XIV

Comme c'était le soir même, après le dîner, que Dayelle devait adresser

son étrange discours au duc de Naurouse, il voulut se préparer pendant

la journée en répétant à Corysandre ce qu'il avait dit le matin à

madame de Barizel sur le jeune duc. Malheureusement pour son éloquence,

Corysandre ne lui facilita point sa tâche, et, malgré le tact que madame

de Barizel lui avait reconnu le matin, il s'arrêta plusieurs fois,

embarrassé pour continuer.

Aux premiers mots Corysandre avait souri, heureuse qu'on lui parlât du

duc de Naurouse; mais, quand elle avait vu que ce n'était pas du tout

l'éloge qu'elle attendait que Dayelle entreprenait, elle avait pris sa

mine la plus dédaigneuse, et, malgré les signes désespérés de sa mère,

elle avait répondu d'une façon peu révérencieuse aux observations qui la

contrariaient:

--Alors il a fait des dettes, M. de Naurouse?

--Des dettes considérables.

--Et il les a payées?

--Mais sans doute.

--Eh bien? cela ne prouve pas, il me semble, que ce soit un jeune homme

désordonné, au contraire.

Sur un autre sujet plus délicat que Dayelle avait traité avec toutes

sortes de ménagements, elle avait répondu sur le même ton.

--Alors il a eu des maîtresses, M. de Naurouse?

Dayelle avait incliné la tête.

--Et il les a aimées?

Dayelle avait répété le même signe affligé.

--Il a fait des folies pour elles?

--Scandaleuses.

--Vraiment! Et en quoi étaient-elles scandaleuses? Voilà ce que je

voudrais bien savoir.

--C'est là une question qui n'est pas convenable dans ta bouche,

interrompit madame de Barizel, qui, voyant la tournure que prenait

l'entretien, aurait voulu le couper court, de peur que Corysandre, par

quelques mots d'enfant terrible, ne fâchât Dayelle.

--Alors je la retire, ma question, dit Corysandre, jusqu'au jour où je

pourrai la poser à M. de Naurouse lui-même, ce qui sera bien plus drôle.

--Corysandre!

--Si je ne dois pas avoir la fin des histoires que vous commencez,

pourquoi les commencez-vous? qu'est-ce que cela me fait, à moi, que M.

de Naurouse ait gaspillé une partie de sa fortune; qu'est-ce que cela me

fait qu'il ait eu des maîtresses et qu'il les ait aimées follement? cela

prouve qu'il est capable d'amour et même de passion, ce que je trouve

très beau. Quand je dis que cela ne me fait rien, ce n'est pas très

vrai, et, pour être sincère, car il faut toujours être sincère, n'est-ce

pas?

Dayelle, à qui elle s'adressait, ne répondit pas.

--Pour être sincère, je dois dire que cela me fait plaisir.

--Et pourquoi? demanda Dayelle sérieusement.

--Parce que cela confirme le jugement que j'avais porté sur M. de

Naurouse en le regardant.

--Et quel jugement aviez-vous porté? demanda Dayelle.

--Ne l'interrogez pas, dit madame de Barizel, elle va vous répondre

quelque sottise.

Habituellement, lorsque sa mère l'interrompait ainsi, ce qui arrivait

assez souvent devant Leplaquet, Dayelle ou Avizard, c'est-à-dire devant

des amis intimes, Corysandre se taisait en prenant une attitude où il

y avait plus de dédain que de soumission, mais cette fois il n'en fut

point ainsi; au lieu de courber la tête, elle la releva.

--En quoi donc est-ce une sottise, dit-elle lentement, de répondre à une

question que M. Dayelle trouve bon de me poser? Si j'ai dit que cela me

faisait plaisir d'apprendre que M. de Naurouse était capable d'amour,

c'est qu'en le voyant je l'avais jugé ainsi et que je suis bien aise de

voir que je ne me suis pas trompée sur lui.

S'adressant à sa mère directement:

--Je t'ai dit que M. de Naurouse me plaisait, n'est-il pas tout

naturel que je sois satisfaite d'apprendre des choses qui ne peuvent

qu'augmenter la sympathie que j'éprouve pour lui?

--Mais, malheureuse enfant, s'écria Dayelle, ce n'est, pas de la

sympathie que ces choses doivent vous inspirer, c'est de la répulsion,

de l'éloignement.

--Alors c'était pour cela que vous me les disiez! eh bien! franchement,

mon bon monsieur Dayelle, vous n'avez pas réussi. Je vois que M. de

Naurouse ne ressemble pas au commun des hommes: qu'il a un caractère à

lui: qu'il est capable d'entraînement et de passion; qu'il a inspiré des

amours extraordinaires, ce qui est quelque chose, il me semble: qu'il a

occupé tout Paris, ce qui n'est pas donné à tout le monde, et pour tout

cela il me plaît un peu plus encore qu'avant que vous ne me l'ayez fait

connaître. A l'âge où les petites filles jouent encore à la poupée on

m'a dit «Plais à celui-ci, plais à celui-là.» Et depuis on me l'a répété

sans cesse, sans s'inquiéter jamais de savoir si celui-ci ou celui-là me

plaisaient. Il semble que je sois une marchandise, une esclave qui doit

plaire à l'acheteur et passer entre ses mains le jour où il voudra de

moi. Je ne me suis jamais révoltée; je ne me révolte pas. Mais je trouve

enfin un homme qui me plaît, et je le dis tout haut, non à lui, mais à

vous, ma mère, à l'ami de ma mère, est-ce donc un crime?

--Quelle sauvage! s'écria madame de Barizel.

Corysandre la regarda un moment; puis avec un profond soupir:

--Ah! si je pouvais en être une, dit-elle, une vraie!

Corysandre · 第 17 / 50 题