V^2 – V0^2 = 2gr0^2 (1/r – 1/r0)

qui se trouvait précisément dans le problème de la Terre à la Lune, où elle

contenait, en outre les expressions relatives à l’attraction lunaire.

En somme, le vulgaire n’eût absolument rien compris à ce travail. Aussi

parut-il convenable de lui en faire connaître les données et les résultats,

dont le monde entier s’inquiétait si vivement depuis quelques semaines.

Et c’est ce qui fut livré à la publicité des journaux, dès que les savants de

la Commission d’enquête eurent pris connaissance des formules du célèbre

calculateur… C’est ce que toutes les feuilles publiques, sans distinction de

parti, portèrent à la connaissance des populations.

Et d’abord, pas de discussion possible sur le travail de J.- T. Maston.

Problème correctement énoncé, problème à demi résolu, dit-on, et, celui-ci

l’était remarquablement. D’ailleurs, les calculs avaient été faits avec trop de

précision pour que la Commission d’enquête eût songé à mettre en doute leur

exactitude et leurs conséquences. Si l’opération était menée jusqu’au bout,

l’axe terrestre serait immanquablement modifié, et les catastrophes prévues

s’accompliraient dans toute leur plénitude.

_Note rédigée par les soins de la Commission d’enquête de Baltimore, pour être

communiquée aux journaux, revues et magazines des deux mondes._

« L’effet, poursuivi par le Conseil d’administration de la _North Polar

Practical Association_, et qui a pour but de substituer un nouvel axe de

rotation à l’ancien axe, est obtenu au moyen du recul d’un engin fixé en un

point déterminé de la Terre. Si l’âme de cet engin est irrésistiblement soudée

au sol, il n’est pas douteux qu’il communiquera son recul à la masse de toute

notre planète.

« L’engin, adopté par les ingénieurs de la Société, n’est autre qu’un canon

monstre, dont l’effet serait nul si l’on tirait verticalement. Pour produire

l’effet maximum, il faut le braquer horizontalement vers le nord ou vers le

sud, et c’est cette dernière direction qui a été choisie par Barbicane and Co.

En ces conditions, le recul produit un choc à la Terre vers le nord ­ choc

assimilable à celui d’une bille prise très fin. »

En vérité, c’est bien ce qu’avait pressenti ce perspicace Alcide Pierdeux.

« Dès que le coup est tiré, le centre de la Terre se déplace suivant une

direction parallèle à celle du choc, ce qui pourra changer le plan de l’orbite

et par conséquent la durée de l’année, mais dans une mesure si faible qu’elle

doit être considérée comme absolument négligeable. En même temps, la Terre

prend un mouvement de rotation autour d’un axe situé dans le plan des

l’Équateur, et sa rotation s’accomplirait indéfiniment sur ce nouvel axe, si le

mouvement diurne n’eût pas existé antérieurement au choc.

« Or, ce mouvement, il existe autour de la ligne des Pôles, et, en se combinant

avec la rotation accessoire produite par le recul, il donne naissance à un

nouvel axe, dont le Pôle s’écarte de l’ancien d’une quantité x. En outre, si le

coup est tiré au moment où le point vernal ­ l’une des deux intersections de

l’Équateur et de l’écliptique ­ est au nadir du point de tir, et si le recul

est assez fort pour déplacer l’ancien Pôle de 23°28’, le nouvel axe terrestre

devient perpendiculaire au plan de son orbite ­ ainsi que cela a lieu à peu

près pour la planète Jupiter.

« On sait quelles seraient les conséquences de cette perpendicularité, que le

président Barbicane a cru devoir indiquer dans la séance du 22 décembre.

« Mais, étant donnée la masse de la Terre et la quantité de mouvement qu’elle

possède, peut-on concevoir une bouche à feu telle que son recul soit capable de

produire une modification dans l’emplacement du Pôle actuel, et surtout d’une

valeur de 23°28’?

« Oui, si un canon ou une série de canons sont construits avec les dimensions

exigées par les lois de la mécanique, ou, à défaut de ces dimensions, si les

inventeurs sont en possession d’un explosif d’une puissance assez considérable

pour qu’il imprime au projectile la vitesse nécessitée pour un tel déplacement.

« Or, en prenant pour type le canon de vingt-sept centimètres de la marine

française (modèle 1875), qui lance un projectile de cent quatre-vingts

kilogrammes avec une vitesse de cinq cents mètres par seconde, en donnant à

cette bouche à feu des dimensions cent fois plus grandes, c’est-à- dire un

million de fois en volume, elle lancerait un projectile de cent quatre-vingt

mille tonnes. Si, en outre, la poudre avait une vitesse suffisante pour

imprimer au projectile une vitesse cinq mille six cents fois plus forte qu’avec

la vieille poudre à canon, le résultat cherché serait obtenu. En effet, avec

une vitesse de deux mille huit cents kilomètres par seconde, [Note 17: Vitesse

qui suffirait pour aller en une seconde de Paris à Pétersbourg.] il n’y a pas à

craindre que le choc du projectile, rencontrant de nouveau la Terre, remette

les choses dans l’état initial.

« Eh bien, par malheur pour la sécurité terrestre, si extraordinaire que cela

paraisse, J.-T. Maston et ses collègues ont précisément en leur possession cet

explosif d’une puissance presque infinie, et dont la poudre, employée pour

lancer le boulet de la Columbiad vers la Lune, ne saurait donner une idée.

C’est le capitaine Nicholl qui l’a découvert. Quelles sont les substances qui

entrent dans sa composition, on n’en trouve qu’imparfaitement trace dans le

carnet de J.-T. Maston, et il se borne à signaler cet explosif sous le nom de «

méli-mélonite. »

« Tout ce qu’on sait, c’est qu’elle est formée par la réaction d’un méli-mélo

de substances organiques et d’acide azotique. Un certain nombre de radicaux

monoatomiques se substituent au même nombre d’atomes d’hydrogène, et on obtient

une poudre qui, comme le fulmi-coton, est formée par la combinaison et non par

le simple mélange des principes comburants et combustibles.

« En somme, quel que soit cet explosif, avec la puissance qu’il possède, plus

que suffisante pour rejeter un projectile pesant cent quatre-vingt mille tonnes

hors de l’attraction terrestre, il est évident que le recul qu’il imprimera au

canon produira les effets suivants : changement de l’axe, déplacement du Pôle

de 23°28’, perpendicularité du nouvel axe sur le plan de l’écliptique. De là,

toutes les catastrophes si justement redoutées par les habitants de la Terre.

« Cependant, une chance reste à l’humanité d’échapper aux conséquences d’une

opération qui doit provoquer de telles modifications dans les conditions

géographiques et climatologiques du globe terrestre.

« Est-il possible de fabriquer un canon de dimensions telles qu’il soit un

million de fois en volume ce qu’est le canon de vingt-sept centimètres? Quels

que soient les progrès de l’industrie métallurgique, qui construit des ponts de

la Tay et du Forth, des viaducs de Garabit et des tours Eiffel, est-il

admissible que des ingénieurs puissent produire cet engin gigantesque, sans

parler du projectile de cent quatre-vingt mille tonnes qui devra être lancé

dans l’espace?

« Il est permis d’en douter. C’est là, évidemment, une des raisons pour

lesquelles la tentative de Barbicane and Co. a bien des raisons de ne point

réussir. Mais elle laisse encore le champ ouvert à nombre d’éventualités

particulièrement inquiétantes, puisqu’il semble que la nouvelle Société s’est

déjà mise à l’oeuvre.

« Qu’on le sache bien, lesdits Barbicane et Nicholl ont quitté Baltimore et

l’Amérique. Ils sont partis depuis plus de deux mois. Où sont-ils allés?… Très

certainement, en cet endroit inconnu du globe, où tout doit être disposé pour

tenter leur opération.

« Or, quel est cet endroit? On l’ignore, et, par conséquent, il est impossible

de se mettre à la poursuite des audacieux « malfaiteurs » (sic), qui prétendent

bouleverser le monde sous prétexte d’exploiter à leur profit des houillères

nouvelles.

« Évidemment, que ce lieu fût indiqué sur le carnet de J.- T. Maston, à la

dernière page qui résumait ses travaux, ce n’est que trop certain. Mais cette

dernière page a été déchiré sous la dent du complice d’Impey Barbicane, et ce

complice, incarcéré maintenant dans la prison de Baltimore, se refuse

absolument à parler.

« Telle est donc la situation. Si le président Barbicane parvient à fabriquer

son canon monstre et son projectile, en un mot, si son opération est faite dans

les conditions sus- énoncées, il modifiera l’ancien axe, et c’est dans six mois

que la Terre sera soumise aux conséquences de cette « impardonnable tentative »

(sic).

« En effet, une date a été choisie pour que le tir donne son plein et entier

effort, date à laquelle le choc, imprimé à l’ellipsoïde terrestre, produira son

maximum d’intensité.

« C’est le 22 septembre, douze heures après le passage du Soleil au méridien du

lieu x.

« Ces circonstances étant connues : 1° que le tir s’opérera avec un canon un

million de fois gros comme le canon de vingt-sept; 2° que ce canon sera chargé

d’un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes; 3° que ce projectile sera

animé d’une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres; 4° que le

coup sera tiré le 22 septembre, douze heures après le passage du Soleil au

méridien du lieu; ­ peut- on déduire de ces circonstances quel est le lieu x où

se fera l’opération?

« Évidemment non! ont répondu les commissaires- enquêteurs.

« Effectivement, rien ne peut permettre de calculer quel sera le point x,

puisque, dans le travail de J. T. Maston, rien n’indique en quel endroit du

globe passera le nouvel axe, en d’autres termes, en quel endroit seront situés

les nouveaux Pôles de la Terre. À 23°28’ de l’ancien, soit! Mais sur quel

méridien, c’est ce qu’il est absolument impossible d’établir.

« Donc, impossible de reconnaître quels seront les territoires abaissés ou

surélevés, par suite de la dénivellation des océans, quels seront les

continents transformés en mers et les mers transformés en continents.

« Et cependant, cette dénivellation sera très considérable, à s’en rapporter

aux calculs de J.-T. Maston. Après le choc, la surface de la mer prendra la

forme d’un ellipsoïde de révolution autour du nouvel axe polaire, et le niveau

de la couche liquide changera sur presque tous les points du globe.

« En effet, l’intersection du niveau de la mer ancien et du niveau de la mer

nouveau ­ deux surfaces de révolution égales dont les axes se rencontrent ­ se

composera de deux courbes planes, dont les deux plans passeront par une

perpendiculaire au plan des deux axes polaires, et respectivement par les deux

bissectrices de l’angle des deux axes polaires. (_Texte même relevé sur le

carnet du calculateur_.)

« Il suit de là que les maxima de dénivellation peuvent atteindre une

surélévation ou un abaissement de 8415 mètres par rapport au niveau ancien, et

qu’en certains points du globe, divers territoires seront abaissés ou surélevés

de cette quantité par rapport au nouveau. Cette quantité diminuera

graduellement jusqu’aux lignes de démarcation partageant le globe en quatre

segments, sur la limite desquels la dénivellation deviendra nulle.

« Il est même à remarquer que l’ancien Pôle sera lui- même immergé sous plus de

3000 mètres d’eau, puisqu’il se trouve à une moindre distance du centre de la

Terre par suite de l’aplatissement du sphéroïde. Donc, le domaine acquis par la

_North Polar Practical Association_ devrait être noyé et par conséquent

inexploitable. Mais le cas a été prévu par Barbicane and Co. et des

considérations géographiques, déduites des dernières découvertes, permettent de

conclure à l’existence, au Pôle arctique, d’un plateau dont l’altitude est

supérieure à 3000 mètres.

« Quant aux points du globe où la dénivellation atteindra 8415 mètres, et par

conséquent, aux territoires qui en subiront les désastreuses conséquences, il

ne faut pas prétendre à les déterminer. Les calculateurs les plus ingénieux n’y

parviendraient pas. Il y a, dans cette équation, une inconnue que nulle formule

ne peut dégager. C’est la situation précise du point x où se produira le tir,

et, par suite, le choc… Or, cet x, est le secret des promoteurs de cette

déplorable affaire.

« Donc, pour résumer, les habitants de la Terre, sous n’importe quelle latitude

qu’ils vivent, sont directement intéressés à connaître ce secret, puisqu’ils

sont directement menacés par les agissements de Barbicane and Co.

« Aussi avis est-il donné aux habitants de l’Europe, de l’Afrique, de l’Asie,

de l’Amérique, de l’Australasie et de l’Océanie, de veiller à tous travaux de

balistique, tels que fonte de canons, fabrication de poudres ou de projectiles,

qui pourraient être entrepris sur leur territoire, d’observer également la

présence de tout étranger dont l’arrivée paraîtrait suspecte et d’en avertir

aussitôt les membres de la Commission d’enquête, à Baltimore, Maryland, USA.

« Fasse le ciel que cette révélation arrive avant le 22 septembre de la

présente année, qui menace de troubler l’ordre établi dans le système

terrestre. »

Sans dessus dessous · 第 23 / 42 题