On ne pouvait pas parler ainsi du mariage de Savine avec la belle
Corysandre sans que ce bruit arrivât aux oreilles de la personne qui
justement avait le plus grand intérêt à l'apprendre: Raphaëlle, la
maîtresse du prince, retenue à Paris par le rôle qu'elle jouait dans une
pièce en vogue, et aussi parce que son amant n'avait pas voulu l'emmener
avec lui.
Mais elle connaissait trop bien son prince pour admettre que ce mariage
fût possible: Savine ne se marierait que quand il serait impotent, et
ce serait pour avoir une garde-malade sûre, dont il provoquerait
la sollicitude, l'intérêt et les soins par toutes sortes de belles
promesses, que naturellement il ne tiendrait pas. Quant à penser qu'il
était pris par l'amour et la passion, cette idée était pour elle si
drôle et si invraisemblable qu'elle ne s'y arrêtait même pas: Savine
amoureux, Savine passionné; cela la faisait rire aux éclats.
Ce fut même par un de ces éclats de rire qu'elle accueillit la première
fois cette nouvelle, quand une de ses bonnes amies vint la lui annoncer
hypocritement avec des larmes dans la voix, mais aussi avec la juste
satisfaction dans le coeur qu'éprouve une pauvre femme qui n'a pas eu en
ce monde la chance à laquelle elle avait droit, à voir enfin abaissée
une de celles qui lui ont volé sa part de bonheur.
Cependant, à la longue et peu à peu, à force d'entendre et de lire
le même mot sans cesse répété, «le mariage du prince Savine avec
mademoiselle de Barizel», elle finit par s'inquiéter. Un bruit aussi
persistant ne pouvait pas se propager ainsi sans reposer sur quelque
chose de sérieux.
La prudence exigeait qu'elle vît clair en cette affaire.
Ce n'était point un rôle facile à remplir que celui de maîtresse de Son
Excellence le prince Vladimir Savine; elle le savait mieux que personne,
et depuis longtemps elle l'eût abandonné sans certains avantages
auxquels elle tenait assez fortement pour tout supporter. Et il y avait
des femmes qui l'enviaient! Si elles savaient de quel prix, de quels
dégoûts, de de quelles fatigues, de quels efforts elle payait son
luxe, ses diamants, ses équipages, ses toilettes, son hôtel des
Champs-Élysées! Mais on ne voyait que la surface brillante de ce qui
s'étalait insolemment en public; elle seule connaissait le fond des
choses, le bourbier dans lequel elle se débattait, comme elle seule
connaissait la cravache qui plus d'une fois avait bleui sa peau.
Après avoir bien réfléchi à la situation, Raphaëlle trouva que la seule
personne qu'elle pouvait charger de cette enquête délicate était son
père.
Depuis qu'elle habitait son hôtel des Champs-Elysées, elle avait
été obligée de se séparer de sa famille, Savine n'étant pas homme à
supporter une communauté que le duc de Naurouse et Poupardin avaient
bien voulu tolérer: il ne reconnaissait pas à sa maîtresse le droit
d'avoir un père et une mère, pas plus qu'il ne lui reconnaissait celui
d'avoir d'autres amants elle devait être à lui, entièrement à sa
disposition, sans distraction du matin au soir et du soir au matin; s'il
permettait qu'elle restât au théâtre, c'était parce qu'il était flatté
dans sa vanité de l'entendre applaudir et de lire son nom en vedette sur
les colonnes du boulevard ou dans les réclames des journaux. C'était une
grâce qu'il faisait au public comme il lui en avait fait une du même
genre en exposant ses trotteurs dans les concours hippiques. Qui aurait
osé dire qu'il n'était pas libéral et qu'il n'usait pas noblement de sa
fortune!
Ne pouvant pas demeurer avec leur fille, M. et madame Houssu avaient
loué un logement dans la rue de l'Arcade, où M. Houssu avait continué
son commerce de prêts en y joignant un bureau de «renseignements intimes
et de surveillances discrètes.» Une circulaire qu'il avait largement
répandue expliquait ce qu'étaient ces renseignements intimes et ces
surveillances discrètes, rien autre chose que l'espionnage au profit des
jaloux: maris, femmes, maîtresses, qui voulaient savoir s'ils étaient
trompés et comme ils l'étaient. Mais cela n'était point dit crûment, car
M. Houssu, qui avait des formes et de la tenue, aimait le beau style
aussi bien que les belles manières. Peut-être, dans un autre quartier,
ce beau style qui mettait toutes choses en termes galants eût-il nui à
son industrie; mais sa clientèle se composait, pour la meilleure part,
de cuisinières qui fréquentaient le marché de la Madeleine, de femmes
de chambre, de quelques cocottes dévorées du besoin d'apprendre ce que
faisaient leurs amis aux heures où elles ne pouvaient par les voir, et
tout ce monde trouvait les circulaires de M. Houssu aussi claires que
bien écrites; c'était encore plus précis que les oracles des tireuses de
cartes et des chiromanciens, auxquels ils avaient foi. D'ailleurs, quand
on avait été une fois en relations avec M. Houssu, on retournait le voir
volontiers: sa rondeur militaire, son apparente bonhomie, la façon dont
il jetait sa croix d'honneur au nez de ses clients en avançant l'épaule
gauche, qu'il faisait bomber, inspiraient la confiance.
Maintenant que Raphaëlle était séparée de son père et de sa mère, elle
ne pouvait plus, comme au temps où elle était la maîtresse du duc de
Naurouse, entrer chez eux aussitôt qu'elle avait un instant de liberté
et s'installer en caraco au coin du poêle pour voir sauter le foie
ou mijoter le marc de café; mais toutes les fois que cela lui était
possible elle se sauvait de son hôtel des Champs-Élysées pour accourir
déjeuner dans le petit entresol de la rue de l'Arcade; c'était avec joie
qu'elle échappait aux valets à la tenue correcte, aux sourires insolents
et railleurs, que son amant lui faisait choisir par son intendant,
et qu'elle venait tenir elle-même la queue de la poêle où cuisait le
déjeuner paternel; c'était là seulement, qu'entre son père et sa mère
et quelques amis de ses jours d'enfance, elle redevenait elle-même,
reprenant ses habitudes, ses plaisirs, ses gestes, son langage
d'autrefois, qui ne ressemblaient en rien, il faut le dire, à ceux de
l'hôtel des Champs-Élysées et de sa position présente.
Décidée à charger son père d'une surveillance intime auprès de Savine,
elle vint un matin rue de l'Arcade à l'heure du déjeuner, arrivant comme
à l'ordinaire les bras pleins et les poches bourrées de provisions de
toutes sortes liquides et solides.
Un des grands plaisirs de M. Houssu était, lorsque ses clients lui en
laissaient le temps, de faire lui-même sa cuisine, ne trouvant bon que
ce qu'il avait préparé de sa main.
Lorsque Raphaëlle entra, il était en manches de chemise, occupé à couper
du lard en petits morceaux.
--Tu viens déjeuner avec nous, dit-il gaiement, eh bien, je vais
te faire une omelette au lard dont tu me diras des nouvelles; mais
qu'est-ce que tu nous apportes de bon?
Abandonnant son lard, il passa l'inspection des provisions que Raphaëlle
venait de poser sur sa table.
--Un jambon de Reims, bonne affaire, voilà qui change ma stratégie
culinaire, c'est un renfort qui arrive à un général au moment de livrer
bataille; je vais mettre quelques tranches de jambon dans l'omelette,
tu vas voir ça;--il développa deux bouteilles;--_vermouth, vieux rhum_,
fameuse idée, tu es une bonne fille, tu penses à tes parents, c'est
bien, c'est très bien: si nous prenions un vermouth avant déjeuner, ça
nous ouvrirait l'appétit.
Sans attendre une réponse, il se mit à déboucher la bouteille de
vermouth.
--Non, dit Raphaëlle, j'aime mieux une absinthe.
--Il n'y en a plus; nous avons fini le reste hier.
--Eh bien, on va aller en chercher.
Tirant une pièce d'argent de son porte-monnaie, elle la tendit à sa mère
qui essuyait la vaisselle mélancoliquement dans un coin.
Madame Houssu se leva et ayant pris une fiole en verre blanc, elle
sortit pendant que Raphaëlle défaisant son chapeau et sa robe--une robe
de Worth,--les accrochait à un clou, entre deux casseroles.
--C'est ça, ma fille, mets-toi à ton aise, dit M. Moussu, il fait chaud.
Mais à ce moment madame Houssu rentra sans la fiole.
--Et l'absinthe? demanda Raphaëlle.
--J'ai envoyé la fille de la concierge.
--Quelle bêtise! elle va licher la bouteille, s'écria Raphaëlle.
--Allons, ma fille, dit M. Houssu, ne porte pas des jugements aventureux
sur cette enfant, à son âge...
--Avec ça qu'à son âge je n'en faisais pas autant!
Le feu était allumé, les oeufs étaient battus: l'omelette fut vite
cuite; le temps de boire les trois verres d'absinthe, et l'on put
se mettre à table: M. Houssu au milieu, les manches de sa chemise
retroussées jusqu'aux coudes, le col déboutonné; à sa droite, madame
Houssu, correctement habillée; à sa gauche, Raphaëlle, imitant le
débraillé paternel et ayant pour tout costume sa chemise et un jupon
blanc.