C'était folie d'admettre que Léon Dayelle pouvait devenir le mari de
Corysandre.
Mais alors pourquoi venait-il la voir avec son père?
C'était une terrible femme que madame de Barizel, de qui l'on pouvait
tout attendre, de qui l'on devait tout craindre! Si elle se pouvait
faire épouser par Dayelle, ne pouvait-elle pas faire épouser Corysandre
par Léon? Il est vrai qu'elle voulait ce mariage avec le père, tandis
que Corysandre ne voudrait jamais le fils. Ce serait lui faire une
mortelle injure que la croire capable d'une pareille trahison. Il avait
foi en elle, en sa fidélité, en son amour.
Et cependant cette visite du père et du fils dans le couvent se
prolongeait bien longtemps. Que pouvaient-ils dire? Comment Corysandre
pouvait-elle les écouter?
C'était embusqué sous la porte d'un mégissier que Roger agitait
fiévreusement ces questions, attendant qu'ils sortissent.
Enfin il les vit paraître; ils montèrent en voiture, et il put à son
tour partir et rentrer chez lui, où il attendit Houssu. Mais Houssu ne
vint pas ce jour-là. Ce fut seulement le lendemain qu'il arriva, la mine
longue: il n'avait pas réussi à trouver quelqu'un pour se charger de la
lettre, et il craignait bien de n'être pas plus heureux. Les difficultés
étaient grandes; il voulut les énumérer, mais Roger l'interrompit en lui
disant qu'il fallait, coûte que coûte, que cette lettre fût remise au
plus vite dans les mains de mademoiselle de Barizel. Avec du zèle et de
l'argent, on devait réussir.
--Soyez sûr que je n'économiserai ni l'un ni l'autre, dit Houssu.
Le lendemain il vint annoncer qu'il avait des espérances, le
surlendemain qu'il n'en avait plus, puis deux jours après qu'il en avait
de nouvelles et d'un autre côté.
Le temps recommença à s'écouler sans résultat, et Roger, exaspéré,
voulut agir lui-même. Il pensa à s'adresser à mademoiselle Renée de
Queyras, la tante de Christine, qui devait être en relation avec les
dames irlandaises de la rue de la Glacière, comme elle l'était avec
toutes les congrégations religieuses de Paris. Mais que lui dirait-il
quand elle lui demanderait dans quel but il voulait avoir des nouvelles
de mademoiselle de Barizel?
--C'est une fille que vous aimez? Oui.--Que vous voulez épouser?--Non,
que je veux enlever.
C'était la une des fatalités de sa position qu'il ne pouvait trouver
d'aide qu'auprès de gens comme Houssu. Il se cachait de Harly et de
Nougaret; à plus forte raison ne pouvait-il pas s'ouvrir à mademoiselle
Renée.
Cependant il fallait qu'il se hâtât d'agir, car dans le monde, autour de
lui, on commençait à parler du mariage de mademoiselle de Barizel
avec Léon Dayelle. Ce bruit, qui tout d'abord lui avait paru absurde,
s'imposait maintenant à lui quoi qu'il fît pour le repousser. Il y avait
des gens qui le regardaient d'une façon étrange, ceux-ci avec curiosité,
ceux-là d'un air énigmatique. Il y en avait d'autres qui, plus naïfs ou
plus cyniques, l'interrogeaient directement:
--Est-ce vrai que la belle Corysandre épouse le fils du père Dayelle?
Quand il ne répondait pas il y avait des gens qui répondaient pour lui,
expliquant les raisons qui justifiaient ce mariage: la rouerie de madame
de Barizel, la beauté de Corysandre, ses mariages manqués jusqu'à ce
jour, la nullité de Léon Dayelle, l'avarice du père Dayelle qui voulait
faire passer aux mains de son fils l'argent qu'il avait eu la faiblesse
de se laisser arracher par madame de Barizel, ce qui était une opération
véritablement habile.
Ainsi pressé, il allait se décider à chercher un nouvel agent pour
l'adjoindre à Houssu, quand celui-ci vint l'avertir tout triomphant
qu'il avait enfin trouvé une personne sûre pour faire remettre à
mademoiselle de Barizel la lettre dont il était chargé.
--Et la réponse à cette lettre? demanda Roger.
--Si la jeune personne en fait une, j'ai pris mes précautions pour
qu'elle nous parvienne demain; mais monsieur le duc doit comprendre que
je ne peux pas savoir si mademoiselle de Barizel répondra.
Cela pouvait, en effet, faire l'objet d'un doute pour Houssu, mais non
pour Roger, qui était bien certain qu'à sa lettre elle répondrait par
une lettre non moins tendre; non moins passionnée. Maintenant que
le moyen de correspondre était trouvé, ils s'écriraient, ils
s'entendraient, et dans quelques jours elle serait à lui; si ce n'était
pas dans quelques jours, ce serait dans quelques semaines; le temps
n'avait plus d'importance pour eux.
Grande fut sa surprise ou plutôt sa stupéfaction quand le lendemain,
au moment où il attendait Houssu, Bernard lui annonça que madame la
comtesse de Barizel lui demandait un entretien et qu'elle était dans son
salon, l'attendant.
Après quelques secondes de réflexion, il se dit qu'elle venait sans
doute pour obtenir de lui les pièces compromettantes qu'il avait entre
ses mains et au moyen desquelles il pouvait empêcher son mariage avec
Dayelle s'il voulait s'en servir.
Il entra dans son salon le sourire aux lèvres, décidé à se montrer bon
prince et à ne pas abuser des avantages de sa position: malgré tout elle
était la mère de Corysandre.
Mais, ayant jeté sur elle un rapide coup d'oeil, il remarqua qu'elle
aussi était souriante et que son attitude, au lieu d'être celle d'une
suppliante, était plutôt celle d'une femme sûre d'elle-même, qui peut
parler haut.
C'était à elle d'entamer l'entretien et d'expliquer le but de sa
visite,--ce qu'elle fit sans aucun embarras.
--C'est une lettre que je vous apporte, dit-elle.
--Je vous remercie, madame de la peine que vous avez prise.
--Une lettre de la part de ma fille.
Avant de tendre cette lettre qu'elle tenait cachée, elle le regarda avec
un sourire ironique; ce ne fut qu'après une pause assez longue qu'elle
la sortit de sa poche.
Il reconnut celle qu'il avait remise à Houssu et ne fut pas maître de
retenir un mouvement.
--Mon Dieu oui, monsieur le duc, c'est la vôtre, dit-elle en accentuant
son sourire; l'agent que vous employez a payé des gens pour la faire
parvenir à ma fille, et celle-ci, ayant reconnu l'écriture de l'adresse,
n'a pas cru devoir l'ouvrir: elle me l'a remise pour que je vous la
rapporte. Vous voyez que le cachet est intact, n'est-ce pas.
Puis, après avoir joui pendant quelques instants de la confusion de
Roger, elle poursuivit:
--Comment n'avez-vous pas compris, que cet accueil était le seul que
pouvait recevoir votre lettre? Elle serait arrivée le lendemain de la
visite de ma fille ici, il en eût été sans doute autrement. Encore sous
l'influence de son coup de tête, Corysandre n'eût pas réfléchi et elle
aurait été peut-être entraînée. Vous savez comme on persiste facilement
dans une folie; même quand on sait que c'est une folie on s'y obstine.
Mais après le temps qui s'est écoulé, après votre long silence, elle
a pu réfléchir; elle a envisagé la situation, elle vous a jugé, mal
peut-être, mais enfin elle vous a jugé tel que les circonstances vous
montraient et, à vrai dire, non à votre avantage. Songez donc qu'elle
avait été prodigieusement étonnée et même assez profondément blessée de
votre lenteur à vous déclarer à Bade, ne comprenant rien à votre réserve
et se disant que vous étiez un amant bien compassé, bien froid, ce que
vous appelez, je crois, un amoureux transi. Est-ce le mot?
Elle regarda toujours souriante, montrant ses dents blanches pointues;
puis comme il ne répondait pas, elle continua:
--Lorsque après son départ d'ici et dans la solitude du couvent où je
l'avais placée, elle a vu que vous ne faisiez rien pour l'arracher à
ce couvent et que vous continuiez à vous enfermer dans votre prudente
réserve, elle a trouvé que de transi vous deveniez tout à fait glacé. La
situation que vous me faisiez était vraiment trop belle pour que je n'en
profite pas, et je vous avoue que j'en ai tiré parti. Aux réflexions que
faisait ma fille j'ai ajouté les miennes, qui je l'avoue encore, n'ont
pas été à votre avantage. Croyez-vous qu'il a été difficile de prouver
à ma fille que vous ne l'aimiez pas, que vous ne l'aviez jamais aimée.
Est-ce que quand on aime une jeune fille, belle, honnête, tendre comme
Corysandre, on ne l'épouse pas malgré tout? Est-ce qu'on se laisse
arrêter par je ne sais quelles considérations d'orgueil? Quand on aime,
il n'y a pas de considérations, il n'y a que l'amour. Est-ce que quand
cette jeune fille est mise dans un couvent, on la laisse s'y morfondre
et s'y désespérer? Si elle commence par là, elle finit par se consoler
et se laisser consoler. C'est ce qui est arrivé. Après avoir écouté la
voix de la raison, Corysandre, qui ignorait que vous aviez chargé un
agent de la découvrir, a écouté celle de la tendresse. Vous dites?
--Rien, madame; je vous écoute, je vous admire.
--N'allez pas croire au moins que j'exagère. Il ne faut pas juger
Corysandre sur son coup de tête et voir en elle une fille exaltée et
passionnée, capable de tout dans un élan d'amour. Songez qu'elle a pu
être poussée à ce coup de tête par une volonté au-dessus de la sienne,
qui croyait ainsi assurer son mariage.
--Ah! vous le reconnaissez?
--J'explique, rien de plus. Mais ce que je veux surtout vous faire
comprendre c'est la nature de ma fille. En réalité c'est une personne
raisonnable, douce, tendre, qui a horreur des aventures, du désordre, de
la lutte et qui désire par-dessus tout une existence régulière et calme.
L'eût-elle trouvée auprès de vous, cette existence? En devenant votre
femme, oui, sans doute; mais votre maîtresse... On la lui a offerte...
elle l'a acceptée avec un coeur ému, plein de reconnaissance pour le
galant homme qui voulait bien oublier qu'elle avait eu une minute
d'égarement... rien qu'une minute. Aujourd'hui elle aime ce galant
homme,--la façon dont elle répond à votre lettre vous le prouve,--et
dans quelques jours elle devient la femme de M. Léon Dayelle.
Roger, qui tout d'abord avait été foudroyé, se tint la tête haute et
ferme.
--Votre visite a devancé la mienne, dit-il, j'ai là certains papiers qui
vous concernent: ce sont les pièces qui se rapportent à l'enquête faite
à Natchez, la Nouvelle-Orléans, Charlestown, Savannah.
--Ces pièces n'ont aucun intérêt pour moi, dit-elle avec audace.
--Même si je vous les remets.
Il passa dans son cabinet et presque aussitôt il revint avec les papiers
qui lui avaient été remis par Raphaëlle.
Madame de Barizel sauta dessus plutôt qu'elle ne les prit, et violemment
elle les jeta dans la cheminée, où brûlait un grand brasier; ils se
tordirent et s'enflammèrent.
Alors elle passa devant Roger s'arrêtant un court instant:
--Monsieur le duc, vous êtes un homme d'honneur.
Il resta impassible, mais lorsqu'elle fut sortie en fermant la porte, il
se laissa tomber sur un fauteuil et se cacha la tête entre ses mains.