Bien que Roger n'eût plus à attendre Corysandre, il n'avait pas voulu,
cependant, obéir aux prescriptions de Harly et quitter Paris.
Au lieu de chercher le calme et la tranquillité qui lui eussent permis
de se soigner, il s'était lancé à corps perdu dans la vie fiévreuse qui
avait été celle des premières années de sa jeunesse. Après une longue
disparition le monde qui s'amuse l'avait retrouvé partout où il y avait
un plaisir à prendre et où il était de bon ton de se montrer: au Bois,
chaque jour, quelque temps qu'il fît, montant un cheval brillant ou dans
une voiture qui attirait les regards des connaisseurs; aux courses,
si éloignées qu'elles fussent dans la banlieue de Paris; à toutes les
premières représentations, si tard qu'elles finissent; dans tous les
petits théâtres à la mode, si enfumés, si étouffants qu'ils fussent. Où
qu'on allât et toujours au premier rang, avec quelques amis, Mautravers,
Sermizelles, le prince de Kappel, tantôt l'un, tantôt l'autre, car
ils étaient obligés de se relayer pour le suivre, eux solides et bien
portants, on était sûr d'apercevoir sa tête pâle aux joues creuses, aux
yeux ardents qui, se promenant partout, sur toutes choses et sur tous
indifféremment, ne trahissaient que l'ennui, le dégoût ou la raillerie.
Chaque matin Harly venait le voir et avant tout il l'interrogeait sur sa
journée de la veille.
--A quelle heure êtes-vous rentré cette nuit?
--A trois heures.
--C'est fou.
--Mais non, c'est sage. Pourquoi voulez-vous que je rentre? Pour ne pas
dormir, pour réfléchir, pour songer; le bruit m'occupe.
--Au moins vous êtes-vous amusé?
--Je ne m'amuse pas; je m'étourdis, je m'use, je me fatigue.
--Vous vous tuez.
--Qu'importe. Mais, je vous en prie, ne parlons pas médecine: nous ne
nous entendons pas; il me peine d'être en dissentiment avec vous que
j'aime comme ami, mais que je crains comme médecin.
Il dit ces derniers mots avec une énergie voulue et comme avec une
intention.
--Ce que vous me dites là est grave pour moi, car si vous ne voulez pas
faire ce que je vous ordonne je suis obligé de me retirer.... Oh! comme
médecin, non comme ami.
Roger garda le silence un moment:
--Eh bien, dit-il, donnez-moi un de vos confrères, celui que vous
appelleriez si vous étiez malade; je ne veux pas de cause de division
entre nous; je vous aime trop.
S'il ne s'était pas laissé soigner par Harly, il n'avait pas été plus
docile avec le médecin que celui-ci lui avait donné, et ce fut seulement
quand il fut abattu tout à fait sur son lit, sans forces, qu'il s'arrêta
et se livra à son nouveau médecin.
Ceux qui avaient été ses compagnons de plaisir furent presque tous ses
compagnons de douleur. Du jour où il fut obligé de garder la chambre, il
vit arriver chez lui ses anciens amis: Mautravers, le prince de Kappel,
Sermizelles, Montrévault, Savine, et aussi les femmes de son monde:
Cara, Balbine, Raphaëlle. On se donnait rendez-vous chez lui pour
déjeuner, dîner ou souper, et sa cuisine, qui n'avait jamais vu une
casserole, fut garnie de tous les ustensiles que pouvait désirer le
cordon bleu le plus exigeant.
Quand il était en état de se mettre à table, l'on déjeunait ou l'on
dînait avec lui; quand il était souffrant ou quand il dormait, on se
faisait servir comme s'il avait été là. Bernard prenait soin seulement
de tenir fermées les portes du salon, de façon à ce que le tapage de la
salle à manger n'arrivât pas jusqu'à la chambre à coucher; on causait,
on riait, et de temps en temps on le plaignait:--Pauvre petit
duc.--Chut, s'il nous entendait.--C'est vrai.--Et l'on recommençait à
plaisanter et à s'amuser, pour ne pas l'inquiéter. Bien souvent, après
le déjeuner ou après le souper, on remplaçait la nappe blanche par un
tapis en drap vert et une partie de la journée ou de la nuit on restait
là à jouer; les hommes arrivaient en sortant de leur cercle, les femmes
après que le théâtre était fini, si elles n'avaient rien de mieux à
faire; c'était une maison qu'on avait la certitude de trouver toujours
ouverte, avec table servie, ce qui est commode.
Si Roger se réveillait, on allait lui faire une visite à tour de rôle,
courte pour ne pas le fatiguer, et l'on revenait bien vite prendre
sa place devant la nappe ou le tapis vert. Quand les portes
s'entrouvraient, de son lit il entendait le cliquetis de la vaisselle et
de l'argenterie, ou le tintement des louis; il s'informait des noms de
ceux ou celles qui étaient là, et il faisait appeler ceux ou celles
qu'il voulait voir, les renvoyant sans colère lorsqu'il les trouvait
impatients d'aller finir le morceau servi dans leur assiette ou la
partie commencée.
Seules ses matinées étaient solitaires, car c'était le moment du sommeil
pour tous et pour toutes. Il est vrai que pour lui c'était le moment des
tristes réflexions qui suivent ordinairement une nuit de fièvre; mais
après lui avoir donné la journée ou la soirée, il n'était que juste de
prendre le matin pour dormir. Pour le soigner et l'égayer, devait-on se
rendre malade?
Un matin qu'il sommeillait à moitié, il entendit un bruit de pas sur le
tapis; mais il n'y prit pas attention, croyant que c'était la garde
de jour qui venait relever la garde de nuit. Tout à coup un fracas de
verrerie lui fit brusquement tourner la tête pour voir qui venait de
renverser cette verrerie, et il aperçut au milieu de la chambre, se
tenant sur la pointe des pieds sans oser avancer ou reculer, son ancien
professeur Crozat.
--Eh quoi! c'est vous, mon cher Crozat?
--Excusez-moi, je ne voulais pas faire de bruit?
--Et vous avez renversé le guéridon.
--Mon Dieu! oui, ça n'arrive qu'à moi, ces maladresses-là.
--Ce n'est rien; avancez et donnez-moi la main, que je vous dise combien
je suis content de vous voir.
--Vrai?
--En doutez-vous?
--Non, et c'est pour cela que je suis venu quand j'ai appris par Harly
que vous étiez malade, pour vous voir d'abord et puis pour me mettre
à votre disposition, vous faire la lecture, si cela peut vous être
agréable, écrire vos lettres.
--Merci, mon bon Crozat.
--Seulement je débute mal dans la chambre d'un malade.
D'un air piteux, il regarda les débris qui jonchaient le tapis.
--Ne vous inquiétez donc pas de cela. Dites-moi plutôt comment vous
allez. Parlez-moi du _Comte et de la Marquise_.
--Je viens de le transformer en opéra-comique pour un musicien influent
qui va le faire jouer... sûrement. Il est vrai que la musique nuira au
poème, mais que voulez-vous!
Crozat raconta les mésaventures de sa pièce. Cela fut long et dura
jusqu'au moment où Mautravers, qui était toujours le premier arrivé,
entra; alors il se retira.
Le lendemain, il revint à la même heure, et Roger le vit entrer portant
un livre sous son bras.
--Qu'est-ce que cela?
--L'_Odyssée_ en grec; j'ai pensé qu'après les journaux qui sont bien
vides, vous seriez peut-être satisfait que je vous fasse une bonne
lecture; alors j'ai apporté l'_Odyssée_, que nous n'avons pas eu le
temps de bien lire quand nous travaillions ensemble à Varages.
--En grec?
--Oh! je vais vous le traduire, bien entendu; parce que les traductions
imprimées sont ridicules.--Il ouvrit le volume--Ainsi si je vous dis,
comme dans toutes les traductions, que Télémaque «s'asseoit sur un siège
élégant», cela ne vous fait rien voir, car il y a vingt façons d'être
élégant pour un siège; tandis que si je traduis «sur un siège sculpté»,
vous voyez tout de suite ce siège. Le mot propre, il n'y a que cela.
Tout de suite il commença sa traduction; et ce fut seulement quand
Mautravers arriva qu'il ferma son livre et s'en alla.
--Ça vous amuse? demanda Mautravers à Roger d'un air méprisant.
--Lui, ça l'amuse, et moi ça me fait plaisir de lui laisser croire qu'il
me fait plaisir.
Mautravers se promit de rendre la place impossible à ce cuistre, de
façon à l'empêcher de revenir.
En effet il lui déplaisait qu'on entourât son ami, qu'il eût voulu être
le seul à soigner et à visiter.
Dans chaque personne qui venait il voyait un coureur d'héritage, et il
espérait bien, il voulait que la fortune du duc de Naurouse ou tout au
moins la plus grosse part de cette fortune fût pour lui. N'était-ce pas
tout naturel. Puisque Roger déshériterait sa famille, et puisque lui
Mautravers était son plus ancien ami? A qui laisser cette fortune, si
ce n'est à lui? Le prince de Kappel n'en avait pas besoin, Sermizelles
était impossible, Montrévault aussi, Savine encore plus, Harly était
incapable de recevoir en sa qualité de médecin; les femmes, Balbine,
Cara et même Raphaëlle, malgré son avidité et sa rouerie, ne
recueilleraient certainement qu'un souvenir. Lui seul pouvait hériter et
s'imposait au choix de Roger, qui avait si souvent exprimé sa volonté de
soustraire sa fortune aux Condrieu.
Il se croyait déjà si bien maître de cette fortune, qu'il veillait à ce
qu'il n'y eût pas trop de gaspillage dans la maison et même à ce qu'on
ne détériorât pas le mobilier.
En ces derniers temps, Roger avait renouvelé ce mobilier et il avait
apporté de Londres un meuble de chambre à coucher qui plaisait tout
particulièrement à Mautravers: l'étoffe des rideaux du lit et des
fenêtres, du canapé et des fauteuils était en satin bleu de ciel, à
grands dessins brochés camaïeu du gris au blanc; le bois des meubles
était en citronnier des Iles, d'un grain serré et poli dont la teinte
claire était relevée par des filets en acajou au-dessus desquels courait
une petite peinture mignarde qui faisait l'effet d'une marqueterie; le
tout était parfaitement harmonieux, d'une décoration correcte, bien
ordonnée, et les nuances du bois et de l'étoffe produisaient un effet
doux et gracieux.
C'était justement la fraîcheur et la douceur de ces nuances qui
inquiétaient Mautravers; il avait peur qu'on les défraîchit; il veillait
sur les visiteurs, les examinant de la tête aux pieds, surtout aux
pieds, et les jours de pluie il faisait des prodiges de diplomatie pour
qu'on ne s'assît pas sur ce satin. Si l'on n'était pas venu en voiture,
il se montrait impitoyable.
--Notre ami est bien fatigué, disait-il.
Son inquiétude alla si loin qu'un beau jour il apporta dans la chambre
deux chaises du cabinet de toilette: une pour lui et l'autre qu'il
trouvait toujours moyen d'offrir quand il était là et qu'il n'oubliait
jamais de placer au pied du lit quand il s'en allait.