux, à le réduire en cendres.
CASSIUS.--Je ne vous ai point refusé.
BRUTUS.--Mais si.
CASSIUS.--Je ne l'ai pas fait.--Celui qui vous a rapporté ma réponse
n'était qu'un imbécile.--Brutus a déchiré mon coeur. Un ami devrait
supporter les faiblesses de son ami; mais Brutus exagère les miennes.
BRUTUS.--Non, en vérité, tant que vous m'en faites ressentir l'effet.
CASSIUS.--Vous ne m'aimez point.
BRUTUS.--Je n'aime point vos défauts.
CASSIUS.--De pareils défauts, l'oeil d'un ami ne les verrait jamais.
BRUTUS.--L'oeil d'un flatteur ne voudrait pas les voir, fussent-ils
aussi énormes que le haut Olympe.
CASSIUS.--Viens, Antoine; jeune Octave, viens. Vengez-vous sur Cassius
seul; Cassius est las du monde: haï d'un homme qu'il aime, insulté par
son frère, maltraité comme un esclave, tous ses défauts remarqués,
enregistrés, étudiés, appris par coeur pour me les jeter au visage. Oh!
mes larmes pourraient tant couler que d'anéantir mon courage. Tiens,
voilà mon poignard, et voici mon sein nu, et dedans est un coeur plus
précieux que les mines de Plutus, plus riche que l'or. Si tu es un
Romain, arrache-le: moi qui te refusai de l'or, je t'offre mon coeur;
frappe comme tu frappais César, car je sais que, lors même que tu l'as
le plus haï, tu l'aimais plus encore que tu n'aimas jamais Cassius.
BRUTUS.--Mettez votre poignard dans son fourreau; emportez-vous quand
vous voudrez, je vous en laisserai entière liberté. Faites ce que vous
voudrez; d'une action honteuse je dirai: c'est son humeur. O Cassius,
vous êtes attelé avec un agneau qui porte en lui la colère comme le
caillou porte le feu: le plus grand effort en fait apparaître une rapide
étincelle, et aussitôt il est refroidi.
CASSIUS.--Cassius a-t-il vécu jusqu'ici pour ne fournir à son Brutus que
des sujets de gaieté et des occasions de rire quand il est triste et mal
disposé?
BRUTUS.--Quand j'ai parlé ainsi, j'étais mal disposé moi-même.
CASSIUS.--Vous en convenez? Donnez-moi votre main.
BRUTUS.--Et aussi mon coeur.
CASSIUS.--O Brutus!
BRUTUS.--Eh bien! quoi?
CASSIUS.--N'avez-vous pas assez de tendresse pour me supporter quand
cette humeur fougueuse, que je tiens de ma mère, me fait tout oublier?
BRUTUS.--Oui, Cassius; et désormais quand vous vous emporterez contre
votre Brutus, il pensera que c'est votre mère qui gronde, et il vous
laissera faire.
(Bruit derrière le théâtre.)
LE POËTE (_derrière le théâtre_).--Laissez-moi entrer, je veux voir les
généraux: il y a de la discorde entre eux; il n'est pas prudent de les
laisser seuls.
LUCIUS (_derrière le théâtre_).--Vous ne pénétrerez point jusqu'à eux.
LE POËTE (_derrière le théâtre_).--Rien ne peut m'arrêter que la mort.
(Entre le poëte.)
CASSIUS.--Qu'est-ce que c'est? de quoi s'agit-il?
LE POËTE.--Quelle honte à vous, généraux! que prétendez-vous?
Aimez-vous; soyez amis comme doivent l'être deux hommes tels que vous:
j'ai vu, soyez-en sûrs, plus d'années que vous[44].
[Note 44: Imitation de ce vers d'Homère:
[Grec: Alla pithesth amphô de neôterô eston emeio].
Ce personnage n'était pas un poëte, mais un cynique nommé Marcus
Faonius, «qui avait été, par manière de dire, amoureux de Caton en
son vivant, et se mêlait de contrefaire le philosophe, non tant avec
discours et raison qu'avec une impétuosité et une furieuse et passionnée
affection.» PLUTARQUE, _Vie de Brutus_.]
CASSIUS.--Ah! ah! ah! que ce cynique fait de mauvais vers.
BRUTUS.--Sortez d'ici, faquin, insolent; hors d'ici!
CASSIUS.--Ne vous fâchez pas, Brutus; c'est sa manière.
BRUTUS.--J'apprendrai à me faire à ses manières quand il apprendra à
choisir son temps. Qu'a-t-on besoin à l'armée de ces sots faiseurs de
vers? Hors d'ici, compagnon.
CASSIUS.--Allons, allons, va-t'en.
(Le poëte sort.)
(Entrent Lucilius et Titinius.)
BRUTUS.--Lucilius et Titinius, commandez aux chefs de préparer le
logement de leurs troupes pour cette nuit.
CASSIUS.--Revenez ensuite sur-le-champ tous les deux, et amenez avec
vous Messala.
(Lucilius et Titinius sortent.)
BRUTUS.--Lucius, une coupe de vin.
CASSIUS.--Je n'aurais pas cru que vous fussiez capable de tant de
colère.
BRUTUS.--O Cassius, je suis accablé de bien des chagrins.
CASSIUS.--Vous ne faites pas usage de votre philosophie, si vous laissez
votre âme ouverte aux maux accidentels.
BRUTUS.--Nul homme ne supporte mieux la douleur. Porcia est morte[45].
[Note 45: Nicolaüs le Philosophe et Valère Médime placent la mort
de Porcia après celle de Brutus, et l'attribuent à la douleur de cette
perte. «Toutefois, dit Plutarque, on trouve une lettre missive de Brutus
à ses amis, par laquelle il se plaint de leur nonchalance d'avoir tenu
si peu de compte de sa femme, qu'elle avoit mieux aimé mourir que de
languir plus longtemps malade. Ainsi sembleroit-il que ce philosophe
n'auroit pas bien cogneu le temps, car l'épistre, au moins si elle est
véritablement de Brutus, donne assez à entendre la maladie et l'amour
de cette dame, et aussi la manière de sa mort.» PLUTARQUE, _Vie de
Brutus_.]