XV

A l'exception de Savine, qui trouvait qu'il était de sa dignité de

se faire toujours attendre, les convives de madame de Barizel furent

exacts.

Le dîner était pour sept heures; à sept heures vingt minutes seulement,

on entendit sur le sable du jardin le roulement d'une voiture, puis les

piaffements des chevaux qu'on arrêtait, le saut lourd de deux valets qui

sautaient à terre pour ouvrir la portière et se tenir respectueux sur le

passage de leur maître. C'était Son Excellence le prince Savine, qui,

pour venir du Graben aux allées de Lichtenthal, c'est-à-dire pour une

distance qu'on franchit à pied en quelques minutes, avait fait atteler,

afin d'arriver dans toute sa gloire et faire une entrée digne de lui.

Madame de Barizel, Dayelle et Leplaquet s'empressèrent au-devant de lui;

mais Corysandre, qui était en conversation avec le duc de Naurouse dans

l'embrasure d'une fenêtre en tête-à tête, ou qui plutôt écoutait le duc

de Naurouse, ne se dérangea pas et elle attendit que Savine vînt à elle,

sans lever les yeux, sans les tourner de son côté, toujours souriante et

attentive à ce que Roger lui disait.

Quand on avait annoncé le prince, Roger, avait eu un moment d'émotion.

En voyant l'indifférence qu'elle témoignait et qui certainement n'était

pas jouée, une joie bien douce lui emplit le coeur. Assurément, elle

n'aimait pas Savine; jamais elle n'avait éprouvé un sentiment tendre

pour lui. Et les remarques qu'il avait faites pendant leur promenade à

Eberstein se trouvèrent confirmées d'une façon frappante.

Elles le furent bien mieux encore lorsqu'on dut passer dans la salle à

manger.

A ce moment Savine, qui en entrant ne leur avait adressé que quelques

courtes paroles sur un ton peu gracieux, revint vers Corysandre pour la

conduire; mais vivement elle tendit la main à Roger qu'elle n'avait pas

quitté des yeux.

--J'accepte votre bras, monsieur le duc, dit-elle gaiement.

Savine, qui déjà arrondissait le bras en souriant d'un air un peu plus

aimable, resta interloqué, tandis que Corysandre impassible et Roger

tout heureux tournaient autour de lui pour suivre madame de Barizel et

Dayelle.

Si Leplaquet n'avait pas été invité, Savine serait entré le dernier dans

la salle à manger. Il était suffoqué. Si Dayelle ne fut pas suffoqué, au

moins fut-il fort étonné lorsque, arrivé à sa place et se retournant, il

vit venir Corysandre et le duc de Naurouse, souriants l'un et l'autre,

tandis que Savine, la figure empourprée et les sourcils contractés, les

suivait avec Leplaquet. Eh quoi! était-ce ainsi que cette petite sauvage

devait se conduire avec le prince, son prétendant, son futur mari, celui

qu'on désirait si vivement lui voir épouser? Et, dans son mouvement

de surprise, il pressa le bras de madame de Barizel pour appeler son

attention sur ce scandale. Mais elle ne répondit pas à cette pression,

et ses yeux ne suivirent pas la direction que l'attitude de Dayelle lui

indiquait; car il n'y avait là rien qui pût la surprendre, puisque,

à l'avance, ce qui venait de se passer avait été arrêté entre elles.

C'était elle, en effet, qui avait dit à Corysandre de prendre le bras

du duc de Naurouse, et de se conduire avec celui-ci de telle sorte que

Savine en fût piqué.

--Il faut qu'il avance, avait-elle dit, et qu'il se décide; profitons de

la présence du duc de Naurouse; qui sait combien de temps nous l'aurons!

Roger ne s'était pas trompé dans ses prévisions: Dayelle et Savine

se trouvèrent placés à droite et à gauche de madame de Barizel; le

journaliste et lui de chaque côté de Corysandre.

On servit, et, comme le dîner venait du restaurant, il se trouva bon;

comme les domestiques ne furent pas ceux de madame de Barizel, ils

s'occupèrent convenablement de leur besogne; comme le linge était

loué, il fut propre; comme l'argenterie, la vaisselle, les cristaux

appartenaient à la maison et qu'ils avaient été nettoyés et essuyés par

des domestiques étrangers, ils ne trahirent en rien le désordre et la

malpropreté qui étaient cependant la règle ordinaire de cette maison;

les fleurs de la salle à manger étaient aussi fraîches que celles du

salon, et comme, pour faire le service, il fallait de la cuisine passer

par le vestibule, les convives, heureusement pour leur appétit, ne

pouvaient pas deviner ce qu'était cette cuisine.

D'ailleurs, à l'exception de Savine, que la mauvaise humeur rendait

silencieux, aucun d'eux n'était en état de faire attention à ce qui se

passait autour de lui: Leplaquet, parce qu'il veillait à entretenir la

conversation, parlant lorsqu'elle tombait, se taisant lorsqu'il n'avait

pas besoin de faire sa partie; Dayelle parce qu'il n'avait d'yeux et

d'oreilles que pour madame de Barizel qui l'avait en quelque sorte

magnétisé en lui posant sur le pied le bout de sa bottine; le duc de

Naurouse enfin, parce qu'il était tout à Corysandre, ne prenant intérêt

qu'à ce qui venait d'elle et s'appliquait à elle.

Dayelle qui avait commencé joyeusement le dîner l'acheva assez

mélancoliquement: il s'était engagé envers madame de Barizel à présenter

ses observations au duc de Naurouse ce soir-là, et, à mesure que le

dîner s'avançait, le souvenir de cet engagement lui devenait plus

désagréable et plus gênant.

Il était fier, ce jeune duc, d'humeur peu accommodante lorsqu'on se

mêlait de ses affaires; comment pendrait-il la chose? Quelle singulière

idée madame de Barizel avait-elle eue de le charger d'une pareille

commission?

La préoccupation de Dayelle et la mauvaise humeur persistante de Savine

abrégèrent les causeries du dessert; on sortit de table pour aller dans

le jardin, où Corysandre et Roger s'installèrent, de façon à continuer

leur duo, et, au bout d'un certain temps, Savine, dont la mauvaise

humeur s'était accrue, annonça qu'il était obligé de retourner au

trente-et-quarante pour suivre une série qui l'intéressait.

Ce fut le signal du départ.

--Ne voulez-vous pas venir voir notre ami faire sauter la banque?

demanda Roger à Corysandre, espérant ainsi rester plus longtemps avec

elle; nous suivrons ses émotions sur son visage.

--Sachez, mon cher, que je n'ai pas d'émotions, dit Savine de plus en

plus maussade.

--Alors, répondit Corysandre, cela n'offre aucun intérêt de vous voir

jouer, et je ne sais vraiment pas pourquoi, le prince Otchakoff et vous,

vous avez toujours une galerie si nombreuse.

--Otchakoff, parce qu'il joue follement; moi, parce que mes combinaisons

sont intéressantes.

--Pour moi, continua Corysandre qui n'avait jamais tant parlé, le joueur

qui m'intéresse, c'est celui qui s'approche de la table en se disant: je

ruine ma femme et mes enfants, si je perds, je n'ai plus qu'à me tuer,

et qui joue cependant; voilà celui qui me touche et que j'admire.

--Celui-là est un fou, dit Savine.

--Ou un passionné, dit Roger.

--J'aime les passionnés, dit Corysandre.

Sur ce mot on se sépara et les hommes se dirigèrent tous les quatre vers

la _Conversation_, Savine et Leplaquet allant en tête, Dayelle et Roger

venant ensuite.

Arrivés à la maison de jeu, Savine et Leplaquet montèrent le perron,

Roger, qui voulait faire parler Dayelle sur madame de Barizel et surtout

sur Corysandre, parut peu disposé à les suivre.

--Vous n'avez pas envie de jouer, monsieur le duc? demanda Dayelle.

--Je n'ai pas joué depuis que je suis à Bade et je crois que je partirai

sans avoir risqué un louis.

--Je ne saurais vous exprimer combien je suis heureux de vous voir dans

ces dispositions, car il y a quelques années vous étiez un grand joueur,

et le jeu vous a coûté cher.

--C'est peut-être ce qui m'a guéri.

Dayelle croyait avoir trouvé une ouverture pour placer son discours, il

se hâta d'en profiter:

--Enfin, je suis, je vous le répète, bien heureux de vous voir revenu

si sage de votre voyage; c'est un grand bonheur pour vous, ce sera une

grande joie pour ceux qui, comme moi, vous portent un vif intérêt, car

je ne doute pas que vous ne persévériez dans la bonne voie. La jeunesse

a des entraînements, je comprends cela, mais il ne faut pas qu'ils se

prolongent au delà d'une certaine limite. Avec votre beau nom, avec

votre grande fortune, quelle eût été votre vie, je vous le demande, si

vous aviez persévéré dans la voie que vous suiviez avant votre départ.

Roger se redressa blessé par cet étrange discours, mais, après un court

moment de réflexion, il n'interrompit pas, voulant voir où il allait

arriver.

--Comment auriez-vous assuré la perpétuité de ce nom par un mariage

digne de la noblesse de votre race, continua Dayelle. Quelle mère de

famille eût accepté pour gendre le jeune homme brillant et, passez-moi

le mot, bruyant que vous étiez alors? Il y a des réputations qui font

peur. Tandis que dans quelques années, quand la preuve sera faite, et

bien faite que ce jeune homme effrayant est devenu un homme sage, quelle

famille, parmi les plus hautes, ne sera pas heureuse et fière de votre

alliance! Mais il faudra du temps, soyez-en sûr, car les mauvaises

impressions sont plus longues à s'effacer qu'à se former; et ce sera le

temps, le temps seul qui amènera ce résultat; toutes les paroles, tous

les engagements ne pourraient rien; on vous répondrait: «Attendons.»

Voilà pourquoi je suis heureux de vous voir renoncer dès maintenant

à vos anciennes habitudes pour en prendre de nouvelles qui, seules,

peuvent, dans un avenir, je ne dis pas immédiat, mais prochain au moins,

vous donner la vie qui convient à un duc de Naurouse, et que personne ne

vous souhaite plus sincèrement que moi, croyez-le.

Dayelle avait cessé de parler, que Roger se demandait ce qu'il y

avait dans ces paroles, et sous ces paroles. Que cachaient leur forme

entortillée et leur sens obscur? Qui les avait inspirées? Dans quel but

ce vieux bonhomme, qui était l'ami de madame de Barizel, son ami intime,

les lui adressait-il?

Corysandre · 第 18 / 50 题