A l'exception de Savine, qui trouvait qu'il était de sa dignité de
se faire toujours attendre, les convives de madame de Barizel furent
exacts.
Le dîner était pour sept heures; à sept heures vingt minutes seulement,
on entendit sur le sable du jardin le roulement d'une voiture, puis les
piaffements des chevaux qu'on arrêtait, le saut lourd de deux valets qui
sautaient à terre pour ouvrir la portière et se tenir respectueux sur le
passage de leur maître. C'était Son Excellence le prince Savine, qui,
pour venir du Graben aux allées de Lichtenthal, c'est-à-dire pour une
distance qu'on franchit à pied en quelques minutes, avait fait atteler,
afin d'arriver dans toute sa gloire et faire une entrée digne de lui.
Madame de Barizel, Dayelle et Leplaquet s'empressèrent au-devant de lui;
mais Corysandre, qui était en conversation avec le duc de Naurouse dans
l'embrasure d'une fenêtre en tête-à tête, ou qui plutôt écoutait le duc
de Naurouse, ne se dérangea pas et elle attendit que Savine vînt à elle,
sans lever les yeux, sans les tourner de son côté, toujours souriante et
attentive à ce que Roger lui disait.
Quand on avait annoncé le prince, Roger, avait eu un moment d'émotion.
En voyant l'indifférence qu'elle témoignait et qui certainement n'était
pas jouée, une joie bien douce lui emplit le coeur. Assurément, elle
n'aimait pas Savine; jamais elle n'avait éprouvé un sentiment tendre
pour lui. Et les remarques qu'il avait faites pendant leur promenade à
Eberstein se trouvèrent confirmées d'une façon frappante.
Elles le furent bien mieux encore lorsqu'on dut passer dans la salle à
manger.
A ce moment Savine, qui en entrant ne leur avait adressé que quelques
courtes paroles sur un ton peu gracieux, revint vers Corysandre pour la
conduire; mais vivement elle tendit la main à Roger qu'elle n'avait pas
quitté des yeux.
--J'accepte votre bras, monsieur le duc, dit-elle gaiement.
Savine, qui déjà arrondissait le bras en souriant d'un air un peu plus
aimable, resta interloqué, tandis que Corysandre impassible et Roger
tout heureux tournaient autour de lui pour suivre madame de Barizel et
Dayelle.
Si Leplaquet n'avait pas été invité, Savine serait entré le dernier dans
la salle à manger. Il était suffoqué. Si Dayelle ne fut pas suffoqué, au
moins fut-il fort étonné lorsque, arrivé à sa place et se retournant, il
vit venir Corysandre et le duc de Naurouse, souriants l'un et l'autre,
tandis que Savine, la figure empourprée et les sourcils contractés, les
suivait avec Leplaquet. Eh quoi! était-ce ainsi que cette petite sauvage
devait se conduire avec le prince, son prétendant, son futur mari, celui
qu'on désirait si vivement lui voir épouser? Et, dans son mouvement
de surprise, il pressa le bras de madame de Barizel pour appeler son
attention sur ce scandale. Mais elle ne répondit pas à cette pression,
et ses yeux ne suivirent pas la direction que l'attitude de Dayelle lui
indiquait; car il n'y avait là rien qui pût la surprendre, puisque,
à l'avance, ce qui venait de se passer avait été arrêté entre elles.
C'était elle, en effet, qui avait dit à Corysandre de prendre le bras
du duc de Naurouse, et de se conduire avec celui-ci de telle sorte que
Savine en fût piqué.
--Il faut qu'il avance, avait-elle dit, et qu'il se décide; profitons de
la présence du duc de Naurouse; qui sait combien de temps nous l'aurons!
Roger ne s'était pas trompé dans ses prévisions: Dayelle et Savine
se trouvèrent placés à droite et à gauche de madame de Barizel; le
journaliste et lui de chaque côté de Corysandre.
On servit, et, comme le dîner venait du restaurant, il se trouva bon;
comme les domestiques ne furent pas ceux de madame de Barizel, ils
s'occupèrent convenablement de leur besogne; comme le linge était
loué, il fut propre; comme l'argenterie, la vaisselle, les cristaux
appartenaient à la maison et qu'ils avaient été nettoyés et essuyés par
des domestiques étrangers, ils ne trahirent en rien le désordre et la
malpropreté qui étaient cependant la règle ordinaire de cette maison;
les fleurs de la salle à manger étaient aussi fraîches que celles du
salon, et comme, pour faire le service, il fallait de la cuisine passer
par le vestibule, les convives, heureusement pour leur appétit, ne
pouvaient pas deviner ce qu'était cette cuisine.
D'ailleurs, à l'exception de Savine, que la mauvaise humeur rendait
silencieux, aucun d'eux n'était en état de faire attention à ce qui se
passait autour de lui: Leplaquet, parce qu'il veillait à entretenir la
conversation, parlant lorsqu'elle tombait, se taisant lorsqu'il n'avait
pas besoin de faire sa partie; Dayelle parce qu'il n'avait d'yeux et
d'oreilles que pour madame de Barizel qui l'avait en quelque sorte
magnétisé en lui posant sur le pied le bout de sa bottine; le duc de
Naurouse enfin, parce qu'il était tout à Corysandre, ne prenant intérêt
qu'à ce qui venait d'elle et s'appliquait à elle.
Dayelle qui avait commencé joyeusement le dîner l'acheva assez
mélancoliquement: il s'était engagé envers madame de Barizel à présenter
ses observations au duc de Naurouse ce soir-là, et, à mesure que le
dîner s'avançait, le souvenir de cet engagement lui devenait plus
désagréable et plus gênant.
Il était fier, ce jeune duc, d'humeur peu accommodante lorsqu'on se
mêlait de ses affaires; comment pendrait-il la chose? Quelle singulière
idée madame de Barizel avait-elle eue de le charger d'une pareille
commission?
La préoccupation de Dayelle et la mauvaise humeur persistante de Savine
abrégèrent les causeries du dessert; on sortit de table pour aller dans
le jardin, où Corysandre et Roger s'installèrent, de façon à continuer
leur duo, et, au bout d'un certain temps, Savine, dont la mauvaise
humeur s'était accrue, annonça qu'il était obligé de retourner au
trente-et-quarante pour suivre une série qui l'intéressait.
Ce fut le signal du départ.
--Ne voulez-vous pas venir voir notre ami faire sauter la banque?
demanda Roger à Corysandre, espérant ainsi rester plus longtemps avec
elle; nous suivrons ses émotions sur son visage.
--Sachez, mon cher, que je n'ai pas d'émotions, dit Savine de plus en
plus maussade.
--Alors, répondit Corysandre, cela n'offre aucun intérêt de vous voir
jouer, et je ne sais vraiment pas pourquoi, le prince Otchakoff et vous,
vous avez toujours une galerie si nombreuse.
--Otchakoff, parce qu'il joue follement; moi, parce que mes combinaisons
sont intéressantes.
--Pour moi, continua Corysandre qui n'avait jamais tant parlé, le joueur
qui m'intéresse, c'est celui qui s'approche de la table en se disant: je
ruine ma femme et mes enfants, si je perds, je n'ai plus qu'à me tuer,
et qui joue cependant; voilà celui qui me touche et que j'admire.
--Celui-là est un fou, dit Savine.
--Ou un passionné, dit Roger.
--J'aime les passionnés, dit Corysandre.
Sur ce mot on se sépara et les hommes se dirigèrent tous les quatre vers
la _Conversation_, Savine et Leplaquet allant en tête, Dayelle et Roger
venant ensuite.
Arrivés à la maison de jeu, Savine et Leplaquet montèrent le perron,
Roger, qui voulait faire parler Dayelle sur madame de Barizel et surtout
sur Corysandre, parut peu disposé à les suivre.
--Vous n'avez pas envie de jouer, monsieur le duc? demanda Dayelle.
--Je n'ai pas joué depuis que je suis à Bade et je crois que je partirai
sans avoir risqué un louis.
--Je ne saurais vous exprimer combien je suis heureux de vous voir dans
ces dispositions, car il y a quelques années vous étiez un grand joueur,
et le jeu vous a coûté cher.
--C'est peut-être ce qui m'a guéri.
Dayelle croyait avoir trouvé une ouverture pour placer son discours, il
se hâta d'en profiter:
--Enfin, je suis, je vous le répète, bien heureux de vous voir revenu
si sage de votre voyage; c'est un grand bonheur pour vous, ce sera une
grande joie pour ceux qui, comme moi, vous portent un vif intérêt, car
je ne doute pas que vous ne persévériez dans la bonne voie. La jeunesse
a des entraînements, je comprends cela, mais il ne faut pas qu'ils se
prolongent au delà d'une certaine limite. Avec votre beau nom, avec
votre grande fortune, quelle eût été votre vie, je vous le demande, si
vous aviez persévéré dans la voie que vous suiviez avant votre départ.
Roger se redressa blessé par cet étrange discours, mais, après un court
moment de réflexion, il n'interrompit pas, voulant voir où il allait
arriver.
--Comment auriez-vous assuré la perpétuité de ce nom par un mariage
digne de la noblesse de votre race, continua Dayelle. Quelle mère de
famille eût accepté pour gendre le jeune homme brillant et, passez-moi
le mot, bruyant que vous étiez alors? Il y a des réputations qui font
peur. Tandis que dans quelques années, quand la preuve sera faite, et
bien faite que ce jeune homme effrayant est devenu un homme sage, quelle
famille, parmi les plus hautes, ne sera pas heureuse et fière de votre
alliance! Mais il faudra du temps, soyez-en sûr, car les mauvaises
impressions sont plus longues à s'effacer qu'à se former; et ce sera le
temps, le temps seul qui amènera ce résultat; toutes les paroles, tous
les engagements ne pourraient rien; on vous répondrait: «Attendons.»
Voilà pourquoi je suis heureux de vous voir renoncer dès maintenant
à vos anciennes habitudes pour en prendre de nouvelles qui, seules,
peuvent, dans un avenir, je ne dis pas immédiat, mais prochain au moins,
vous donner la vie qui convient à un duc de Naurouse, et que personne ne
vous souhaite plus sincèrement que moi, croyez-le.
Dayelle avait cessé de parler, que Roger se demandait ce qu'il y
avait dans ces paroles, et sous ces paroles. Que cachaient leur forme
entortillée et leur sens obscur? Qui les avait inspirées? Dans quel but
ce vieux bonhomme, qui était l'ami de madame de Barizel, son ami intime,
les lui adressait-il?