SCÈNE III

L'intérieur de la tente de Brutus.--Lucius et Titinius à une certaine

distance.

_Entrent_ BRUTUS ET CASSIUS.

CASSIUS.--Que vous ayez des torts envers moi, cela est manifeste en

ceci: vous avez condamné et noté Lucius Pella[43] pour s'être ici laissé

corrompre par les Sardiens, et n'avez ainsi tenu aucun compte des

lettres que je vous écrivais en sa faveur parce que je le connaissais.

[Note 43: Ce ne fut que le lendemain de cette querelle que Brutus

_condamna judiciellement en public, et nota d'infamie Lucius Pella_,

ce qui «dépleut merveilleusement à Cassius, à cause que peu de jours

auparavant avoit seulement admonesté de paroles en privé, deux de ses

amis atteincts et convaincus de mesmes crimes, et en public, les avoit

absouts, et ne laissoit pas de les employer et de s'en servir comme

devant. PLUTARQUE, _Vie de Brutus_.]

BRUTUS.--C'était vous faire tort à vous-même que d'écrire pour une

pareille affaire.

CASSIUS.--Dans le temps où nous sommes, il n'est pas à propos que la

plus légère faute entraîne ainsi ses conséquences.

BRUTUS.--Mais vous, Cassius, vous-même, souffrez que je vous le dise:

on vous reproche d'avoir une main avide, de trafiquer des emplois qui

dépendent de vous, et de les vendre pour de l'or à des hommes sans

mérite.

CASSIUS.--Moi une main avide!.... Vous savez bien que vous êtes Brutus

lorsque vous me parlez ainsi; ou, par les dieux, ce discours eût été

pour vous le dernier.

BRUTUS.--La corruption s'honore ainsi du nom de Cassius, et le châtiment

est obligé de cacher sa tête.

CASSIUS.--Le châtiment!

BRUTUS.--Souvenez-vous du mois de mars, souvenez-vous des ides de mars.

Le sang du grand César ne coula-t-il pas au nom de la justice? Parmi

ceux qui portèrent la main sur lui, quel était le scélérat qui l'eût

poignardé pour une autre cause que la justice? Quoi! nous qui n'avons

frappé le premier homme de l'Univers que pour avoir protégé des voleurs,

nous souillerons aujourd'hui nos doigts de présents infâmes? nous

vendrons la magnifique carrière qu'ouvrent les honneurs les plus élevés,

nous la vendrons pour cette poignée de vils métaux que peut contenir ma

main? J'aimerais mieux être un chien et aboyer à la lune, que d'être un

pareil Romain.

CASSIUS.--Brutus, ne vous mêlez pas de me gourmander, je ne l'endurerai

point: vous vous oubliez vous-même; vous me poussez à bout. Je suis un

soldat, moi, plus ancien que vous dans le métier, plus capable que vous

de faire des conditions.

BRUTUS.--Allons donc! vous ne l'êtes nullement, Cassius.

CASSIUS.--Je le suis.

BRUTUS.--Je vous dis que vous ne l'êtes pas.

CASSIUS.--Ne continuez pas à m'irriter ainsi, ou je m'oublierai. Songez

à votre vie; ne me tentez pas davantage.

BRUTUS.--Laissez-moi, homme sans consistance.

CASSIUS.--Est-il possible?

BRUTUS.--Écoutez-moi, car je veux parler. Suis-je obligé de laisser un

libre cours à votre fougueuse colère? Serai-je effrayé parce qu'un fou

me regarde?

CASSIUS.--O dieux! O dieux! me faudra-t-il endurer tout cela?

BRUTUS.--Oui, tout cela, et plus encore. Agitez-vous jusqu'à ce que

votre coeur orgueilleux en éclate. Allez montrer à vos esclaves combien

vous êtes colérique, et faire trembler vos vilains. Faudra-t-il que je

m'écarte? Faudra-t-il que je vous observe? Faudra-t-il que je subisse

en rampant les caprices de votre humeur maussade? Par les dieux, vous

dévorerez tout le fiel de votre bile, dussiez-vous en crever, car

désormais je veux que vos accès de fureur servent à m'égayer, oui, à me

faire rire.

CASSIUS.--Quoi! nous en sommes là!

BRUTUS.--Vous dites que vous êtes un meilleur soldat, faites-le voir;

justifiez votre bravade, et ce sera me faire un vrai plaisir. Je

serai bien aise, pour mon compte, de m'instruire à l'école des hommes

supérieurs.

CASSIUS.--Vous me faites injure sur tous les points; vous me faites

injure, Brutus! J'ai dit un plus ancien soldat, et non un meilleur.

Ai-je dit meilleur?

BRUTUS.--Quand vous l'auriez dit, peu m'importe.

CASSIUS.--César, lorsqu'il vivait, n'eût pas osé m'irriter à ce point.

BRUTUS.--Paix, paix; vous n'auriez pas osé le provoquer ainsi.

CASSIUS.--Je n'eusse pas osé?

BRUTUS.--Non.

CASSIUS.--Quoi! pas osé le provoquer?

BRUTUS.--Non, sur votre vie, vous ne l'eussiez pas osé.

CASSIUS.--Ne présumez pas trop de mon amitié; je pourrais faire ce

qu'après je serais fâché d'avoir fait.

BRUTUS.--Vous l'avez fait ce que vous devriez être fâché d'avoir fait.

Cassius, il n'y a point pour moi de terreur dans vos menaces; je suis

si solidement armé de ma probité, qu'elles passent près de moi comme le

vain souffle du vent, sans que j'y fasse attention. Je vous ai envoyé

demander quelques sommes d'or que vous m'avez refusées; car moi, je ne

puis me procurer d'argent par d'indignes moyens. Par le ciel, j'aimerais

mieux monnayer mon coeur, et livrer chaque goutte de mon sang pour en

faire des drachmes que d'extorquer, par des voies illégitimes, de la

main durcie des paysans, leur misérable portion de vil métal. Je vous ai

envoyé demander de l'or pour payer mes légions; vous me l'avez refusé.

Cette action était-elle de Cassius? Quand Marcus Brutus deviendra assez

sordide pour tenir sous clé ces misérables jetons et les interdire à ses

amis, soyez prêts, vous dieux, à le réduire en cendres.

CASSIUS.--Je ne vous ai point refusé.

BRUTUS.--Mais si.

CASSIUS.--Je ne l'ai pas fait.--Celui qui vous a rapporté ma réponse

n'était qu'un imbécile.--Brutus a déchiré mon coeur. Un ami devrait

supporter les faiblesses de son ami; mais Brutus exagère les miennes.

BRUTUS.--Non, en vérité, tant que vous m'en faites ressentir l'effet.

CASSIUS.--Vous ne m'aimez point.

BRUTUS.--Je n'aime point vos défauts.

CASSIUS.--De pareils défauts, l'oeil d'un ami ne les verrait jamais.

BRUTUS.--L'oeil d'un flatteur ne voudrait pas les voir, fussent-ils

aussi énormes que le haut Olympe.

CASSIUS.--Viens, Antoine; jeune Octave, viens. Vengez-vous sur Cassius

seul; Cassius est las du monde: haï d'un homme qu'il aime, insulté par

son frère, maltraité comme un esclave, tous ses défauts remarqués,

enregistrés, étudiés, appris par coeur pour me les jeter au visage. Oh!

mes larmes pourraient tant couler que d'anéantir mon courage. Tiens,

voilà mon poignard, et voici mon sein nu, et dedans est un coeur plus

précieux que les mines de Plutus, plus riche que l'or. Si tu es un

Romain, arrache-le: moi qui te refusai de l'or, je t'offre mon coeur;

frappe comme tu frappais César, car je sais que, lors même que tu l'as

le plus haï, tu l'aimais plus encore que tu n'aimas jamais Cassius.

BRUTUS.--Mettez votre poignard dans son fourreau; emportez-vous quand

vous voudrez, je vous en laisserai entière liberté. Faites ce que vous

voudrez; d'une action honteuse je dirai: c'est son humeur. O Cassius,

vous êtes attelé avec un agneau qui porte en lui la colère comme le

caillou porte le feu: le plus grand effort en fait apparaître une rapide

étincelle, et aussitôt il est refroidi.

CASSIUS.--Cassius a-t-il vécu jusqu'ici pour ne fournir à son Brutus que

des sujets de gaieté et des occasions de rire quand il est triste et mal

disposé?

BRUTUS.--Quand j'ai parlé ainsi, j'étais mal disposé moi-même.

CASSIUS.--Vous en convenez? Donnez-moi votre main.

BRUTUS.--Et aussi mon coeur.

CASSIUS.--O Brutus!

BRUTUS.--Eh bien! quoi?

CASSIUS.--N'avez-vous pas assez de tendresse pour me supporter quand

cette humeur fougueuse, que je tiens de ma mère, me fait tout oublier?

BRUTUS.--Oui, Cassius; et désormais quand vous vous emporterez contre

votre Brutus, il pensera que c'est votre mère qui gronde, et il vous

laissera faire.

(Bruit derrière le théâtre.)

LE POËTE (_derrière le théâtre_).--Laissez-moi entrer, je veux voir les

généraux: il y a de la discorde entre eux; il n'est pas prudent de les

laisser seuls.

LUCIUS (_derrière le théâtre_).--Vous ne pénétrerez point jusqu'à eux.

LE POËTE (_derrière le théâtre_).--Rien ne peut m'arrêter que la mort.

(Entre le poëte.)

CASSIUS.--Qu'est-ce que c'est? de quoi s'agit-il?

LE POËTE.--Quelle honte à vous, généraux! que prétendez-vous?

Aimez-vous; soyez amis comme doivent l'être deux hommes tels que vous:

j'ai vu, soyez-en sûrs, plus d'années que vous[44].

[Note 44: Imitation de ce vers d'Homère:

[Grec: Alla pithesth amphô de neôterô eston emeio].

Ce personnage n'était pas un poëte, mais un cynique nommé Marcus

Faonius, «qui avait été, par manière de dire, amoureux de Caton en

son vivant, et se mêlait de contrefaire le philosophe, non tant avec

discours et raison qu'avec une impétuosité et une furieuse et passionnée

affection.» PLUTARQUE, _Vie de Brutus_.]

CASSIUS.--Ah! ah! ah! que ce cynique fait de mauvais vers.

BRUTUS.--Sortez d'ici, faquin, insolent; hors d'ici!

CASSIUS.--Ne vous fâchez pas, Brutus; c'est sa manière.

BRUTUS.--J'apprendrai à me faire à ses manières quand il apprendra à

choisir son temps. Qu'a-t-on besoin à l'armée de ces sots faiseurs de

vers? Hors d'ici, compagnon.

CASSIUS.--Allons, allons, va-t'en.

(Le poëte sort.)

(Entrent Lucilius et Titinius.)

BRUTUS.--Lucilius et Titinius, commandez aux chefs de préparer le

logement de leurs troupes pour cette nuit.

CASSIUS.--Revenez ensuite sur-le-champ tous les deux, et amenez avec

vous Messala.

(Lucilius et Titinius sortent.)

BRUTUS.--Lucius, une coupe de vin.

CASSIUS.--Je n'aurais pas cru que vous fussiez capable de tant de

colère.

BRUTUS.--O Cassius, je suis accablé de bien des chagrins.

CASSIUS.--Vous ne faites pas usage de votre philosophie, si vous laissez

votre âme ouverte aux maux accidentels.

BRUTUS.--Nul homme ne supporte mieux la douleur. Porcia est morte[45].

[Note 45: Nicolaüs le Philosophe et Valère Médime placent la mort

de Porcia après celle de Brutus, et l'attribuent à la douleur de cette

perte. «Toutefois, dit Plutarque, on trouve une lettre missive de Brutus

à ses amis, par laquelle il se plaint de leur nonchalance d'avoir tenu

si peu de compte de sa femme, qu'elle avoit mieux aimé mourir que de

languir plus longtemps malade. Ainsi sembleroit-il que ce philosophe

n'auroit pas bien cogneu le temps, car l'épistre, au moins si elle est

véritablement de Brutus, donne assez à entendre la maladie et l'amour

de cette dame, et aussi la manière de sa mort.» PLUTARQUE, _Vie de

Brutus_.]

Jules César · 第 33 / 42 题