Comme c'était le soir même, après le dîner, que Dayelle devait adresser
son étrange discours au duc de Naurouse, il voulut se préparer pendant
la journée en répétant à Corysandre ce qu'il avait dit le matin à
madame de Barizel sur le jeune duc. Malheureusement pour son éloquence,
Corysandre ne lui facilita point sa tâche, et, malgré le tact que madame
de Barizel lui avait reconnu le matin, il s'arrêta plusieurs fois,
embarrassé pour continuer.
Aux premiers mots Corysandre avait souri, heureuse qu'on lui parlât du
duc de Naurouse; mais, quand elle avait vu que ce n'était pas du tout
l'éloge qu'elle attendait que Dayelle entreprenait, elle avait pris sa
mine la plus dédaigneuse, et, malgré les signes désespérés de sa mère,
elle avait répondu d'une façon peu révérencieuse aux observations qui la
contrariaient:
--Alors il a fait des dettes, M. de Naurouse?
--Des dettes considérables.
--Et il les a payées?
--Mais sans doute.
--Eh bien? cela ne prouve pas, il me semble, que ce soit un jeune homme
désordonné, au contraire.
Sur un autre sujet plus délicat que Dayelle avait traité avec toutes
sortes de ménagements, elle avait répondu sur le même ton.
--Alors il a eu des maîtresses, M. de Naurouse?
Dayelle avait incliné la tête.
--Et il les a aimées?
Dayelle avait répété le même signe affligé.
--Il a fait des folies pour elles?
--Scandaleuses.
--Vraiment! Et en quoi étaient-elles scandaleuses? Voilà ce que je
voudrais bien savoir.
--C'est là une question qui n'est pas convenable dans ta bouche,
interrompit madame de Barizel, qui, voyant la tournure que prenait
l'entretien, aurait voulu le couper court, de peur que Corysandre, par
quelques mots d'enfant terrible, ne fâchât Dayelle.
--Alors je la retire, ma question, dit Corysandre, jusqu'au jour où je
pourrai la poser à M. de Naurouse lui-même, ce qui sera bien plus drôle.
--Corysandre!
--Si je ne dois pas avoir la fin des histoires que vous commencez,
pourquoi les commencez-vous? qu'est-ce que cela me fait, à moi, que M.
de Naurouse ait gaspillé une partie de sa fortune; qu'est-ce que cela me
fait qu'il ait eu des maîtresses et qu'il les ait aimées follement? cela
prouve qu'il est capable d'amour et même de passion, ce que je trouve
très beau. Quand je dis que cela ne me fait rien, ce n'est pas très
vrai, et, pour être sincère, car il faut toujours être sincère, n'est-ce
pas?
Dayelle, à qui elle s'adressait, ne répondit pas.
--Pour être sincère, je dois dire que cela me fait plaisir.
--Et pourquoi? demanda Dayelle sérieusement.
--Parce que cela confirme le jugement que j'avais porté sur M. de
Naurouse en le regardant.
--Et quel jugement aviez-vous porté? demanda Dayelle.
--Ne l'interrogez pas, dit madame de Barizel, elle va vous répondre
quelque sottise.
Habituellement, lorsque sa mère l'interrompait ainsi, ce qui arrivait
assez souvent devant Leplaquet, Dayelle ou Avizard, c'est-à-dire devant
des amis intimes, Corysandre se taisait en prenant une attitude où il
y avait plus de dédain que de soumission, mais cette fois il n'en fut
point ainsi; au lieu de courber la tête, elle la releva.
--En quoi donc est-ce une sottise, dit-elle lentement, de répondre à une
question que M. Dayelle trouve bon de me poser? Si j'ai dit que cela me
faisait plaisir d'apprendre que M. de Naurouse était capable d'amour,
c'est qu'en le voyant je l'avais jugé ainsi et que je suis bien aise de
voir que je ne me suis pas trompée sur lui.
S'adressant à sa mère directement:
--Je t'ai dit que M. de Naurouse me plaisait, n'est-il pas tout
naturel que je sois satisfaite d'apprendre des choses qui ne peuvent
qu'augmenter la sympathie que j'éprouve pour lui?
--Mais, malheureuse enfant, s'écria Dayelle, ce n'est, pas de la
sympathie que ces choses doivent vous inspirer, c'est de la répulsion,
de l'éloignement.
--Alors c'était pour cela que vous me les disiez! eh bien! franchement,
mon bon monsieur Dayelle, vous n'avez pas réussi. Je vois que M. de
Naurouse ne ressemble pas au commun des hommes: qu'il a un caractère à
lui: qu'il est capable d'entraînement et de passion; qu'il a inspiré des
amours extraordinaires, ce qui est quelque chose, il me semble: qu'il a
occupé tout Paris, ce qui n'est pas donné à tout le monde, et pour tout
cela il me plaît un peu plus encore qu'avant que vous ne me l'ayez fait
connaître. A l'âge où les petites filles jouent encore à la poupée on
m'a dit «Plais à celui-ci, plais à celui-là.» Et depuis on me l'a répété
sans cesse, sans s'inquiéter jamais de savoir si celui-ci ou celui-là me
plaisaient. Il semble que je sois une marchandise, une esclave qui doit
plaire à l'acheteur et passer entre ses mains le jour où il voudra de
moi. Je ne me suis jamais révoltée; je ne me révolte pas. Mais je trouve
enfin un homme qui me plaît, et je le dis tout haut, non à lui, mais à
vous, ma mère, à l'ami de ma mère, est-ce donc un crime?
--Quelle sauvage! s'écria madame de Barizel.
Corysandre la regarda un moment; puis avec un profond soupir:
--Ah! si je pouvais en être une, dit-elle, une vraie!