« L’expérience tentée par le président Barbicane et le capitaine Nicholl est
celle-ci : produire un recul, le 22 septembre à minuit du lieu, au moyen d’un
canon un million de fois gros en volume comme le canon de vingt-sept
centimètres, lançant un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes, avec une
poudre donnant une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres.
« Or; si ce tir est effectué un peu au-dessous de la ligne équinoxiale, à peu
près sur le trente-quatrième degré de longitude à l’est du méridien de Paris, à
la base de la chaîne du Kilimandjaro, et s’il est dirigé vers le sud, voici
quels seront ses effets mécaniques à la surface du sphéroïde terrestre :
« Instantanément, par suite du choc combiné avec le mouvement diurne, un nouvel
axe se formera, et, comme l’ancien axe se déplacera de 23°23’, d’après les
résultats obtenus par J.-T. Maston, le nouvel axe sera perpendiculaire au plan
de l’écliptique.
« Maintenant, par quels points sortira le nouvel axe? Le lieu du tir étant
connu, c’est ce qu’il était facile de calculer, et c’est ce qui a été fait.
« Au nord, l’extrémité du nouvel axe sera située entre le Groënland et la terre
de Grinnel, sur cette partie même de la mer de Baffin que coupe actuellement le
Cercle polaire arctique. Au sud, ce sera sur la limite du Cercle antarctique,
quelques degrés dans l’est de la terre Adélie.
« En ces conditions, un nouveau méridien zéro, partant du nouveau Pôle nord,
passera sensiblement par Dublin en Irlande, Paris en France, Palerme en Sicile,
le golfe de la Grande-Syrte sur la côte de la Tripolitaine, Obéïd dans le
Darfour, la chaîne du Kilimandjaro, Madagascar, l’île Kerguelen dans le
Pacifique méridional, le nouveau Pôle antarctique, les antipodes de Paris, les
îles de Cook et de la Société en Océanie, les îles Quadra et Vancouver sur le
littoral de la Colombie anglaise, les territoires de la Nouvelle- Bretagne à
travers le Nord-Amérique, et la presqu’île de Melville dans les régions
circumpolaires du nord.
« Par suite de la création de ce nouvel axe de rotation, émergeant de la mer de
Baffin au nord et de la terre Adélie au sud, il se formera un nouvel Équateur,
au-dessus duquel le Soleil tracera, sans jamais s’en écarter, sa courbe diurne.
Cette ligne équinoxiale traversera le Kilimandjaro au Wamasai, l’océan Indien,
Goa et Chicacola un peu au- dessous de Calcutta dans l’Inde, Mangala dans le
royaume de Siam, Kesho dans le Tonkin, Hong-Kong en Chine, l’île Rasa, les îles
Marshall, Gaspar-Rico, Walker dans le Pacifique, les Cordillères dans la
République Argentine, Rio- de-Janeiro au Brésil, les îles de la Trinité et de
Sainte-Hélène, dans l’Atlantique, Saint-Paul-de-Loanda au Congo, et enfin il
rejoindra les territoires du Wamasai au revers du Kilimandjaro.
« Ce nouvel Équateur étant ainsi déterminé par la création du nouvel axe, il a
été possible de traiter la question de dénivellation des mers, si grave pour la
sécurité des habitants de la Terre.
« Avant tout, il convient d’observer que les directeurs de la _North Polar
Practical Association_ se sont préoccupés d’en atténuer les effets dans la
mesure du possible. En effet, si le tir se fût effectué vers le nord, les
conséquences en auraient été désastreuses pour les portions les plus civilisées
du globe. Au contraire, en tirant vers le sud, ces conséquences ne se feront
sentir que dans des parties moins peuplées et plus sauvages au moins en ce
qui concerne les territoires submergés.
« Voici maintenant comment se distribueront les eaux projetées hors de leur lit
par suite de l’aplatissement du sphéroïde aux anciens Pôles.
« Le globe sera divisé par deux grands cercles, s’intersectant à angle droit au
Kilimandjaro et à ses antipodes dans l’Océan équinoxial. De là, formation de
quatre segments : deux dans l’hémisphère nord, deux dans l’hémisphère sud,
séparés par des lignes sur lesquelles la dénivellation sera nulle.
« 1° Hémisphère septentrional :
« Le premier segment, à l’ouest du Kilimandjaro, comprendra l’Afrique depuis le
Congo jusqu’à l’Égypte, l’Europe depuis la Turquie jusqu’au Groënland,
l’Amérique depuis la Colombie anglaise jusqu’au Pérou et jusqu’au Brésil à la
hauteur de San Salvador, enfin tout l’océan Atlantique septentrional et la
plus grande partie de l’Atlantique équinoxial.
« Le deuxième segment, à l’est du Kilimandjaro, comprendra la majeure partie de
l’Europe depuis la mer Noire jusqu’à la Suède, la Russie d’Europe et la Russie
asiatique, l’Arabie, la presque totalité de l’Inde, la Perse, le
Béloutchistan, l’Afghanistan, le Turkestan, le Céleste- Empire, la Mongolie, le
Japon, la Corée, la mer Noire, la mer Caspienne, la partie supérieure du
Pacifique, et les territoires de l’Alaska dans le Nord-Amérique et aussi le
domaine polaire si regrettablement concédé à la Société américaine _North Polar
Practical Association_.
« 2° Hémisphère méridional :
« Le troisième segment, à l’est du Kilimandjaro, contiendra Madagascar, les
îles Marion, les îles Kerguelen, Maurice, la Réunion, et toutes les îles de la
mer des Indes, l’Océan antarctique jusqu’au nouveau Pôle, la presqu’île de
Malacca, Java, Sumatra, Bornéo, les îles de la Sonde, les Philippines,
l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle- Guinée, la Nouvelle-Calédonie,
toute la partie méridionale du Pacifique et ses nombreux archipels, à peu près
jusqu’au cent soixantième méridien actuel.
« Le quatrième segment, à l’ouest du Kilimandjaro, englobera la partie sud de
l’Afrique, depuis le Congo et le canal de Mozambique jusqu’au cap de
Bonne-Espérance, l’océan Atlantique méridional jusqu’au quatre-vingtième
parallèle, tout le Sud-Amérique depuis Pernambouc et Lima, la Bolivie, le
Brésil, l’Uruguay, la République-Argentine, la Patagonie, la Terre-de-Feu, les
îles Malouines, Sandwich, Shetland, et la partie sud du Pacifique à l’est du
cent soixantième degré de longitude.
« Tels seront les quatre segments du globe, séparés par des lignes de nulle
dénivellation.
« Il s’agit maintenant, d’indiquer les effets produits à la surface de ces
quatre segments par suite du déplacement des mers.
« Sur chacun de ces quatre segments, il y a un point central où cet effet sera
maximum, soit que les mers s’y précipitent, soit qu’elles s’en retirent.
« Or, il est établi avec une exactitude absolue par les calculs de J.-T. Maston
que ce maximum atteindra 8415 mètres à chacun des points, à partir desquels la
dénivellation ira en diminuant jusqu’aux lignes neutres formant la limite des
segments. C’est donc en ces points que les conséquences seront les plus graves
au point de vue de la sécurité générale, en raison de l’opération tentée par le
président Barbicane.
« Les deux effets sont à considérer dans chacune de leurs conséquences.
« Dans deux des segments, situés à l’opposé l’un de l’autre sur l’hémisphère
nord et sur l’hémisphère sud, les mers se retireront pour envahir les deux
autres segments, également opposés l’un à l’autre dans chaque hémisphère.
« Dans le premier segment : l’océan Atlantique se videra presque tout entier,
et le point maximum d’abaissement étant à peu près à la hauteur des Bermudes,
le fond apparaîtra, si la profondeur de la mer est inférieure en cet endroit à
8415 mètres. Conséquemment, entre l’Amérique et l’Europe, se découvriront de
vastes territoires que les États-Unis, l’Angleterre, la France, l’Espagne et le
Portugal pourront s’annexer au prorata de leur étendue géographique, si ces
Puissances le jugent à propos. Mais il faut observer que par suite de
l’abaissement des eaux, la couche d’air s’abaissera d’autant. Donc, le littoral
de l’Europe et celui de l’Amérique seront surélevés d’une hauteur telle que les
villes situées même à vingt et trente degrés des points maximum, n’auront plus
à leur disposition que la quantité d’air qui se trouve actuellement à une
hauteur d’une lieue dans l’atmosphère. Telles, pour ne prendre que les
principales, New-York, Philadelphie, Charleston, Panama, Lisbonne, Madrid,
Paris, Londres, Édimbourg, Dublin, etc. Seules, le Caire, Constantinople,
Dantzig, Stockholm, d’un côté, et les villes du littoral ouest américain de
l’autre, garderont leur position normale par rapport au niveau général. Quant
aux Bermudes, l’air y manquera comme il manque aux aéronautes qui ont pu
s’élever à 8,000 mètres d’altitude, comme il manque aux sommets extrêmes de la
chaîne du Tibet. Donc, impossibilité absolue d’y vivre.
« Même effet dans le segment opposé, qui comprend l’océan Indien, l’Australie
et un quart de l’océan Pacifique, lequel se déversera en partie sur les parages
méridionaux de l’Australie. Là, le maximum de dénivellation se fera sentir aux
accores de la terre de Nuyts, et les villes d’Adélaïde et de Melbourne verront
le niveau océanien s’abaisser à près de huit kilomètres au-dessous d’elles. Que
la couche d’air dans laquelle elles seront alors plongées soit très pure, nul
doute à cet égard, mais elle ne sera plus assez dense pour fournir aux besoins
de la respiration.
« Telle est, en général, la modification que subiront les portions du globe
dans les deux segments où s’effectuera le surélèvement par rapport aux bassins
des mers plus ou moins vidés. Là apparaîtront, sans doute, de nouvelles îles,
formées par les cimes de montagnes sous-marines, dans les parties que la masse
liquide n’abandonnera pas totalement.
« Mais si la diminution de l’épaisseur des couches d’air ne laisse pas d’avoir
des inconvénients pour les parties des Continents surélevés dans les hautes
zones de l’atmosphère, que sera-ce donc pour celles que l’irruption des mers
doit recouvrir? On peut encore respirer sous une pression d’air inférieure à la
pression atmosphérique. Au contraire, sous quelques mètres d’eau, on ne peut
plus respirer du tout, et c’est bien le cas qui se présentera pour les deux
autres segments.
« Dans le segment au nord-est du Kilimandjaro, le point maximum sera transporté
à Yakoust, en pleine Sibérie. Depuis cette ville, immergée sous 8415 mètres
d’eau moins son altitude actuelle la couche liquide, tout en diminuant,
s’étendra jusqu’aux lignes neutres, noyant la plus grande partie de la Russie
asiatique et de l’Inde, la Chine, le Japon, l’Alaska américaine au delà du
détroit de Behring. Peut-être les monts Oural surgiront-ils sous la forme
d’îlots au-dessus de la portion orientale de l’Europe. Quant à Pétersbourg,
Moscou, d’un côté, Calcutta, Bangkok, Saïgon, Pékin, Hong- Kong, Yeddo de
l’autre, ces villes disparaîtront sous une couche d’eau d’épaisseur variable,
mais très suffisante pour noyer des Russes, des Indous, des Siamois, des
Cochinchinois, des Chinois et des Japonais, s’ils n’ont pas eu le temps
d’émigrer avant la catastrophe.
« Dans le segment, au sud-ouest du Kilimandjaro, les désastres seront moins
considérables, parce que ce segment est en grande partie recouvert par
l’Atlantique et le Pacifique, dont le niveau s’élèvera de 8415 mètres à
l’archipel des Malouines. Toutefois, de vastes territoires n’en disparaîtront
pas moins sous ce déluge artificiel, entre autres l’angle de l’Afrique
méridionale depuis la Guinée inférieure et le Kilimandjaro jusqu’au cap de
Bonne-Espérance, et ce triangle du Sud-Amérique, formé par le Pérou, le Brésil
central, le Chili et la République Argentine jusqu’à la Terre- de-Feu et au cap
Horn. Les Patagons, de si haute stature qu’ils soient, n’échapperont pas
l’immersion et n’auront pas même la ressource de se réfugier sur cette partie
des Cordillères, dont les derniers sommets n’émergeront point en cette partie
du globe.
« Tel doit être le résultat abaissement au-dessous ou exhaussement au-dessus
de la nouvelle surface des mers produit par la dénivellation, à la surface du
sphéroïde terrestre. Telles sont les éventualités contre lesquelles les
intéressés auront à se pourvoir, si le président Barbicane n’est pas arrêté à
temps dans sa criminelle tentative! »