« Comme dans Jupiter? » a dit le
président du Gun-Club.
Oui! Comme dans Jupiter.
Et, lors de cette mémorable séance du meeting en l’honneur de Michel Ardan
fort à propos rappelée par l’orateur si J.-T. Maston s’était fougueusement
écrié : « Redressons l’axe terrestre! », c’est que l’audacieux et fantaisiste
Français, l’un des héros du _Voyage de la Terre à la Lune_, le compagnon du
président Barbicane et du capitaine Nicholl, venait d’entonner un hymne
dithyrambique en l’honneur de la plus importante des planètes de notre monde
solaire. Dans son superbe panégyrique, il ne s’était pas fait faute d’en
célébrer les avantages spéciaux, tels qu’il vont être sommairement rapportés.
Ainsi donc, d’après le problème résolu par le calculateur du Gun-Club, un
nouvel axe de rotation allait être substitué à l’ancien axe, sur lequel la
Terre tourne « depuis que le monde est monde », suivant l’adage vulgaire. En
outre, ce nouvel axe de rotation serait perpendiculaire au plan de son orbite.
Dans ces conditions, la situation climatérique de l’ancien Pôle nord serait
exactement égale à la situation actuelle de Trondjhem en Norvège au printemps.
Sa cuirasse paléocrystique fondrait donc naturellement sous les rayons du
Soleil. En même temps, les climats se distribueraient sur notre sphéroïde comme
à la surface de Jupiter.
En effet, l’inclinaison de l’axe de cette planète, ou, en d’autres termes,
l’angle que son axe de rotation fait avec le plan de son écliptique, est de
88°13’. Un degré et quarante- sept minutes de plus, cet axe serait absolument
perpendiculaire au plan de l’orbite qu’elle décrit autour du Soleil.
D’ailleurs, il importe de bien le spécifier l’effort que la Société
Barbicane and Co. allait tenter pour modifier les conditions actuelles de la
Terre, ne devait point tendre, à proprement parler, au redressement de son axe.
Mécaniquement, aucune force, si considérable qu’elle fût, ne saurait produire
un tel résultat. La Terre n’est pas comme une poularde à la broche, qui tourne
autour d’un axe matériel que l’on puisse prendre à la main et déplacer à
volonté. Mais, en somme, la création d’un nouvel axe était possible, on dira
même facile à obtenir, du moment que le point d’appui, rêvé par Archimède, et
le levier, imaginé par J.-T. Maston, étaient à la disposition de ces audacieux
ingénieurs.
Toutefois, puisqu’ils paraissaient décidés à tenir leur invention secrète
jusqu’à nouvel ordre, il fallait se borner à en étudier les conséquences.
C’est ce que firent tout d’abord les journaux et les revues, en rappelant aux
savants, en apprenant aux ignorants, ce qui résultait pour Jupiter de la
perpendicularité approximative de son axe sur le plan de son orbite.
Jupiter, qui fait partie du monde solaire, comme Mercure, Vénus, la Terre,
Mars, Saturne, Uranus et Neptune, circule à près de deux cents millions de
lieues du foyer commun, son volume étant environ treize cents fois celui de la
Terre.
Or, s’il existe une vie « jovienne », c’est-à-dire s’il y a des habitants à la
surface de Jupiter, voici quels sont les avantages certains que leur offre
ladite planète avantages si fantaisistement mis en relief, lors du mémorable
meeting qui avait précédé le voyage à la Lune.
Et, en premier lieu, pendant la révolution diurne de Jupiter qui ne dure que 9
heures 55 minutes, les jours, sont constamment égaux aux nuits par n’importe
quelle latitude soit 4 heures 77 minutes pour le jour, 4 heures 77 minutes
pour la nuit.
« Voilà, firent observer les partisans de l’existence des Joviens, voilà qui
convient aux gens d’habitudes régulières. Ils seront enchantés de se soumettre
à cette régularité! »
Eh bien! c’est ce qui se produirait sur la Terre, si le président Barbicane
accomplissait son oeuvre. Seulement, comme le mouvement de rotation sur le
nouvel axe terrestre ne serait ni accru ni amoindri, comme vingt-quatre heures
sépareraient toujours deux midis successifs, les nuits et les jours seraient
exactement de douze heures en n’importe quel point de notre sphéroïde. Les
crépuscules et les aubes allongeraient les jours d’une quantité toujours égale.
On vivrait au milieu d’un équinoxe perpétuel, tel qu’il se produit le 21 mars
et le 21 septembre sur toutes les latitudes du globe, lorsque l’astre radieux
décrit sa courbe apparente dans le plan de l’Équateur.
« Mais le phénomène climatérique le plus curieux, et non le moins intéressant,
ajoutaient avec raison les enthousiastes, ce sera l’absence de saisons! »
En effet, c’est grâce à l’inclinaison de l’axe sur le plan de l’orbite, que se
produisent ces variations annuelles, connues sous les noms de printemps, d’été,
d’automne et d’hiver. Or, les Joviens ne connaissent rien de ces saisons. Donc
les Terrestriens ne les connaîtraient plus. Du moment que le nouvel axe serait
perpendiculaire à l’écliptique, il n’y aurait ni zones glaciales ni zones
torrides, mais toute la Terre jouirait d’une zone tempérée.
Voici pourquoi.
Qu’est-ce que c’est que la zone torride? C’est la partie de la surface du globe
comprise entre les Tropiques du Cancer et du Capricorne. Tous les points de
cette zone jouissent de la propriété de voir le Soleil deux fois par an à leur
zénith, tandis que pour les points des Tropiques, ce phénomène ne se produit
annuellement qu’une fois.
Qu’est-ce que c’est que la zone tempérée? C’est la partie qui comprend les
régions situées entre les Tropiques et les Cercles polaires, entre 23°28’ et
66°72’ de latitude, et pour lesquelles le Soleil ne s’élève jamais jusqu’au
zénith, mais paraît tous les jours au-dessus de l’horizon.
Qu’est-ce que c’est que la zone glaciale? C’est cette partie des régions
circumpolaires que le Soleil abandonne complètement pendant un laps de temps,
qui, pour le Pôle même, peut aller jusqu’à six mois.
On le comprend, une conséquence des diverses hauteurs que peut atteindre le
Soleil au-dessus de l’horizon, c’est qu’il en résulte une chaleur excessive
pour la zone torride une chaleur modérée mais variable à mesure qu’on
s’éloigne des Tropiques pour la zone tempérée, un froid excessif pour la zone
glaciale depuis les Cercles polaires jusqu’aux Pôles.
Eh bien, les choses ne se passeraient plus ainsi à la surface de la Terre, par
suite de la perpendicularité du nouvel axe. Le Soleil se maintiendrait
immuablement dans le plan de l’Équateur. Durant toute l’année, il tracerait
pendant douze heures sa course imperturbable, en montant jusqu’à une distance
du zénith égale à la latitude du lieu, par conséquent d’autant plus haut que le
point est plus voisin de l’Équateur. Ainsi, pour les pays situés par vingt
degrés de latitude, il s’élèverait chaque jour jusqu’à soixante-dix degrés
au-dessus de l’horizon, pour les pays situés par quarante-neuf degrés,
jusqu’à quarante et un, pour les points situés sur le soixante-septième
parallèle, jusqu’à vingt-trois degrés. Donc les jours conserveraient une
régularité parfaite, mesurés par le Soleil, qui se lèverait et se coucherait
toutes les douze heures au même point de l’horizon.
« Et voyez les avantages! répétaient les amis du président Barbicane. Chacun,
suivant son tempérament, pourra choisir le climat invariable qui conviendra à
ses rhumes ou à ses rhumatismes, sur un globe où l’on ne connaîtra plus les
variations de chaleur actuellement si regrettables! »
En résumé, Barbicane and Co, Titans modernes, allaient modifier l’état de
choses qui existait depuis l’époque où le sphéroïde terrestre, penché sur son
orbite, s’était concentré pour devenir la Terre telle qu’elle est.
À la vérité, l’observateur y perdrait quelques-unes des constellations ou
étoiles qu’il est habitué à voir sur le champ du ciel. Le poste n’aurait plus
les longues nuits d’hiver ni les longs jours d’été à encadrer dans ses rimes
modernes « avec la consonne d’appui. » Mais, en somme, quel profit pour la
généralité des humains!
« De plus, répétaient les journaux dévoués au président Barbicane, puisque les
productions du sol terrestre seront régularisées, l’agronome pourra distribuer
à chaque espèce végétale la température qui lui paraîtra favorable.
— Bon! ripostaient les feuilles ennemies, est-ce qu’il n’y aura pas toujours
des pluies, des grêles, des tempêtes, des trombes, des orages, tous ces
météores qui parfois compromettent si gravement l’avenir des récoltes et la
fortune des cultivateurs?
— Sans doute, reprenait le choeur des amis, mais ces désastres seront
probablement plus rares par suite de la régularité climatérique qui empêchera
les troubles de l’atmosphère. Oui! l’humanité profitera grandement de ce nouvel
état de choses. Oui! ce sera la véritable transformation du globe terrestre.
Oui! Barbicane and Co auront rendu service aux générations présentes et
futures, en détruisant, avec l’inégalité des jours et des nuits, la diversité
fâcheuse des saisons. Oui! comme le disait Michel Ardan, notre sphéroïde, à la
surface duquel il fait toujours trop chaud ou trop froid, ne sera plus la
planète aux rhumes, aux coryzas, aux fluxions de poitrine. Il n’y aura
d’enrhumés que ceux qui le voudront bien, puisqu’il leur sera toujours loisible
d’aller habiter un pays convenable à leurs bronches. »
Et, dans son numéro du 27 décembre, le _Sun_, de New- York, termina le plus
éloquent des articles en s’écriant :
« Honneur au président Barbicane et à ses collègues! Non seulement ces
audacieux auront, pour ainsi dire, annexé une nouvelle province au continent
américain, et par là même agrandi le champ déjà si vaste de la Confédération,
mais ils auront rendu la Terre plus hygiéniquement habitable, et aussi plus
productive, puisqu’on pourra semer dès qu’on aura récolté, et que, le grain
germant sans retard, il n’y aura plus de temps perdu en hiver. Non seulement
les richesses houillères se seront accrues par l’exploitation de nouveaux
gisements, qui assureront la consommation de cette indispensable matière
pendant de longues années peut-être, mais les conditions climatériques de notre
globe se seront transformées à son avantage. Barbicane et ses collègues auront
modifié, pour le plus grand bien de leurs semblables, l’oeuvre du Créateur.
Honneur à ces hommes, qui prendront le premier rang parmi les bienfaiteurs de
l’humanité! »