IV

On ne pouvait pas parler ainsi du mariage de Savine avec la belle

Corysandre sans que ce bruit arrivât aux oreilles de la personne qui

justement avait le plus grand intérêt à l'apprendre: Raphaëlle, la

maîtresse du prince, retenue à Paris par le rôle qu'elle jouait dans une

pièce en vogue, et aussi parce que son amant n'avait pas voulu l'emmener

avec lui.

Mais elle connaissait trop bien son prince pour admettre que ce mariage

fût possible: Savine ne se marierait que quand il serait impotent, et

ce serait pour avoir une garde-malade sûre, dont il provoquerait

la sollicitude, l'intérêt et les soins par toutes sortes de belles

promesses, que naturellement il ne tiendrait pas. Quant à penser qu'il

était pris par l'amour et la passion, cette idée était pour elle si

drôle et si invraisemblable qu'elle ne s'y arrêtait même pas: Savine

amoureux, Savine passionné; cela la faisait rire aux éclats.

Ce fut même par un de ces éclats de rire qu'elle accueillit la première

fois cette nouvelle, quand une de ses bonnes amies vint la lui annoncer

hypocritement avec des larmes dans la voix, mais aussi avec la juste

satisfaction dans le coeur qu'éprouve une pauvre femme qui n'a pas eu en

ce monde la chance à laquelle elle avait droit, à voir enfin abaissée

une de celles qui lui ont volé sa part de bonheur.

Cependant, à la longue et peu à peu, à force d'entendre et de lire

le même mot sans cesse répété, «le mariage du prince Savine avec

mademoiselle de Barizel», elle finit par s'inquiéter. Un bruit aussi

persistant ne pouvait pas se propager ainsi sans reposer sur quelque

chose de sérieux.

La prudence exigeait qu'elle vît clair en cette affaire.

Ce n'était point un rôle facile à remplir que celui de maîtresse de Son

Excellence le prince Vladimir Savine; elle le savait mieux que personne,

et depuis longtemps elle l'eût abandonné sans certains avantages

auxquels elle tenait assez fortement pour tout supporter. Et il y avait

des femmes qui l'enviaient! Si elles savaient de quel prix, de quels

dégoûts, de de quelles fatigues, de quels efforts elle payait son

luxe, ses diamants, ses équipages, ses toilettes, son hôtel des

Champs-Élysées! Mais on ne voyait que la surface brillante de ce qui

s'étalait insolemment en public; elle seule connaissait le fond des

choses, le bourbier dans lequel elle se débattait, comme elle seule

connaissait la cravache qui plus d'une fois avait bleui sa peau.

Après avoir bien réfléchi à la situation, Raphaëlle trouva que la seule

personne qu'elle pouvait charger de cette enquête délicate était son

père.

Depuis qu'elle habitait son hôtel des Champs-Elysées, elle avait

été obligée de se séparer de sa famille, Savine n'étant pas homme à

supporter une communauté que le duc de Naurouse et Poupardin avaient

bien voulu tolérer: il ne reconnaissait pas à sa maîtresse le droit

d'avoir un père et une mère, pas plus qu'il ne lui reconnaissait celui

d'avoir d'autres amants elle devait être à lui, entièrement à sa

disposition, sans distraction du matin au soir et du soir au matin; s'il

permettait qu'elle restât au théâtre, c'était parce qu'il était flatté

dans sa vanité de l'entendre applaudir et de lire son nom en vedette sur

les colonnes du boulevard ou dans les réclames des journaux. C'était une

grâce qu'il faisait au public comme il lui en avait fait une du même

genre en exposant ses trotteurs dans les concours hippiques. Qui aurait

osé dire qu'il n'était pas libéral et qu'il n'usait pas noblement de sa

fortune!

Ne pouvant pas demeurer avec leur fille, M. et madame Houssu avaient

loué un logement dans la rue de l'Arcade, où M. Houssu avait continué

son commerce de prêts en y joignant un bureau de «renseignements intimes

et de surveillances discrètes.» Une circulaire qu'il avait largement

répandue expliquait ce qu'étaient ces renseignements intimes et ces

surveillances discrètes, rien autre chose que l'espionnage au profit des

jaloux: maris, femmes, maîtresses, qui voulaient savoir s'ils étaient

trompés et comme ils l'étaient. Mais cela n'était point dit crûment, car

M. Houssu, qui avait des formes et de la tenue, aimait le beau style

aussi bien que les belles manières. Peut-être, dans un autre quartier,

ce beau style qui mettait toutes choses en termes galants eût-il nui à

son industrie; mais sa clientèle se composait, pour la meilleure part,

de cuisinières qui fréquentaient le marché de la Madeleine, de femmes

de chambre, de quelques cocottes dévorées du besoin d'apprendre ce que

faisaient leurs amis aux heures où elles ne pouvaient par les voir, et

tout ce monde trouvait les circulaires de M. Houssu aussi claires que

bien écrites; c'était encore plus précis que les oracles des tireuses de

cartes et des chiromanciens, auxquels ils avaient foi. D'ailleurs, quand

on avait été une fois en relations avec M. Houssu, on retournait le voir

volontiers: sa rondeur militaire, son apparente bonhomie, la façon dont

il jetait sa croix d'honneur au nez de ses clients en avançant l'épaule

gauche, qu'il faisait bomber, inspiraient la confiance.

Maintenant que Raphaëlle était séparée de son père et de sa mère, elle

ne pouvait plus, comme au temps où elle était la maîtresse du duc de

Naurouse, entrer chez eux aussitôt qu'elle avait un instant de liberté

et s'installer en caraco au coin du poêle pour voir sauter le foie

ou mijoter le marc de café; mais toutes les fois que cela lui était

possible elle se sauvait de son hôtel des Champs-Élysées pour accourir

déjeuner dans le petit entresol de la rue de l'Arcade; c'était avec joie

qu'elle échappait aux valets à la tenue correcte, aux sourires insolents

et railleurs, que son amant lui faisait choisir par son intendant,

et qu'elle venait tenir elle-même la queue de la poêle où cuisait le

déjeuner paternel; c'était là seulement, qu'entre son père et sa mère

et quelques amis de ses jours d'enfance, elle redevenait elle-même,

reprenant ses habitudes, ses plaisirs, ses gestes, son langage

d'autrefois, qui ne ressemblaient en rien, il faut le dire, à ceux de

l'hôtel des Champs-Élysées et de sa position présente.

Décidée à charger son père d'une surveillance intime auprès de Savine,

elle vint un matin rue de l'Arcade à l'heure du déjeuner, arrivant comme

à l'ordinaire les bras pleins et les poches bourrées de provisions de

toutes sortes liquides et solides.

Un des grands plaisirs de M. Houssu était, lorsque ses clients lui en

laissaient le temps, de faire lui-même sa cuisine, ne trouvant bon que

ce qu'il avait préparé de sa main.

Lorsque Raphaëlle entra, il était en manches de chemise, occupé à couper

du lard en petits morceaux.

--Tu viens déjeuner avec nous, dit-il gaiement, eh bien, je vais

te faire une omelette au lard dont tu me diras des nouvelles; mais

qu'est-ce que tu nous apportes de bon?

Abandonnant son lard, il passa l'inspection des provisions que Raphaëlle

venait de poser sur sa table.

--Un jambon de Reims, bonne affaire, voilà qui change ma stratégie

culinaire, c'est un renfort qui arrive à un général au moment de livrer

bataille; je vais mettre quelques tranches de jambon dans l'omelette,

tu vas voir ça;--il développa deux bouteilles;--_vermouth, vieux rhum_,

fameuse idée, tu es une bonne fille, tu penses à tes parents, c'est

bien, c'est très bien: si nous prenions un vermouth avant déjeuner, ça

nous ouvrirait l'appétit.

Sans attendre une réponse, il se mit à déboucher la bouteille de

vermouth.

--Non, dit Raphaëlle, j'aime mieux une absinthe.

--Il n'y en a plus; nous avons fini le reste hier.

--Eh bien, on va aller en chercher.

Tirant une pièce d'argent de son porte-monnaie, elle la tendit à sa mère

qui essuyait la vaisselle mélancoliquement dans un coin.

Madame Houssu se leva et ayant pris une fiole en verre blanc, elle

sortit pendant que Raphaëlle défaisant son chapeau et sa robe--une robe

de Worth,--les accrochait à un clou, entre deux casseroles.

--C'est ça, ma fille, mets-toi à ton aise, dit M. Moussu, il fait chaud.

Mais à ce moment madame Houssu rentra sans la fiole.

--Et l'absinthe? demanda Raphaëlle.

--J'ai envoyé la fille de la concierge.

--Quelle bêtise! elle va licher la bouteille, s'écria Raphaëlle.

--Allons, ma fille, dit M. Houssu, ne porte pas des jugements aventureux

sur cette enfant, à son âge...

--Avec ça qu'à son âge je n'en faisais pas autant!

Le feu était allumé, les oeufs étaient battus: l'omelette fut vite

cuite; le temps de boire les trois verres d'absinthe, et l'on put

se mettre à table: M. Houssu au milieu, les manches de sa chemise

retroussées jusqu'aux coudes, le col déboutonné; à sa droite, madame

Houssu, correctement habillée; à sa gauche, Raphaëlle, imitant le

débraillé paternel et ayant pour tout costume sa chemise et un jupon

blanc.

Corysandre · 第 7 / 50 题