XLI

Bien que Roger n'eût plus à attendre Corysandre, il n'avait pas voulu,

cependant, obéir aux prescriptions de Harly et quitter Paris.

Au lieu de chercher le calme et la tranquillité qui lui eussent permis

de se soigner, il s'était lancé à corps perdu dans la vie fiévreuse qui

avait été celle des premières années de sa jeunesse. Après une longue

disparition le monde qui s'amuse l'avait retrouvé partout où il y avait

un plaisir à prendre et où il était de bon ton de se montrer: au Bois,

chaque jour, quelque temps qu'il fît, montant un cheval brillant ou dans

une voiture qui attirait les regards des connaisseurs; aux courses,

si éloignées qu'elles fussent dans la banlieue de Paris; à toutes les

premières représentations, si tard qu'elles finissent; dans tous les

petits théâtres à la mode, si enfumés, si étouffants qu'ils fussent. Où

qu'on allât et toujours au premier rang, avec quelques amis, Mautravers,

Sermizelles, le prince de Kappel, tantôt l'un, tantôt l'autre, car

ils étaient obligés de se relayer pour le suivre, eux solides et bien

portants, on était sûr d'apercevoir sa tête pâle aux joues creuses, aux

yeux ardents qui, se promenant partout, sur toutes choses et sur tous

indifféremment, ne trahissaient que l'ennui, le dégoût ou la raillerie.

Chaque matin Harly venait le voir et avant tout il l'interrogeait sur sa

journée de la veille.

--A quelle heure êtes-vous rentré cette nuit?

--A trois heures.

--C'est fou.

--Mais non, c'est sage. Pourquoi voulez-vous que je rentre? Pour ne pas

dormir, pour réfléchir, pour songer; le bruit m'occupe.

--Au moins vous êtes-vous amusé?

--Je ne m'amuse pas; je m'étourdis, je m'use, je me fatigue.

--Vous vous tuez.

--Qu'importe. Mais, je vous en prie, ne parlons pas médecine: nous ne

nous entendons pas; il me peine d'être en dissentiment avec vous que

j'aime comme ami, mais que je crains comme médecin.

Il dit ces derniers mots avec une énergie voulue et comme avec une

intention.

--Ce que vous me dites là est grave pour moi, car si vous ne voulez pas

faire ce que je vous ordonne je suis obligé de me retirer.... Oh! comme

médecin, non comme ami.

Roger garda le silence un moment:

--Eh bien, dit-il, donnez-moi un de vos confrères, celui que vous

appelleriez si vous étiez malade; je ne veux pas de cause de division

entre nous; je vous aime trop.

S'il ne s'était pas laissé soigner par Harly, il n'avait pas été plus

docile avec le médecin que celui-ci lui avait donné, et ce fut seulement

quand il fut abattu tout à fait sur son lit, sans forces, qu'il s'arrêta

et se livra à son nouveau médecin.

Ceux qui avaient été ses compagnons de plaisir furent presque tous ses

compagnons de douleur. Du jour où il fut obligé de garder la chambre, il

vit arriver chez lui ses anciens amis: Mautravers, le prince de Kappel,

Sermizelles, Montrévault, Savine, et aussi les femmes de son monde:

Cara, Balbine, Raphaëlle. On se donnait rendez-vous chez lui pour

déjeuner, dîner ou souper, et sa cuisine, qui n'avait jamais vu une

casserole, fut garnie de tous les ustensiles que pouvait désirer le

cordon bleu le plus exigeant.

Quand il était en état de se mettre à table, l'on déjeunait ou l'on

dînait avec lui; quand il était souffrant ou quand il dormait, on se

faisait servir comme s'il avait été là. Bernard prenait soin seulement

de tenir fermées les portes du salon, de façon à ce que le tapage de la

salle à manger n'arrivât pas jusqu'à la chambre à coucher; on causait,

on riait, et de temps en temps on le plaignait:--Pauvre petit

duc.--Chut, s'il nous entendait.--C'est vrai.--Et l'on recommençait à

plaisanter et à s'amuser, pour ne pas l'inquiéter. Bien souvent, après

le déjeuner ou après le souper, on remplaçait la nappe blanche par un

tapis en drap vert et une partie de la journée ou de la nuit on restait

là à jouer; les hommes arrivaient en sortant de leur cercle, les femmes

après que le théâtre était fini, si elles n'avaient rien de mieux à

faire; c'était une maison qu'on avait la certitude de trouver toujours

ouverte, avec table servie, ce qui est commode.

Si Roger se réveillait, on allait lui faire une visite à tour de rôle,

courte pour ne pas le fatiguer, et l'on revenait bien vite prendre

sa place devant la nappe ou le tapis vert. Quand les portes

s'entrouvraient, de son lit il entendait le cliquetis de la vaisselle et

de l'argenterie, ou le tintement des louis; il s'informait des noms de

ceux ou celles qui étaient là, et il faisait appeler ceux ou celles

qu'il voulait voir, les renvoyant sans colère lorsqu'il les trouvait

impatients d'aller finir le morceau servi dans leur assiette ou la

partie commencée.

Seules ses matinées étaient solitaires, car c'était le moment du sommeil

pour tous et pour toutes. Il est vrai que pour lui c'était le moment des

tristes réflexions qui suivent ordinairement une nuit de fièvre; mais

après lui avoir donné la journée ou la soirée, il n'était que juste de

prendre le matin pour dormir. Pour le soigner et l'égayer, devait-on se

rendre malade?

Un matin qu'il sommeillait à moitié, il entendit un bruit de pas sur le

tapis; mais il n'y prit pas attention, croyant que c'était la garde

de jour qui venait relever la garde de nuit. Tout à coup un fracas de

verrerie lui fit brusquement tourner la tête pour voir qui venait de

renverser cette verrerie, et il aperçut au milieu de la chambre, se

tenant sur la pointe des pieds sans oser avancer ou reculer, son ancien

professeur Crozat.

--Eh quoi! c'est vous, mon cher Crozat?

--Excusez-moi, je ne voulais pas faire de bruit?

--Et vous avez renversé le guéridon.

--Mon Dieu! oui, ça n'arrive qu'à moi, ces maladresses-là.

--Ce n'est rien; avancez et donnez-moi la main, que je vous dise combien

je suis content de vous voir.

--Vrai?

--En doutez-vous?

--Non, et c'est pour cela que je suis venu quand j'ai appris par Harly

que vous étiez malade, pour vous voir d'abord et puis pour me mettre

à votre disposition, vous faire la lecture, si cela peut vous être

agréable, écrire vos lettres.

--Merci, mon bon Crozat.

--Seulement je débute mal dans la chambre d'un malade.

D'un air piteux, il regarda les débris qui jonchaient le tapis.

--Ne vous inquiétez donc pas de cela. Dites-moi plutôt comment vous

allez. Parlez-moi du _Comte et de la Marquise_.

--Je viens de le transformer en opéra-comique pour un musicien influent

qui va le faire jouer... sûrement. Il est vrai que la musique nuira au

poème, mais que voulez-vous!

Crozat raconta les mésaventures de sa pièce. Cela fut long et dura

jusqu'au moment où Mautravers, qui était toujours le premier arrivé,

entra; alors il se retira.

Le lendemain, il revint à la même heure, et Roger le vit entrer portant

un livre sous son bras.

--Qu'est-ce que cela?

--L'_Odyssée_ en grec; j'ai pensé qu'après les journaux qui sont bien

vides, vous seriez peut-être satisfait que je vous fasse une bonne

lecture; alors j'ai apporté l'_Odyssée_, que nous n'avons pas eu le

temps de bien lire quand nous travaillions ensemble à Varages.

--En grec?

--Oh! je vais vous le traduire, bien entendu; parce que les traductions

imprimées sont ridicules.--Il ouvrit le volume--Ainsi si je vous dis,

comme dans toutes les traductions, que Télémaque «s'asseoit sur un siège

élégant», cela ne vous fait rien voir, car il y a vingt façons d'être

élégant pour un siège; tandis que si je traduis «sur un siège sculpté»,

vous voyez tout de suite ce siège. Le mot propre, il n'y a que cela.

Tout de suite il commença sa traduction; et ce fut seulement quand

Mautravers arriva qu'il ferma son livre et s'en alla.

--Ça vous amuse? demanda Mautravers à Roger d'un air méprisant.

--Lui, ça l'amuse, et moi ça me fait plaisir de lui laisser croire qu'il

me fait plaisir.

Mautravers se promit de rendre la place impossible à ce cuistre, de

façon à l'empêcher de revenir.

En effet il lui déplaisait qu'on entourât son ami, qu'il eût voulu être

le seul à soigner et à visiter.

Dans chaque personne qui venait il voyait un coureur d'héritage, et il

espérait bien, il voulait que la fortune du duc de Naurouse ou tout au

moins la plus grosse part de cette fortune fût pour lui. N'était-ce pas

tout naturel. Puisque Roger déshériterait sa famille, et puisque lui

Mautravers était son plus ancien ami? A qui laisser cette fortune, si

ce n'est à lui? Le prince de Kappel n'en avait pas besoin, Sermizelles

était impossible, Montrévault aussi, Savine encore plus, Harly était

incapable de recevoir en sa qualité de médecin; les femmes, Balbine,

Cara et même Raphaëlle, malgré son avidité et sa rouerie, ne

recueilleraient certainement qu'un souvenir. Lui seul pouvait hériter et

s'imposait au choix de Roger, qui avait si souvent exprimé sa volonté de

soustraire sa fortune aux Condrieu.

Il se croyait déjà si bien maître de cette fortune, qu'il veillait à ce

qu'il n'y eût pas trop de gaspillage dans la maison et même à ce qu'on

ne détériorât pas le mobilier.

En ces derniers temps, Roger avait renouvelé ce mobilier et il avait

apporté de Londres un meuble de chambre à coucher qui plaisait tout

particulièrement à Mautravers: l'étoffe des rideaux du lit et des

fenêtres, du canapé et des fauteuils était en satin bleu de ciel, à

grands dessins brochés camaïeu du gris au blanc; le bois des meubles

était en citronnier des Iles, d'un grain serré et poli dont la teinte

claire était relevée par des filets en acajou au-dessus desquels courait

une petite peinture mignarde qui faisait l'effet d'une marqueterie; le

tout était parfaitement harmonieux, d'une décoration correcte, bien

ordonnée, et les nuances du bois et de l'étoffe produisaient un effet

doux et gracieux.

C'était justement la fraîcheur et la douceur de ces nuances qui

inquiétaient Mautravers; il avait peur qu'on les défraîchit; il veillait

sur les visiteurs, les examinant de la tête aux pieds, surtout aux

pieds, et les jours de pluie il faisait des prodiges de diplomatie pour

qu'on ne s'assît pas sur ce satin. Si l'on n'était pas venu en voiture,

il se montrait impitoyable.

--Notre ami est bien fatigué, disait-il.

Son inquiétude alla si loin qu'un beau jour il apporta dans la chambre

deux chaises du cabinet de toilette: une pour lui et l'autre qu'il

trouvait toujours moyen d'offrir quand il était là et qu'il n'oubliait

jamais de placer au pied du lit quand il s'en allait.

Corysandre · 第 45 / 50 题